La relation de Chasles

La Relation de Chasles

Un procès fou, fou, fou…

Comédie en trois actes

Personnages

Michel Chasles : mathématicien
Vrain-Lucas.
Élodie : fille de Vrain-Lucas
Agnès : Femme de M. Chasles
Hélène : sa fille
Jacques Dufour et
Pierre Dumoulin : amis de Michel Chasles
Olliver Lauwrel et
Stanley Hawrdy : de la Royal Scientific Academy
Le Juge
L’Avocat Général

La scène est à Chartres, au XIXe siècle.

L’action s’inspire de faits réels, mais l’auteur s’est permis quelques libertés au regard de l’exactitude historique, souvent par défaut de recherche, d’ailleurs.

***

Acte Premier

Le bureau de Vrain-Lucas

Scène première

VRAIN-LUCAS (écrivant)
« Ma chère Diane, »
Voyons ! Diane… Diane… Elle prend un N ou deux ? Diane ? Dian-ne ? Bon, tant pis, ce n’est pas bien grave. Mon client ne va pas s’attarder sur ce détail. Pensez donc ! C’est un prof de maths, après tout ! Pas un prof d’histoire !

Reprenons.
« Ma chère Dianne » Deux N.
« Je te remercie de m’avoir écrit et j’espère que chez toi, à Poitiers le temps est meilleur que chez nous, parce qu’ici, Paris vaut bien une messe et la poule au pot ne nourrit pas bien son homme. »

Pas mal, ça ! La poule au pot ! Relisons !
« Ma chère Dianne, »
« Je te remercie… nnnnnnnnnnnnnn… ne nourrit pas bien son homme ! »
Point ! À la ligne !

Voyons ! « Nourrit »… Le verbe « nourrir »… avec un R ou deux ? Nourrir ? Nour-rir ? La langue française est vraiment difficile.
Bon ! Il faut prendre une décision. Avec un R c’est très bien. Pourquoi vouloir tout compliquer ? D’ailleurs mon client n’y verra que du feu. C’est un prof de maths, pas un prof de lettres.
« Si je t’écris, c’est pour te dire que dimanche, je voudrais t’inviter à venir voir le nouveau château que j’ai fait construire spécialement pour toi, à Anet-sur -Marne. »
Non, pas sur-Marne ! Anet ! Voyons ! Mon Larousse.

(Consultant le dictionnaire)
« Anet. Eure-et-Loir. 1428 habitants, château de Diane de Poitiers. »
C’est celui-là : Anet, Eure-et-Loir. Alors c’est soit l’un soit l’autre. Allez ! Disons Anet-sur-Loir. D’ailleurs il s’en moque. Il enseigne les mathématiques, pas la géographie.

Continuons. Ah ! La formule de politesse ! C’est toujours le plus difficile.
Bon ! Ils sont amoureux, ils ne s’encombrent pas de formules académiques.
« Je t’embrasse, ma chérie, à bientôt de te revoir dimanche. »
Et voilà !

Signé : « Henri IV ». Voyons ! Quatre en chiffres romains, ou en chiffre arabe ? Comment aurait-il fait, Henri IV ?
Bon ! En chiffre arabe. C’est un mathématicien, mon client, ça devrait lui faire plaisir.
L’enveloppe maintenant. Très important, l’enveloppe. C’est le sérieux de ma profession qui est en jeu. L’enveloppe ! Une enveloppe avec doublure, cela fera notre affaire.

Allons-y !
« Mademoiselle Dianne de Poitiers… »
Évidemment, je n’ai pas son adresse. Allez ! tiens !
« 18, boulevard Voltaire, Poitiers, Haute-Vienne »
Non, Vienne. Non, Haute-Vienne. Non, Vienne.
Et tant pis pour le département ! La poste s’en débrouillera bien. Poitiers tout court.

Voilà encore un petit chef-d’œuvre ! Je suis le génie de l’autographe, à défaut d’être celui de l’orthographe.
Certainement, mon client sera satisfait. On le serait à moins.
(On frappe à la porte.)

D’ailleurs ce doit être lui. Je n’attends personne d’autre.
Entrez.
(Entre Élodie.)

Scène II

VRAIN-LUCAS – ÉLODIE

ÉLODIE
Bonjour papa. Je ne te dérange pas au moins ?

VRAIN-LUCAS
Mais non, ma petite Élodie. Je viens de terminer quelque chose de grandiose.

ÉLODIE
Vraiment ? De quel grand personnage es-tu l’alter ego, ce matin ? Louis XIV ? Shakespeare ? Charlemagne ?

VRAIN-LUCAS
Henri IV.

ÉLODIE
Henri IV ? À la bonne heure ! J’espère que tu ne retournes pas ta veste aussi souvent que lui. Tu m’avais promis de m’inviter au Grand Monarque avec maman. Tu n’as pas changé d’avis au moins ?

VRAIN-LUCAS
Mais non ! D’autant plus que mon nouveau produit va faire fureur sur le marché. Nous voilà riches !

ÉLODIE
Ah oui ! Encore tes fameux vrais-faux autographes !

VRAIN-LUCAS
Avoue que celui-ci est réussi. Jette un coup d’œil.

ÉLODIE
Mais enfin papa ! Diane ne prend qu’un N !
Boulevard Voltaire ! Comment veux-tu que Diane de Poitiers ait habité boulevard Voltaire ?

VRAIN-LUCAS
Et pourquoi pas boulevard Voltaire ?

ÉLODIE
Et pourquoi pas Place de la République ? J’imagine la réponse de la Julie : Monsieur Henri Quatre. Place de la République, Paris Onzième.
Bon ! Voyons le contenu.
Génial le coup de la poule au pot ! Et nourrir prend deux R.

VRAIN-LUCAS
Bah ! Le prof de maths n’est pas à si peu de choses près.

ÉLODIE
Je voudrais bien t’aider pour l’orthographe et les anachronismes, si tu ne faisais pas des choses aussi malhonnêtes.

VRAIN-LUCAS
Je ne fais rien de malhonnête. Il faut bien se débrouiller pour gagner sa vie. Mais j’accepte ton soutien scolaire pour le français.

ÉLODIE
Et moi j’aurais bien besoin de ton soutien pour les mathématiques. J’ai un devoir compliqué. On me demande d’expliquer la relation de Chasles.

VRAIN-LUCAS
La relation de Chasles ! On aura tout vu ! Si madame Chasles savait ça ! Quel scandale !

ÉLODIE
Mais non, papa ! Qu’est-ce que tu vas imaginer ? La relation de Chasles. C’est une nouveauté, cela vient de sortir en boutique. Une invention géniale qui va bouleverser l’algèbre et la géométrie. On ne parle plus que de cela dans les milieux scientifiques.

VRAIN-LUCAS
Et ça parle de quoi ta relation de Chasles ?

ÉLODIE
D’abord ce n’est pas ma relation, puisque c’est Chasles qui l’a pondue.

VRAIN-LUCAS
Et ça sert à quoi ?

ÉLODIE
Justement, je n’y comprends rien du tout. C’est une histoire de ligne droite avec des flèches à chaque bout. Sauf que ça s’appelle un vecteur et que ça roule aussi bien en avant qu’à reculons.

VRAIN-LUCAS
En effet, je ne vais pas pouvoir t’aider. Mais tu tombes bien, je l’attends, Chasles. Il sera ici dans cinq minutes.

ÉLODIE
Mais oui ! Je n’avais jamais fait le rapprochement. La relation de Chasles. Michel Chasles. Ton client.

VRAIN-LUCAS
Mon meilleur client, et d’ailleurs l’unique. Cent pour cent de mon chiffre d’affaires. Un client qu’il faut soigner, choyer, bichonner, astiquer. Quand il saura que ma fille est férue de mathématiques, et qu’elle se passionne pour la relation de Chasles, mes ventes vont doubler, c’est sûr.
(On frappe à la porte.)

C’est lui. Entrez.

Scène III

VRAIN-LUCAS – ÉLODIE – CHASLES

VRAIN-LUCAS
Mon cher Monsieur Chasles, je vous attendais avec impatience. Comment allez-vous ?

CHASLES
Mais fort bien, et vous-même, cher Monsieur Vrain-Lucas ?

VRAIN-LUCAS
À merveille. Permettez-moi de vous présenter ma fille Élodie, qui sera bientôt agrégée de mathématiques.

ÉLODIE
Oh ! Papa !

CHASLES
Mais c’est la plus belle des disciplines ! Je vous encourage vivement à persévérer dans cette voie, jeune fille.
Dites-moi. Avez-vous quelque chose de nouveau ?

VRAIN-LUCAS
Je vous ai déniché un petit trésor. Vous en serez vraiment très content. Mais avant de vous le dévoiler, je voudrais vous demander un petit service. Ma fille Élodie, que voici, est embarrassée par un petit problème mathématique qu’on lui a posé au collège.

CHASLES
Mais je vous écoute, mon enfant. Ce sera pour moi un plaisir de vous aider.

ÉLODIE
Merci. En fait, il s’agit d’une définition de la fameuse relation de Ch… De votre relation.

CHASLES
Ah oui ! La relation de Ch… Ma relation. Cette merveilleuse découverte qui va révolutionner tout le domaine de l’algèbre et de la géométrie. Quelle avancée dans l’histoire de la science ! Et dire que grâce à moi, Michel Chasles, les collégiens et les lycéens vont enfin découvrir les joies des mathématiques modernes ! Vous verrez, Mademoiselle, sous peu de temps, un boulevard de Chartres portera mon nom.

Mais venons-en au fait. La relation de Chasles, c’est très simple. Vraiment très simple.
Voulez-vous vous munir d’une feuille de papier, d’une règle et d’un crayon ?
(Vrain-Lucas fouille dans ses papiers, lisant.)

VRAIN-LUCAS
« Mon cher Cicéron… »
Non, pas celle-là !
Ah ! Tenez !

CHASLES
Merci. Voilà. Tracez-moi une droite orientée xy. Comme ça. J’ai dit une droite orientée, avec une flèche au bout. Comme vous le savez, la droite est infinie. Infinie. Voilà. Deux 8 couchés.
Sur cette droite xy, placez-moi trois points A, B, C. Très bien ! Combien avez-vous de vecteurs positifs ?

ÉLODIE
Deux.

CHASLES
Trois : AB, BC et AC ; donc AB + BC = AC, ou si vous préférez : AC = AB + BC. Vous me suivez jusqu’ici ?

ÉLODIE
Oui.

CHASLES
Parfait. À partir de ces données, nous pouvons établir les relations suivantes.

AC – BC = AB
AC – AB = BC
AB = AC – BC
BC = AC – AB[1]

Avez-vous compris, mon enfant ?

ÉLODIE
Euh… Oui… Non… Enfin, oui.

CHASLES
C’est excellent.

VRAIN-LUCAS
Merci beaucoup pour toutes vos lumières. Maintenant, ma chérie, si tu veux bien nous laisser entre grandes personnes. Nous devons traiter une affaire importante.

ÉLODIE
Oui, papa. Au revoir, Monsieur.
(Exit Élodie.)


[1] L’auteur ayant obtenu 0,25 en mathématique, au Baccalauréat, la démonstration se limite à ce point.

Scène IV

VRAIN-LUCAS – CHASLES

CHASLES
Voyons maintenant cette pièce rare.

VRAIN-LUCAS
Vous ne serez pas déçu, Monsieur Chasles. Je vous apporte un manuscrit tout à fait unique. Vous ne devinerez jamais qui en est l’auteur.

CHASLES
Napoléon ?

VRAIN-LUCAS
Henri IV, le roi Henri en personne. J’ai eu une chance inouïe de pouvoir me procurer un tel document. Mais je ne vais pas vous faire languir plus longtemps. Vous brûlez du désir de le voir et de le toucher.
(Il lui donne l’enveloppe.)

CHASLES
C’est incroyable, comme il a bien résisté aux injures du temps. Il est comme neuf.
(Il lit l’enveloppe.)

« Mademoiselle Dianne de Poitiers »
Avec deux N ! Il n’était pas doué pour l’orthographe.
« 18, boulevard Voltaire ». Tiens ! boulevard Voltaire, comme c’est étrange !

VRAIN-LUCAS
Elle était en avance sur son temps.

CHASLES
N’est-ce pas ?
Mais voyons le contenu.
(Lisant)

« Ma chère Dianne ». Encore avec deux N !
« Je te remercie de m’avoir écrit et j’espère que chez toi, à Poitiers le temps est meilleur que chez nous… »
C’est fabuleux ! Absolument fabuleux !

VRAIN-LUCAS
Je vous avais bien dit que vous seriez conquis.

CHASLES
« Paris vaut bien une messe. » Ah ! C’est tout lui, ça ! C’est tout lui ! Qui donc aurait pu écrire une telle chose, sinon ce bon vieil Henri IV ?

VRAIN-LUCAS
Vous voyez là une preuve irréfutable de l’authenticité de ce manuscrit.

CHASLES
En effet.

VRAIN-LUCAS
Alors, il vous intéresse, cet autographe ?

CHASLES
Et comment ? Votre prix sera le mien.

VRAIN-LUCAS
Étant donné que vous êtes le meilleur et le plus fidèle de tous mes clients, je vous propose un prix d’ami. Disons : 200 000 francs.

CHASLES
Holà ! Bigre ! C’est tout de même un peu cher.

VRAIN-LUCAS
Il les vaut bien, croyez-moi. Outre la valeur intrinsèque de la pièce, il faut aussi inclure les frais de recherches, d’enquête, de fouilles, et puis les déplacements, c’est très cher les déplacements, au prix où est le charbon ces jours-ci.

Tenez ! Vous vous souvenez du dernier autographe que je vous ai vendu ? La lettre de Gengis Khan. Elle nous a vraiment coûté de la sueur. Mes collaborateurs sont allés faire des recherches à Oulan-Bator. Ils l’ont finalement trouvé par hasard, dans un vieux yaourt.

CHASLES
Un vieux yaourt ?

VRAIN-LUCAS
Un vieux yaourt.

CHASLES
Vous voulez dire : « Une vieille yourte ». Les yaourts, c’est en Bulgarie, en Mongolie, on mange des yourtes. Hum… Bon ! J’ai trop travaillé aujourd’hui.

VRAIN-LUCAS
C’est cela même.

CHASLES
Mais la lettre d’Henri IV, vous ne l’avez pas trouvée en Mongolie.

VRAIN-LUCAS
En effet. Elle nous attendait dans la crypte du château d’Anet-sur-Loire. Non. Sur-Marne.

CHASLES
Sur-Eure.

VRAIN-LUCAS
Oui, sur-Eure.

CHASLES
Eh bien ! Puisqu’elle n’a fait que cinquante kilomètres pour venir à Chartres, vous pourriez me faire une ristourne sur les frais de déplacements.

VRAIN-LUCAS
Mais bien entendu, bien entendu. Un excellent client comme vous ! Je vous l’offre pour 199 999 francs et 95 centimes.

CHASLES
Mais c’est parfait. Voilà un prix tout à fait raisonnable. Même pas deux cent mille ! Décidément, avec vous, je fais toujours de bonnes affaires.

***

Acte II

Un salon, chez Michel Chasles.

Scène première

AGNÈS – HÉLÈNE

(La mère et la fille finissent de décorer le salon.)

AGNÈS
Encore quelques menus détails et la salle sera prête. Nous pourrons faire entrer nos invités. Ils se languissent d’impatience.

HÉLÈNE
Il faut dire que tu as vraiment bien préparé cette soirée. Ces petits fours sont à mourir d’envie, et ce Vouvray à mourir de soif.

AGNÈS
Il faut marquer dignement cet événement. Ton père est reçu à l’Académie des Sciences.

HÉLÈNE
Papa va profiter de l’occasion pour annoncer sa nouvelle découverte. Il en est vraiment très fier, et pourtant, il n’en parle à personne. Pas même à nous. Sa nouvelle révélation va mettre l’Académie en plein désarroi, nous dit-il.

AGNÈS
Mon enfant, j’ose espérer que sa nomination et sa révélation vont renflouer notre patrimoine familial. Depuis qu’il a rencontré ce Vrain-Lucas, ses découvertes nous coûtent bien plus qu’elles nous rapportent.

HÉLÈNE
Sa fameuse collection d’autographes ! Nous allons tous avoir le loisir d’admirer sa dernière acquisition.

AGNÈS
En effet ! À deux cent mille francs la page, la lecture doit être passionnante.

HÉLÈNE
Cette fois, tout est prêt. Les invités peuvent s’installer.

AGNÈS
Fais-les entrer.
(Hélène ouvre la porte du salon, les invités commencent à entrer.)

Scène II

AGNÈS – HÉLÈNE – INVITÉS, dont DUFOUR et DUMOULIN

AGNÈS
Mesdames et Messieurs, veuillez vous donner la peine de prendre place. Le buffet vous attend. Le maître de céans devrait bientôt nous rejoindre. Il est encore en train de rassembler ses notes et ses manuscrits.
(Les invités s’approchent du buffet. Congratulations diverses.)

DUFOUR
Cher Monsieur Dumoulin, quel plaisir de vous voir ici ! Vous voici donc convié à célébrer l’événement.

DUMOULIN
Mais oui, cher monsieur Dufour, et vous êtes également de la partie, si j’en crois mes yeux.

DUFOUR
Vos yeux ne vous ont pas menti. Ce n’est pas toutes les semaines que notre ami commun est admis à l’Académie des Sciences. Vouvray ?

DUMOULIN
Avec plaisir. Sans verser dans un excès de chauvinisme régional, j’affirme que rien ne pourra remplacer le produit des vignes de la Loire.

DUFOUR
À la santé de notre académicien.

DUMOULIN
Notre académicien et détecteur de manuscrits rares.

DUFOUR
Savez-vous que des mauvaises langues commencent à prétendre que sa collection d’autographes ne serait pas authentique ?

DUMOULIN
Calomnie, mon cher, calomnie ! Pensez-vous qu’un savant aussi illustre que Michel Chasles manquerait de discernement et de flair au point de se laisser abuser par un forgeur ?

DUFOUR
Sornettes, balivernes, carabistouilles et billevesées !

DUMOULIN
Absolument. Mais voici notre héros du jour.
(Entre Michel Chasles, applaudissements.)

Scène III

LES MÊMES – CHASLES

CHASLES
Merci, mes amis, merci ! Vous ne regretterez pas d’être venus. J’espère que vous ne manquez de rien.
Monsieur Vrain-Lucas n’est pas encore arrivé ? Il aura été retardé par la circulation. En attendant, servez-vous copieusement.

DUFOUR
Professeur, vous devez être comblé de bonheur. Vos travaux sur la géométrie, la fameuse relation qui porte votre nom, et votre nomination à l’Académie vous élève au niveau des grands de l’histoire.

CHASLES
Et comment ! Mais la fameuse relation de Chasles n’est qu’un petit divertissement pour les écoliers. Je vous ai préparé une thèse de derrière les fagots qui va époustoufler le monde entier et faire de moi le plus grand savant de ce siècle.

DUFOUR
Quelle merveilleuse découverte allez-vous nous révéler ?

CHASLES
Je ne vais pas vous la dévoiler maintenant. Où serait l’effet massue ? Car c’est véritablement un coup mortel que j’ai l’intention de porter à l’ignorance instituée.

DUFOUR
S’il vous plaît, dites-nous-en quelques mots.

CHASLES
Non, non, vous attendrez comme tout le monde.

DUFOUR
Mais nous ne sommes pas tout le monde. Nous sommes vos amis.

CHASLES
Pas de privilèges !

DUMOULIN
Donnez-nous juste un indice.

CHASLES
D’accord, juste une piste. Savez-vous qui a découvert la loi de la gravitation universelle ?

DUFOUR
Oui, ça c’est facile ! C’est un anglais : Isaac Newton.

DUMOULIN
Ce fameux anglais qui a reçu une pomme sur la poire.

DUFOUR
Allons, Monsieur Dumoulin. Un peu de sérieux !

CHASLES
Eh bien ! Non. Ce n’est pas un anglais. C’est un Français bien de chez nous. Et auvergnat par surcroît. Il a découvert cette théorie vingt ans avant Newton.

DUMOULIN
Pas possible !

DUFOUR
Ça pour une nouvelle…

DUMOULIN
C’est une bonne nouvelle !

DUFOUR
Ces sont les rosbifs qui vont en faire une tête ! Haou ! Choquingue ! Aille ame scandalizède !

DUMOULIN
Voyons, Monsieur Dufour, un peu de retenue.

DUFOUR
Et qui est donc cet Auvergnat qui nous venge de Waterloo ?

CHASLES
Je vous en ai déjà trop dit :

DUFOUR
Encore un petit indice.

CHASLES
D’accord. C’est celui que Clermont-Ferrand a de meilleur.

DUMOULIN
Blaise Pascal !

CHASLES
Lui-même.

DUMOULIN
Ça c’est trop fort !

DUFOUR
Mais comment avez-vous acquis une telle certitude ?

CHASLES
Un document inestimable, que la providence a placé entre mes mains.

DUFOUR
Pourrions-nous la voir, cette pièce unique ?

CHASLES
Ah non ! Il faudra attendre que je lève le voile officiellement.
Mais voyons, pour vous consoler, je suis prêt à vous montrer le dernier trésor de ma collection. Une merveille.

DUMOULIN
Montrez-nous vite !

CHASLES
Voici ! Vous n’en croirez pas vos yeux.
(Il sort l’enveloppe.)

DUMOULIN
« Mademoiselle Diane de Poitiers. 18, boulevard Voltaire. »
Boulevard Voltaire ?

DUFOUR
Tiens, c’est curieux.

DUMOULIN
Vraiment curieux.

CHASLES
Eh oui ! Cet homme-là était un visionnaire. Il aurait pu entrer à l’Académie.

DUMOULIN
« Ma chère Dianne. » Tiens ! Moi je n’aurais mis qu’un N.

DUFOUR
Curieux !

DUMOULIN
Vraiment curieux !

DUFOUR
« Je te remercie de m’avoir écrit et j’espère que chez toi, à Poitiers le temps est meilleur que chez nous, parce qu’ici, Paris vaut bien une messe et la poule au pot ne nourrit pas bien son homme. »
Nourrir, ça prend deux R.

CHASLES
Eh oui ! En ce temps-là les rois n’étaient pas tellement instruits.

DUFOUR
Curieux !

DUMOULIN
Vraiment curieux !

DUFOUR
« Si je t’écris, c’est pour te dire que dimanche, je voudrais t’inviter à venir voir le nouveau château que j’ai fait construire spécialement pour toi, à Anet-sur-Loir. »

DUMOULIN
Anet-sur-Loir. Tiens ! J’aurais pensé sur-Marne.

CHASLES
Les Français sont mauvais en géographie. C’est bien connu.

DUFOUR
Curieux !

DUMOULIN
Vraiment curieux !

DUFOUR
« Je t’embrasse, ma chérie, à bientôt de te revoir dimanche. »
Signé : « Henri IV ».
Ah ! Tiens ! En chiffre arabe. C’est très curieux.

DUMOULIN
Vraiment curieux !
(Entre Vrain-Lucas.)

Scène IV

LES MÊMES – VRAIN-LUCAS

CHASLES
Mais voici le véritable héros de cette soirée ! Mes chers amis, je vous présente Denis Vrain-Lucas, archéologue renommé.

AGNÈS
Voici l’homme qui nous coûte deux cent mille francs, seulement pour aujourd’hui.

HÉLÈNE
Il ne nous manquait plus que celui-là !

CHASLES
Grâce aux recherches de notre ami, nous allons pouvoir démontrer par a + b à nos chers Anglais que ce ne sont pas eux qui ont découvert la gravitation universelle. Croyez-moi si vous voulez, mais avant la fin de ce siècle, le boulevard Chasles et le boulevard Vrain-Lucas se rejoindront place des Épars.

DUFOUR
Avant que vous ne vinssiez, nous parlions justement de vous et nous étions affairés à étudier votre lettre d’Henri IV. C’est curieux, n’est-ce pas ?

DUMOULIN
Vraiment curieux, moi je trouve.

VRAIN-LUCAS
Je suis toujours extrêmement flatté quand d’éminents hommes de science parlent de moi.

DUMOULIN
Cette missive du Béarnais est un document extraordinaire.

VRAIN-LUCAS
Vous l’avez bien ressenti, n’est-ce pas ? On trouve dans cette prose toute l’ardeur et la passion d’un roi qui aime sa maîtresse au point de lui offrir un château à Anet-sur-Marne.

DUFOUR
Sur-Eure.

DUMOULIN
Sur-Eure, vous êtes sûr ?

DUFOUR
Certain, Anet se trouve dans l’Eure-et-Loir, ce ne peut être que l’un ou l’autre.

DUMOULIN
Implacable logique.

DUFOUR
Ce que je trouve extraordinaire dans ce prétendu manuscrit, outre les aberrations historiques et littéraires, c’est le français remarquable de cet homme. Du bon français de notre bon XIXe siècle.

VRAIN-LUCAS
Comme je l’ai fait remarquer au Professeur, ces hommes-là étaient souvent des innovateurs.

DUFOUR
Innovateurs à tel point qu’Henri IV écrivait à sa mie avec un stylographe. Cela ne vous surprend pas ?

DUMOULIN
Moi je trouve cela très curieux.

VRAIN-LUCAS
Léonard de Vinci a bien inventé des machines volantes qui n’ont jamais volé. Pourquoi dans la foulée n’aurait-il pas inventé des stylographes qui écrivent ?

DUFOUR
Nous prendriez-vous pour des imbéciles ?

VRAIN-LUCAS
Je n’oserais pas.

DUFOUR
Je puis maintenant vous dire que la rumeur était bien fondée. Vous livrez au Professeur Chasles de faux autographes qu’il vous achète à des prix prohibitifs.

VRAIN-LUCAS
Je ne vous permets pas.

DUFOUR
Vous êtes un escroc.

VRAIN-LUCAS
Mais…

DUMOULIN
Un voleur.

VRAIN-LUCAS
Mais…

DUFOUR
Un faussaire.

VRAIN-LUCAS
Mais…

DUMOULIN
Un forgeur.

VRAIN-LUCAS
Mais…

DUFOUR
Un brigand.

VRAIN-LUCAS
Mais…

DUMOULIN
Un charlatan.

VRAIN-LUCAS
Mais…

DUFOUR
Un truand.

VRAIN-LUCAS
Mais…

DUMOULIN
Un voyou.

VRAIN-LUCAS
Mais…

DUFOUR
Un gibier de potence.

VRAIN-LUCAS
Mais…

DUMOULIN
Un bandit.

VRAIN-LUCAS
Mais…

DUFOUR
Un scélérat.

VRAIN-LUCAS
Mais…

DUMOULIN
Une crapule.

VRAIN-LUCAS
Mais…

DUFOUR
Une fripouille.

VRAIN-LUCAS
Mais…

DUMOULIN
Une racaille.

HÉLÈNE
Hm ! Messieurs, il commence à faire chaud dans ce salon. Je vous propose d’aller nous rafraîchir dans le jardin. Vous pourrez reprendre plus tard cette discussion du plus haut intérêt scientifique, à n’en point douter.

DUFOUR
Excellente idée. Nous avons assez vu ce monsieur et nous reprendrons ce débat au tribunal.

DUMOULIN
Laissons donc ce forgeur à ses forgeries.

DUFOUR
Et d’ailleurs, Diane de Poitiers était la maîtresse d’Henri II, pas d’Henri IV.
(Tous sortent, sauf Vrain-Lucas.)

Scène V

VRAIN-LUCAS
Forgeur ! Forgerie ! Je vais t’en donner, moi, de la forgerie ! Forgeron toi-même ! Car c’est bien ce qu’ils sont, des forgerons, des betteraviers, des pautrassiaux, des brasse-bouillon. Ces savants, ces pédants, ces vauriens, ces vaniteux, ces paresseux ! Ils gagnent des sacs d’argent à méditer sur le carré de l’hypoténuse, et moi, malheureux clerc d’avoué de Châteaudun, je moisis dans les paperasses pour trois sous. Heureusement, j’ai eu un jour un éclair de génie. Pas besoin d’avoir trouvé la relation de Vrain-Lucas. Quelle riche idée ces « fonds Boisjourdain » ! Le prof de maths est tombé dans le filet. Et maintenant, il pourvoit largement à mes besoins, et même à mes désirs. Des cervelles de moineau, tous ces savants ! Ça nous embrouille la vie avec les logarithmes, les tangentes, sinus et cosinus, et ça ne sait même pas combien il faut de pièces de vingt centimes pour faire un franc !

Quel dommage tout de même que ces deux énergumènes soient venus me gâcher le métier ! Bah ! Ne commençons pas à pleurer avant que cela fasse mal ! Le père Chasles va me défendre. Si jamais je vais en prison, je ne pourrais plus lui fournir de marchandise.

***

Acte III

Une salle de tribunal.

Scène première

LAUWREL – HAWRDY

HAWRDY
Olliver Lawrel, my deer, c’est un grand joa de vô retouveille ici.[1]

LAUWREL
Pôr moi aussi, deer friend Stanley Hawrdy, c’est une grande plaisir de vô revoar.

HAWRDY
Aveille vô visiteille le magnifique cafidrôle de Chartres.[2]

LAUWREL
Haouw ! J’ai bien remarqueille un intéressant petit église avec deux clocheilles. Mais je ne suis pas veniou en France pôr cela.

HAWRDY
Of course ! Nô sommes venious pôr une proceille. Et nô ne serons pas décious, ce sera une wonderproceille.

LAUWREL
Cette tribiounole vaut bien un cafidrôle.

HAWRDY
Je souis vraillement presseille de voar ce grwenouille qui a voleille à ce chewe Newton le loa de Youniversal grwévitécheun.

LAUWREL
My goodness ! Auzudouille, c’est nô les Angleille qui mangerons grwenouille.
 (Le tribunal commence à se remplir de magistrats et d’assistants, puis entrent le Juge, Dufour et Dumoulin, Chasles.)

HAWRDY
Haouw ! Je croas que le proceille va commenceille. Viens, Stanley. Trôvons-nô un camftebole pleyce.
(Les deux Anglais s’installent dans les rangs.)


[1] Contrairement aux allemands dans « le meunier Pélard », les anglais parlent français avec un accent « so british ». C’est la logique Lilianof.

[2] Dans la réalité, le procès s’est déroulé à Paris, et non à Chartres.

Scène II

LAUWREL – HAWRDY – LE JUGE – L’AVOCAT GÉNÉRAL – DUFOUR – DUMOULIN – CHASLES – VRAIN-LUCAS – Figurants.

LE JUGE
Mesdames et messieurs, un peu de silence s’il vous plaît. Je déclare la séance ouverte. Faites entrer l’accusé.
(Vrain-Lucas paraît à a barre.)

Veuillez décliner vos nom, prénom et qualité.

VRAIN-LUCAS
Vrain-Lucas, Denis, la patience et le courage.

LE JUGE
Plaît-il ?

VRAIN-LUCAS
J’ai dit : « Vrain-Lucas, Denis, la patience et le courage ».

LE JUGE
Est-ce que vous vous moquez de moi, pour commencer ?

VRAIN-LUCAS
Vous me demandez de décliner mes qualités, je décline mes qualités. Je pourrais même ajouter la modestie et la franchise.

LE JUGE
Je vous demande ce que vous faites dans la vie.

VRAIN-LUCAS
Ah ! Euh ! Archéologue.

DUFOUR
Archéologue ! Et moi je suis archevêque !

LE JUGE
Silence !

Monsieur Vrain-Lucas, vous êtes accusé, sur la plainte de Messieurs Dufour et Dumoulin, ici présents, de forgerie.

VRAIN-LUCAS
Oh ! Forgerie ! C’est un bien grand mot. La métallurgie n’est pas ma spécialité. Je serai plutôt un littéraire.

DUMOULIN
Et même un grand littéraire ! C’est le Victor Hugo de la forgerie !

LE JUGE
Silence ! Monsieur Vrain-Lucas. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

VRAIN-LUCAS
Encore faudrait-il comprendre de quoi l’on m’accuse. Forgerie ! Est-ce que j’ai une tête de forgeron ? Je vous demande un peu ! S’il s’agit des quelques documents rares que j’ai fournis, et dont certains calomniateurs prétendent qu’ils seraient faux, j’ai travaillé dur pour trouver, de par le monde, de précieux manuscrits qui ont permis à la science de faire une grande avancée.

LE JUGE
Bien ! À ce que j’entends, vous êtes un grand nigaud. Je vais vous expliquer tout cela dans un langage que vous pourrez comprendre. La forgerie, cher Monsieur, est un délit qui consiste à fabriquer de faux documents à des fins crapuleuses.

VRAIN-LUCAS
Oh ! Crapuleuses, vous exagérez un peu.

LE JUGE
Silence !

CHASLES
Je vous demande pardon, votre honneur, mais ce brave Monsieur Vrain-Lucas n’a fait que rendre service. Les textes qu’il m’a fournis ont permis de démontrer que c’est un savant français qui a découvert la loi de la gravitation universelle. Cette révélation a ébloui les scientifiques du monde entier et toute la gloire en rejaillit sur notre pays.

LAUWREL
Ce grwenouille est vrwaiment tout gonfleille d’aier !

LE JUGE
Silence ! La parole est à l’Avocat général.

L’AVOCAT GÉNÉRAL
Votre honneur, j’ai dans les mains la dernière acquisition de mon client Michel Chasles, une lettre d’Henri IV qui lui a coûté la bagatelle de 200 000 francs.

CHASLES
Oh non ! Moins cher que ça !

L’AVOCAT GÉNÉRAL
Rectification : 199 999 francs et 95 centimes.

Je vous laisse le soin d’en faire la lecture.
LE JUGE

« Mademoiselle Dianne de Poitiers, » Deux N !
18, boulevard Voltaire. »
(Il pouffe de rire.)

Boulevard Voltaire !
Pourquoi pas « Place de la République, Paris Onzième ? »
(Il continue la lecture en riant.)

« Je te remercie de m’avoir écrit et j’espère que chez toi, à Poitiers le temps est meilleur que chez nous, parce qu’ici, Paris vaut bien une messe et la poule au pot ne nourrit pas bien son homme. »

CHASLES
Je ne vois rien d’amusant là-dedans.

LE JUGE
Silence ! Pfff !
Continuons. Je sens que ce procès ne va pas engendrer la mélancolie.

« Si je t’écris, c’est pour te dire que dimanche, je voudrais t’inviter à venir voir le nouveau château que j’ai fait construire spécialement pour toi, à Anet-sur-Loir. »
(retrouvant son sérieux)

Anet-sur-Loir, vous en êtes sûr ?

L’AVOCAT GÉNÉRAL
Sur-Marne. Anet-sur-Marne. Je connais bien, je suis briard. Entre Claye et Thorigny, sur le méandre de Jablines.

LE JUGE
Merci pour ce cours de géographie. Et y a-t-il un château à Anet-sur-Marne ?

L’AVOCAT GÉNÉRAL
Non.
(Éclat de rire du Juge.)

CHASLES
Monsieur le Juge, j’ai avec moi une quantité d’autographes dont les experts ne pourront nier l’authenticité, par exemple cette missive de Socrate à Euclide.

LE JUGE.
« Je viens vous dire par cette lettre qu’Anitus et Mélitus m’accusent d’impiété. Ils peuvent bien me faire mourir, mais ils ne sauraient me nuire. Etc. Etc. »

Monsieur Vrain-Lucas. Pourriez-vous m’expliquer comment Socrate, dont le grec était la langue maternelle, a pu s’exprimer en aussi bon français ?

VRAIN-LUCAS fouille ses poches
Ah ! Euh ! Oui… Enfin non ! En fait, c’est-à-dire… Comment dirais-je ? Oui, mais non parce que oui.

LE JUGE
Essayez d’être un peu plus clair.

VRAIN-LUCAS
L’explication est très simple, en fait, moi je trouve. Bon. Voilà : c’est très simple, vraiment très simple. C’est à la fois simple et compliqué d’ailleurs. Tout dépend du point de vue duquel on se place.

LE JUGE
Au fait !

VRAIN-LUCAS qui a retrouvé son « anti-sèche »
Alors voilà : sous le règne de Charlemagne, le célèbre philosophe Alcuin a rassemblé toute cette collection qu’il déposa à l’abbaye de Tours. Sept siècles plus tard, Rabelais les redécouvrit, en fit des copies et des traductions. Au XVIIe siècle, le vicomte de Boisjourdain en fit l’acquisition et s’exila à Baltimore pour fuir la Révolution, emportant avec lui les précieux manuscrits. Le bateau qui ramenait les descendants des Boisjourdain fit malheureusement naufrage, mais sa collection échappa au désastre, ce qui ne lui donne que plus de valeur.

CHASLES
Vous m’inquiétez. Ne m’avez-vous pas dit que vous avez fouillé toute la Mongolie pour trouver une lettre de Gengis Khan dans un yaourt ?

LE JUGE
Un yaourt ?

CHASLES
Une yourte.

VRAIN-LUCAS
Oui, euh ! Effectivement. C’est-à-dire qu’en fait voilà : la collection Boisjourdain contenait les manuscrits eux-mêmes, mais aussi des documents dans lesquels le vicomte rendait compte de ses recherches personnelles. Ce sont ses notes qui m’ont mené sur la piste mongole.

CHASLES
Me voici rassuré.

LE JUGE
Pas moi. J’appelle à la barre Sir Olliver Lauwrel.
(Lauwrel vient à la barre.)

Veuillez décliner vos nom, prénom et qualité.

LAUWREL
Lauwrel, Olliver, mèmbeure diou Royal Scientific Académy.

LE JUGE
Sir Olliver Lauwrel, nous vous écoutons.

LAUWREL
Il éille reconiou dans le monde entiéille que c’est un anglèille : Isaac Newton, qui, ayant reciou un pomme sur le figioure, a discover le loa du youniversôl grwéviteillecheune. Or, il nôs arwive que ce grwen… que cet individiou, prwodouisant à l’Academy de faux doquiouments, ose prwétendeure que c’est un grwen… un frwancéille, qui a trwouvéille le loa avant Newton.

DUMOULIN
Scandélousse !

LE JUGE
Silence ! Monsieur Chasles, que répondez-vous à cette aquiousécheune, pardon, cette accusation ?

CHASLES
Je suis étonné, offusqué, choqué, et je dirais même offensé devant de tels propos. Tous mes autographes sont d’une authenticité incontestable. Monsieur Vrain-Lucas, qui est spécialiste en la matière, pourra vous l’attester. Le document que j’ai fourni à l’Académie des sciences est indubitablement de Blaise Pascal. J’ai formellement reconnu son écriture. D’autre part, je ne permets pas que l’on mette en doute la probité de Monsieur Vrain-Lucas. C’est un homme de science, et un scientifique ne saurait contrefaire la vérité.

HAWRDY
Ce Vraine-Lioucasse est un charwlatane.

LE JUGE
Silence !

LAUWREL
Un rascal.

LE JUGE
Silence !

HAWDRY
Un crapioule.

LE JUGE
Silence !

DUFOUR
Un bandit.

LE JUGE
Silence !

DUMOULIN
Un faussaire.

LE JUGE
Silence !

LAUWREL
Un frwouipouille.

LE JUGE
Silence !

HAWRDY
Un canaille.

LE JUGE
Silence !

LAUWREL
Un rwacaille.

LE JUGE
Silence ! Ou je fais évacuer la salle.

Continuez, Monsieur Chasles.

CHASLES
J’étais en train d’exprimer mon étonnement et mon indignation. Je suis surpris qu’on nous montre du doigt Monsieur Vrain-Lucas comme un coupable, lui qui s’est donné tant de peine pour faire éclater la vérité, lui qui a eu une enfance malheureuse et une jeunesse difficile, lui qui toute sa vie a fait face à l’adversité, lui que mes éminents collègues raillent et accusent alors que demain ils lui érigeront un monument. Car enfin, Messieurs, regardez cet homme dévoué, cet homme qui n’hésite pas à parcourir le monde en quête de pièces uniques qui bientôt feront la gloire de nos musées. De quel droit osez-vous fustiger un héros auquel la France doit tant ?

LE JUGE
Une chose m’échappe dans ce procès : Monsieur Chasles, êtes-vous la victime ou l’avocat de la défense ?

CHASLES
Victime certainement pas ! En quoi ai-je été spolié ?

LE JUGE
C’est bien à vous qu’on a vendu deux cent mille francs une simple feuille de papier ?

CHASLES
Une simple feuille de papier qui dans cent ans vaudra cent millions. Tenez, je vous ai apporté, parmi tant d’autres, une des plus belles pièces de ma collection. Je vous mets au défi de me prouver qu’elle n’est pas écrite de la main de Cléopâtre elle-même et adressée à Jules César lui-même.

(Il sort de sa poche une lettre qu’il donne au juge. Le juge lit, puis regarde le document à la lumière du jour et éclate de rire. Puis il la donne à l’avocat général qui, de même regarde la feuille à la lumière et se met à rire à son tour.)

LE JUGE
Vous avez remarqué, monsieur l’Avocat général ?

L’AVOCAT GÉNÉRAL
La même chose que vous, votre Honneur.

LE JUGE
Et qu’avez-vous remarqué ?

L’AVOCAT GÉNÉRAL
Un filigrane.

LE JUGE
Et que nous dit-il, ce filigrane ?

L’AVOCAT GÉNÉRAL
« Vélin d’Angoulême. »

Châteaudun, juillet 2007

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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