Le meunier Pelard

Saynète en 3 tableaux

Personnages

Pelard : le meunier
La meunière
Coursimault : Le boulanger
Le Capitaine Karlspunstrasse
Le Caporal Zimmermann
Soldats prussiens
Le récitant

Premier tableau

Scène première

LE RÉCITANT
15 octobre 1870.

Les troupes prussiennes ont assiégé Paris, investi l’Ile-de-France et manœuvrent à travers la Beauce. Dourdan, Voves et Orgères ont capitulé. Progressant par l’est et par le nord, les soldats de Bismarck sont bien décidés à prendre Châteaudun.

Sous le commandement du Comte Lipowski, les Francs-tireurs en marche se préparent à rencontrer l’ennemi sur les champs de bataille de Civry et de Varize.

Au hameau du Bois-de-Feugères, le moulin Pelard est ébranlé par le fracas des bottes allemandes sur la féconde terre beauceronne.

Scène II

(Le rideau se lève sur l’intérieur du moulin. Le meunier et sa femme regardent à travers l’étroite fenêtre.)

LE MEUNIER – LA MEUNIERE

LE MEUNIER
Pire qu’une invasion de sauterelles ! Ils arrivent de partout. Et pourtant, dans nos plaines, on voit les choses venir de loin. Mais je n’en vois ni le commencement ni la fin. Des nuées de Prussiens dans toutes les directions !

LA MEUNIERE
Ils font plus de dégâts que les sangliers. Des champs qui ont été labourés et ensemencés avec tant de sueur. Comme les voilà piétinés !

LE MEUNIER
Non mais regarde-les ! Quelle allure ! Ils ont l’air fin avec leurs casques à pointe. Sont-ils invités à un méchoui qu’ils ont tous apporté leurs broches ?

LA MEUNIERE
Cette boutade ne m’amuse pas tellement. J’ai peur. Nos Francs-tireurs de Châteaudun ne tiendront pas longtemps face à un ennemi si nombreux et si bien armé.

LE MEUNIER
Ne perdons pas courage. Coursimault, le boulanger me tient au courant de toute la guerre. C’est lui la gazette du Bois-de-Feugères. Le colonel Ledeuil nous a envoyé des renforts du Loir-et-Cher. Et des Francs-tireurs sont même fraîchement arrivés de Cannes.

Et d’ailleurs, n’est-ce pas toi qui me répètes sans cesse qu’il faut avoir la foi, qu’il faut mettre sa confiance en Dieu, qu’il a donné son Fils unique pour nous délivrer. Depuis que je t’ai épousée, je connais par cœur toutes les paroles de Jésus-Christ où il est question de blé et de farine : « L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sortira de la bouche de Dieu ». « Il faut que le grain de blé qui est semé meure pour porter du fruit ».

LA MEUNIERE
C’est vrai. Comment peut-on supporter cette horrible guerre sans aucune espérance pour l’éternité ?

LE MEUNIER
L’éternité ! Libre à toi d’y penser toute la sainte journée, mais pour moi, l’homme ne vivra pas seulement de la parole de Dieu, mais de bon pain blanc cuit avec la farine du père Pelard.

(Il prend une pincée de farine sur la meule.)

Si j’ose appeler cela de la farine. On dirait de la mitraille de Prussien. Quel grand paresseux je fais là ! Si je ne me décide pas enfin à aiguiser ma meule, le pain de demain sera aussi dur que du cormier[1] et Coursimault ira acheter sa farine à Bonneval ou je ne sais où.

Je vais me mettre au travail immédiatement. Veux-tu bien monter et bloquer les ailes ?

LA MEUNIERE
Tout de suite, mon trésor.

LE MEUNIER
(Il prend des outils et commence à façonner la meule.)

Quelle corvée ! J’en ai pour toute l’après-midi et une bonne partie de la soirée. D’ailleurs, pourquoi me donner tant de mal ? Ces damnés Brandebourgeois vont bien arriver avant ce soir à tirer un boulet de travers. Plus de moulin, plus de meule, plus d’ailes, plus de farine, et surtout, plus de meunier !

[1] Le cormier, bois très solide, servait à la fabrication du mécanisme.  

Deuxième tableau

Scène première

LE RÉCITANT
18 octobre 1870.[1]

[1] Nous avons certainement écrit la scène la plus courte de l’histoire un théâtre.

Scène II

(Même décor. Il fait nuit. On voit par les ouvertures du moulin les lumières d’un incendie lointain.)

LE MEUNIER – LA MEUNIERE

LA MEUNIERE
Quelle épouvantable journée ! Il fait nuit maintenant et le ciel est illuminé. C’est comme un immense coucher de soleil.

LE MEUNIER
De Châteaudun, il ne restera plus une seule pierre. Est-il possible qu’une ville disparaisse en un seul jour ?

(On frappe, le meunier va ouvrir, entre Coursimault.)

Scène III

LE MEUNIER – LA MEUNIERE – COURSIMAULT

LE MEUNIER
Coursimault ! Mon ami boulanger ! Tu as réussi à venir jusqu’ici ! Tu étais à Châteaudun. Raconte-nous vite. Assieds-toi. Que s’est-il passé ?

COURSIMAULT
C’est affreux ! Les Prussiens sont arrivés ce matin par Jallans. Ils ont bombardé la ville toute la journée. Même l’Hôtel-Dieu a été touché. Derrière les barricades, les habitants et les Francs-tireurs se sont battus comme des lions, mais finalement, Lipowsky et Ledeuil ont dû battre en retraite. L’héroïsme des Casteldunois n’a pas suffi à gagner la bataille. L’ennemi a pillé et brûlé toute la ville. Les habitants qui ont survécu au feu se sont dispersés dans les campagnes. Désormais, Châteaudun a cessé d’exister.

LA MEUNIERE
Je refuse d’y croire. Tout n’est pas fini. Je crois en un Dieu Tout-Puissant. Il a délivré les Hébreux de l’esclavage, de la guerre, de la captivité. Si seulement le peuple de Châteaudun pouvait croire en lui maintenant. Moi, je vais prier pour cette ville et pour ses habitants. Bientôt elle sera reconstruite, plus belle qu’avant. Châteaudun renaîtra de ses cendres.[1]

COURSIMAULT
Dieu vous entende, chère amie ! Mais, qu’est-ce que c’est ?

(Bruits de bottes, coups à la porte.)

Voix de KARLSPUNSTRASSE
Herr Müller! Herr Müller! Tür auf! Schnell!

(Entrent Karlspunstrasse et 2 soldats.)

[1] « Extincta revivisco – Je renais de mes cendres » : devise de Châteaudun.

Scène IV

LE MEUNIER – LA MEUNIERE – COURSIMAULT- KARLSPUNSTRASSE – SOLDATS

LE MEUNIER
Eh ! bien ! On entre ici comme dans un moulin !

KARLSPUNSTRASSE
Hauptmann Karlspunstrasse. Fous êtes pien Herr Pélarte, meunier à Pois-té-Feuchères ?

LE MEUNIER
Nous sommes bien à Bois-de-Feugères, Eure-et-Loir. Cet endroit est bien un moulin, pas une fonderie de cloches, et je suis bien le meunier. Qu’y a-t-il pour votre service ? Farine blanche ? Farine complète ? Blé dur ? Blé tendre ? Seigle ? Orge ?

KARLSPUNSTRASSE
Il ne s’achit pas te plé. Au nom tu Kaiser, Che fous arrête pour trahison.

LE MEUNIER
Pour trahison ? Vous rigolez ?

KARLSPUNSTRASSE
Rikoler ? Rikoler ? Che rikoler pas enfie ai. Espion, traître fous êtes.

LE MEUNIER
Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je n’ai jamais trahi personne !

KARLSPUNSTRASSE
Fous pas trahison ?

LE MEUNIER
Mais non.

KARLSPUNSTRASSE
Fous pas trahison ?

LE MEUNIER
Non, vous dis-je ! Je suis resté dans mon moulin pendant toute la bataille.

KARLSPUNSTRASSE
Et tans fotre moulin, fous pas trahison ?

LE MEUNIER
Mais enfin ! Non.

KARLSPUNSTRASSE
Fous pour impécile me prenez !

LE MEUNIER
Vraiment je ne comprends pas.

KARLSPUNSTRASSE
Fous pas comprentre ? Moi expliquer fous. Quand Soldaten passer tevant fotre moulin, fous quoi faire ?

LE MEUNIER
Je regardais les Soldaten passer.

KARLSPUNSTRASSE
Fous enfoyer signaux à ennemi.

LE MEUNIER
Mais c’est ridicule !

KARLSPUNSTRASSE
Moi pas itiot. Moi compris. Ein Viertel links, ein Viertel rechts! Quart te tour à kauche, quart te tour à troite. Afec ailes te fotre moulin, fous parler à ennemi.

LE MEUNIER
Mais pas du tout, je…

KARLSPUNSTRASSE
Taissez-fous ! Fous trahison ! Temain à l’aupe, foussillé fous serez.

LE MEUNIER (à sa femme)
Je n’ai jamais voulu croire à ton Dieu, j’étais bien trop fier pour cela. S’il veut bien me pardonner ! Qui d’autre que lui pourrait me tirer de cette situation ?

LA MEUNIERE
Je prierai pour toi jusqu’à l’aube. Il ne nous abandonnera pas. Il te sauvera.

(Les soldats emmènent le meunier.)

Troisième tableau

L’extérieur du moulin. Le meunier est lié devant son moulin, les yeux bandés, le peloton d’exécution est en place.

Scène première

LE MEUNIER – LA MEUNIERE – COURSIMAULT- KARLSPUNSTRASSE – SOLDATS, puis ZIMMERMANN

KARLSPUNSTRASSE
Peloton d’exécution. À mon commandement. En joue !

(Zimmermann entre, essoufflé.)

ZIMMERMANN
Herr Hauptmann, bitte, Herr Hauptmann!

KARLSPUNSTRASSE
Caporal Zimmermann, vous voyez bien que je suis occupé. Revenez plus tard.[1]

ZIMMERMANN
Mon Capitaine, ce que j’ai à vous dire est très important.

KARLSPUNSTRASSE
Ce que je suis en train de faire aussi est très important. En joue !

ZIMMERMANN
C’est la vie d’un homme qui est en jeu.

KARLSPUNSTRASSE
La vie d’un Allemand ?

ZIMMERMANN
La vie d’un Français.

KARLSPUNSTRASSE
C’est sans importance. En joue !

ZIMMERMANN
Mon Capitaine, écoutez-moi, je vous en prie. Juste une minute.

KARLSPUNSTRASSE
Soit, une minute, pas une de plus.

COURSIMAULT
Qu’est-ce qu’ils se disent ?

LA MEUNIERE
Si au moins j’avais appris l’allemand !

ZIMMERMANN
Avant la guerre, j’étais meunier, près de Chemnitz.

KARLSPUNSTRASSE
Et alors ? Le fait que vous ayez le même métier que ce traître ne va tout de même pas nous empêcher de le fusiller ! En joue !

ZIMMERMANN
Une meule de moulin, ça s’use. Il faut l’entretenir. Quand je rénove ma meule, je suis obligé de manœuvrer les ailes. Un demi-tour en avant, un quart de tour en arrière, et ainsi de suite. Et l’on répète l’opération jusqu’à ce que le travail soit achevé. Cela peut durer des heures. Vous me comprenez, n’est-ce pas ?

KARLSPUNSTRASSE
Ach ! Jawohl ! Je comprends. Mais ça ne change rien. C’est un ennemi. Et puis, il aurait très bien pu prendre cette excuse pour avertir les Francs-tireurs de notre arrivée. En joue !

ZIMMERMANN
Vous n’aurez aucune preuve à fournir à l’état-major, et vous aurez inutilement exécuté un civil. Ce n’est peut-être pas le meilleur moyen de devenir commandant.

KARLSPUNSTRASSE
Ach! Einverstanden!

(au meunier)
Herr Pélarte. Lipre vous êtes. Tésormais, attentez que la querre finie pour fotre moulin réparer.

(Les soldats libèrent le meunier, les Prussiens quittent la scène.)


[1] Karlspunstrasse a perdu son accent. Explication : le dialogue qui va suive est censé se dérouler en allemand. Les deux protagonistes sont supposés parler correctement leur langue maternelle.

Scène II

LE MEUNIER – LA MEUNIERE – COURSIMAULT

(Le meunier et sa femme s’embrassent.)

LE MEUNIER
Je n’y comprends rien. Mais que s’est-il donc passé ?

LA MEUNIERE
Le soldat a parlé à l’officier, et voilà tous ces Prussiens envolés.

COURSIMAULT
J’ai reconnu le mot Mülle. Je crois qu’il était question de moulin.

LA MEUNIERE
Qu’ont-ils dit au sujet de notre moulin ? Le saura-t-on jamais ?

LE MEUNIER
En tout cas, je sais quelque chose de nouveau. Ce soldat ne s’est pas pointé ici par hasard. Ton Dieu que tu as prié nous l’a envoyé pour me sauver la vie. Je voulais le voir à l’œuvre avant de me décider à croire. Voilà une question résolue. Après avoir réparé mon moulin, il serait temps que je répare ma vie.

LA MEUNIERE
C’est la plus belle occasion de remercier Dieu et de se rappeler ses promesses : « Quand les justes crient, l’Éternel entend, et il les délivre de toutes leurs détresses ; L’Éternel est près de ceux qui ont le cœur brisé, et il sauve ceux qui ont l’esprit dans l’abattement. Le malheur atteint souvent le juste, Mais l’Éternel l’en délivre toujours. »[1]


[1] Psaume 34.17/19

Scène III

LE RÉCITANT

Ce drame est inspiré d’un fait réel. Le meunier Pelart a bien failli être fusillé pour avoir aiguisé sa meule juste avant la bataille de Varize. On peut encore visiter son moulin au Bois-de-Feugères, près de Bonneval.

En revanche, l’histoire ne dit pas qu’il s’est tourné vers Dieu après cette terrible épreuve. C’est là qu’intervient la fiction. Mais son aventure aurait très bien pu se conclure ainsi.

Châteaudun, mars 2007

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© 2021 Lilianof





Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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