Jef Van de Mollendijk (8)

« Allez ! Debout ! »

Carmen avait bousculé notre pauvre amie avec une telle brutalité qu’elle s’était étalée sur le carrelage. Elle se relève avec peine.

« Tu prendras bien un café.

– Je ne sais quel sucre de sorcière vous avez mis dans votre café. Je n’en veux pas. Ce que je veux, c’est retrouver Jef.

– Eh bien ! Ça va ! La confiance règne ! Je suis outragée, et quand on m’outrage, je deviens méchante. Quant à ton bonhomme, il est entre de bonnes mains et tu vas bientôt le revoir. Alors, vraiment, tu ne veux pas de café ? Une petite bière ? Non ? »

Rachel refuse de la tête.

« Comme tu veux. »

Carmen décapsule une canette avec ses dents et la vide à même le goulot.

« Tu vas le revoir, ton copain, mais ça m’étonnerait qu’il veuille encore de toi.

– Pourquoi ça ?

– Après le portrait que je lui ai brossé de toi ! Et c’est bien ce que tu es : une bigote hypocrite. Le dimanche toujours fourrée à l’église, et le reste de la semaine il ne sait pas ce que tu fais. Tu lui as déjà repoussé ses avances, mais avec d’autres tu fais moins la difficile. Voilà ce que je lui ai dit.

– Maudite garce ! »

Oubliant la crainte que lui inspire cette mégère, Rachel se lève et lui applique une gifle.

« J’attendais ce moment-là depuis trop longtemps. »

***

Réduit au pain sec et à l’eau calcaire dans son temple cachot, Jef se morfond. Il ignore depuis combien de temps il y est prisonnier ni combien de temps il devra y demeurer. Il sait seulement que sa maîtresse frustrée se vengera par sa mort.

Un bruit confus au-dessus de sa tête le soustrait à ses mornes pensées.

« Qu’est-ce qui se passe, là-haut ? »

Il tend l’oreille.

« J’ai l’impression qu’il y a de la bagarre. »

L’espérance regagne son cœur. Quelqu’un est venu le délivrer. Et si c’était Rachel qui, armée de tout son courage, luttait contre l’ignoble sorcière. On entend des cris de femme battue. Rachel ne s’énerve pas souvent, mais quand elle s’énerve, il ne faut pas trop la chauffer. Cette harpie doit passer un sale quart d’heure.

Mais la peur détruit bientôt l’espoir. La voix féminine qu’il entend pleurer, c’est celle de Rachel. Carmen est en train de la tuer, et il ne peut rien faire.

Une clé tourne dans la serrure, la lourde porte de fer rouillée tourne sur ses gonds.

« Tiens ! Mon Jefeke d’amour, la voilà ta surprise. »

De toute la force de ses bras, la jeune furie propulse Rachel, toute en pleurs, au milieu de la cave et claque aussitôt la porte.

Jef se précipite vers sa fiancée perdue et enfin retrouvée. Il l’étreint avec passion. Les larmes embellissent le visage que les coups ont enlaidi. La pauvre Rachel porte des bleus sur les bras et sur les joues, son œil est marqué, sa lèvre est fendue, son nez ensanglanté. Jef aspire comme un nectar le sang frais qui coule de sa bouche.

« Ma pauvre chérie ! Comme elle t’a rouée !

– Quelle folle j’ai été ! Si j’avais laissé Dieu combattre à ma place ! Je savais bien qu’elle est plus forte que moi, mais je l’ai giflée, et elle a riposté par une avalanche de coups. Elle m’a complètement démolie. Cette fille est un démon.

– Je l’ai appris à mes dépens… un peu tard. »

Rachel se console et retrouve la tranquillité dans les bras de son ami.

« Même avec le visage abîmé, tu restes la plus belle du monde.

– Merci, répond-elle à travers ses larmes.

– Je veux que tu saches que je t’aime de plus en plus et que je n’ai pas… avec elle… comment dirai-je ?… Au moment où il a fallu m’y mettre, j’ai eu… comment dirai-je ?… une panne de virilité.

– As-tu compris que Dieu t’a empêché de faire une chose qui t’aurait procuré quelques minutes de plaisir, mais que tu aurais regrettée toute ta vie ?

– Toute ma vie ! Ça risque d’être bref. Elle m’a dit qu’elle voulait nous sacrifier au diable. Tu crois qu’elle va le faire ? Peut-être qu’elle veut me faire peur. Peut-être que c’était une blague.

– Une blague ? Tu la trouves rigolote, toi, cette fille ?

– Qu’allons-nous devenir ? »

Voilà Jef pris de panique. Il tambourine à la porte.

« Carmen ! Ouvre-nous ! Arrête cette comédie ! Ouvre cette porte ! Si tu n’ouvres pas, je te… »

Un éclat de rire du Bélial d’ivoire l’interrompit.

« Si elle n’ouvre pas, tu lui fais quoi ? » répond Rachel, dont la tranquillité contraste avec l’agitation de son ami.

« Elle va nous tuer ! Je ne veux pas mourir ! Nous sommes perdus.

– C’est toi qui es perdu, pas moi. Il serait temps de rechercher le secours de Dieu. »

Rachel a toujours un Nouveau Testament Gédéon dans sa poche. Cela ne prend pas beaucoup de place, mais il faut de bons yeux.

« Tiens, mon amour, lis-moi ça.

– Je ne sais pas lire. Il fait trop sombre.

– Prends un cierge. »

Jef saisit l’un des cierges pour éclairer sa lecture. Bélial rugit comme un lion.

« Ne t’occupe pas de lui. Il fait son sale caractère. Lis.

– “Que dirons-nous donc à l’égard de ces choses ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui, qui n’a point épargné son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous tous, comment ne nous donnera-t-il pas aussi toutes choses avec lui ? Qui accusera les élus de Dieu ? C’est Dieu qui justifie ! Qui les condamnera ? Christ est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, et il intercède pour nous ! Qui nous séparera de l’amour de Christ ? Sera-ce la tribulation, ou l’angoisse, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou l’épée ? Selon qu’il est écrit : c’est à cause de toi qu’on nous met à mort tout le jour, qu’on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie. Mais dans toutes ces choses, nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés. Car j’ai l’assurance que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les dominations, ni les choses présentes ni les choses à venir, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourront nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur.”[1]

C’est facile pour toi, tu es bien dans les papiers de Jésus. Tu es sûre d’aller au ciel. Mais moi, comme tu viens de me le rappeler, je suis perdu.

– Tu es perdu parce que tu le veux bien. Tu as entendu suffisamment de sermons sur l’amour de Dieu, tu sais qu’il t’a tant aimé qu’il a donné son Fils unique afin que toi, Jef Van de Mollendijk, tu ne périsses pas, mais que tu aies la vie éternelle. Mais ce n’était jamais pour toi, c’est toujours pour le gars assis sur la chaise d’à côté. Allez, à genoux ! Et plus vite que ça !

– Donne-moi ta main, ce sera plus facile. »

« Seigneur, dit-il à genoux en serrant la main de Rachel, je reconnais que tu es le seul Dieu, je reconnais aussi que je suis pécheur et que personne ne peut me sauver, sinon toi. Je te demande pardon pour avoir fait de la figuration sur le banc de l’église sans jamais me soucier de toi. Je te demande pardon pour t’avoir méprisé. Je te demande pardon pour t’avoir crucifié. Je te demande pardon pour avoir trahi Rachel. Je te demande pardon pour avoir désiré une femme qui m’a livré entre les mains de Satan. Délivre-moi, Jésus, délivre-moi ! »

Il éclata en sanglots et ne put en dire davantage.

« Amen ! » conclut Rachel.

Au même instant, le bouc d’ivoire tomba lourdement sur le sol, la face contre terre.

« Regarde ! Satan est vaincu, et Jésus t’a sauvé. Quel bonheur ! »

Après de longs moments de joie, de larmes et de louange, Jef dit enfin :

« Pour en revenir à des choses plus terre-à-terre, tu n’aurais pas perdu quelque chose sur le parking de Delhaize ?

– Sur le… non, je ne vois pas.

– Heureusement que j’ai pensé à le ramasser. »

Il tira de sa poche le solitaire, témoin de leur amour et de leur rupture.

« Oh ! Jef ! Nous n’allons pas mourir. Tu verras, le Seigneur nous délivrera, et nous nous marierons bientôt.

– Qu’ils sont mignons, les amoureux ! Comme c’est touchant ! »

Carmen venait d’apparaître, le révolver au poing, un poignard dans sa cuissarde. Apercevant le cierge déplacé et l’idole à terre, elle entra dans une épouvantable colère :

« Sacrilège ! Infamie ! Profanation ! Trahison ! Apostasie ! Qui a fait ça ?

– Qui a fait quoi ? répond Rachel avec un sourire moqueur.

– Lequel de vous deux a osé une telle abomination ? Qui a déplacé le cierge et renversé Bélial ?

– C’est toi ?

– Ah ! non ! Ce n’est pas moi.

– Ce n’est pas moi non plus.

– C’est bien toi qui a pris la bougie.

– Oui, mais c’est toi qui m’as dit d’aller la chercher.

– En tout cas, pour la chèvre, je n’y suis pour rien.

– Moi non plus.

– C’est qui alors ?

– À moins que ce soit Lui.

– Vous osez vous moquer de moi, alors que je vous tiens sous ma botte. Jef ! Remets-moi ce cierge à sa place.

– D’accord, d’accord. Pas la peine de s’énerver comme ça ni de promener sous mon nez ton distributeur de supposi-toires. »

Il obéit.

« Maintenant tu ramasses Bélial, tu le remets là où tu l’as trouvé, et tu te prosternes devant lui.

– Ah ! non ! Je ne touche pas ce machin-là, même si je n’en ai plus peur. »

Surprise de ne pas être obéie, elle ramassa elle-même la statuette. Elle la prit tendrement dans ses mains et lui donna un baiser.

« Mon pauvre amour ! Heureusement que je suis là pour te servir ! »

Jef éclate de rire. Au comble de la fureur, la prêtresse lui assène un coup de tête. Les policiers, même virés de la police, ont la tête dure. Le jeune homme chancelle, vacille par devant et par derrière mais rétablit son équilibre. Déçue de ne pas avoir réussi à l’étaler, elle lui lance deux cordes.

« Tiens ! Rends-toi utile, lie-moi les poignets et les chevilles de ta blondasse.

– Fais ce qu’elle te dit. Inutile de te prendre une balle dans la peau. Elle ne peut rien contre moi de toute façon.

– Que tu crois ! »

Jef obéit à contrecœur. Puis, Carmen, après l’avoir lié à son tour, pose son arme.

« Je sais me montrer gentille de temps en temps, dit-elle, et je veux que tu sois belle pour te présenter à mon maître. »

Et elle enveloppe de ses mains le visage de Rachel. Quand elle les retire, les marques de coups ont disparu, la douleur aussi.

« Tu as vu ça ? s’écrie Jef. Elle t’a guérie. Comment a-t-elle fait ça ?

– Ne me dis pas merci, surtout.

– Non, je ne vous dis pas merci. J’aurais préféré rester amochée qu’être soignée par le diable.

– Je peux te recasser la figure, si tu veux.

– Maintenant que c’est fait. »

À présent, Carmen dégaine le poignard dissimulé dans sa botte. Elle en caresse de la pointe les joues remises à neuf de sa victime.

« À nous deux, petite peste, les réjouissances vont commencer. Et après, je m’occuperai de ton bonhomme.

– Je sais ce que vous allez me faire, vous allez découper ma poitrine avec ce poignard, vous allez en retirer mon cœur que vous allez offrir tout palpitant à Belzébuth.

– Exact. Et comment sais-tu ça ?

– C’est Dieu qui me l’a dit. Mais il m’a dit aussi de ne pas avoir peur.

– Je vais t’expliquer une chose, pour que tu meures moins idiote que tu l’es déjà. Tu sais que je suis la servante de Bélial.

– Je suis peut-être idiote, mais ça, je l’avais compris.

– Sais-tu qu’il y a une hiérarchie en enfer ?

– Tu as vu ça où ? Dans Spirou ?

– Je le sais. Donc, au-dessous du grand patron, qui est Satan, il existe une classe dirigeante dont je fais partie. C’est pour cela que je fais tout mon possible pour me tuer à moto. J’ai hâte de quitter ce monde lamentable pour commencer ma vraie vie. Que m’importe de mourir les cheveux dans le vent ! Quand j’y serai, l’enfer prendra toute sa signification pour toi, car je ferai partie de ceux qui torturent les damnés. Je t’arracherai toutes tes dents à vif, l’une après l’autre, et quand elles auront repoussé, je recommencerai. Et cela va durer toute l’éternité, et l’éternité, c’est vachement long. Et en attendant qu’elles repoussent, tu sentiras ta peau de satin éclater sous mon fouet. Mais le plus cruel, c’est que du chaudron dans lequel je te ferai bouillir, tu verras dans mes bras l’homme que tu aimes, tu verras ses lèvres collées sur les miennes et tout en hurlant de douleur, tu l’entendras hurler de plaisir. »

Rachel répondit à toutes ses menaces par un sourire.

« Ça te fait marrer ?

– Ma pauvre amie ! Ta théologie est pitoyable. Le diable n’est pas le maître de l’enfer. Il attend en tremblant le jour du jugement, et il aura droit au même traitement que les pécheurs qui auront refusé de se repentir : il sera jeté avec ses anges dans l’étang de soufre et de feu.

– Ah bon ?

– C’est dans l’Apocalypse, précise Jef.

– N’essaie pas de me déstabiliser. De toute façon, la Bible est fausse. Tout le monde sait ça. Moi je connais la vérité, c’est Bélial qui me l’a révélée. Allez ! Prépare-toi, ma cocotte, c’est l’heure du grand rendez-vous. »

Carmen saisit d’une main la gorge de Rachel et brandit le poignard. Cette fois c’est fini.

***


[1] Romains 8.31/38

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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