La Marquis de Kougnonbaf – Acte III

Le Marquis de Kougnonbaf

ACTE III

Même décor.

Scène première

KOUGNONBAF – SABINE

KOUGNONBAF
Pour une fois, vous êtes ponctuelle.

SABINE
Avez-vous apporté ma génisse ?

KOUGNONBAF
Elle vous sera livrée chez vous. Imaginez le scandale que ferait ma fiancée si l’animal venait à bouser sur ce royal tapis du XVIe siècle.

SABINE
Je comprends la situation. Mais ne tardez pas trop.

KOUGNONBAF
Avez-vous du nouveau concernant notre affaire ?

SABINE
Bien sûr. J’ai d’excellentes nouvelles pour vous. Notre Elvire nationale remplit très bien sa mission. Elle m’apporte de précieux renseignements ; une véritable Mata Hari !

KOUGNONBAF
À quoi donc vous sert votre boule de cristal ?

SABINE
Pour le moment ? À rien. Elvire la remplace avantageu-sement.

KOUGNONBAF
Et que voyez-vous dans votre Elvire ?

SABINE
Des choses qui vous réjouiront. Vous ne regretterez pas d’être passé à l’étape bovine.

KOUGNONBAF
Mais encore ?

SABINE
Notre chère Lynda est décidément une pauvre fille bien naïve. Elle est allée se jeter sans pagaie dans les chutes du Niagara.

KOUGNONBAF
Voilà qui me réjouit. Mais j’aimerais un peu plus de détails.

SABINE
Lynda s’est acoquinée avec des voyous de la pire espèce : des trafiquants de drogue, des contrefacteurs, et j’en passe. Sous prétexte de vouloir les convertir à la foi chrétienne, elle s’est convertie à la mafia parisienne.

KOUGNONBAF
Mais c’est merveilleux ! Sabine, nous la tenons !

SABINE
Mais ce n’est pas tout. Cette folle s’est mise dans la tête de protéger des immigrants clandestins : de ces Africains qui parasitent la France comme des courtilières.

KOUGNONBAF
Diable !

SABINE
Elle a même tourné la tête d’un commissaire corrompu dont elle a fait son complice.

KOUGNONBAF
Trop fort !

SABINE
Elle a mis son commissariat à feu et à sang.

KOUGNONBAF
C’est ma pire ennemie, mais je l’admire.

SABINE
Et c’est à ce stade de l’action que notre Elvire intervient. Elle use en virtuose de la science diabolique que j’ai mise à sa disposition.

KOUGNONBAF
Que fait-elle ?

SABINE
Lynda et sa bande sont allées se cacher dans une ferme isolée à cent cinquante kilomètres de Paris. Mais Elvire a retrouvé leur repère, et elle l’a signalée aux autorités comme une redoutable terroriste. L’élite de la police française est à ses trousses. D’ici quelques jours, que dis-je, quelques heures, vous pourrez annoncer dans votre presse minable qui empoisonne le pays, que Lynda est morte, le corps transpercé par une cinquantaine de balles.

KOUGNONBAF
Encore heureux que la Syldurie ne soit qu’un tout petit pion sur l’échiquier international. Vous imaginez un peu si elle était présidente des États-Unis !

SABINE
Cette bonne nouvelle mérite bien un taureau, camarguais de préférence.

KOUGNONBAF
Vous aurez votre taureau, avec l’arène et le matador qui se placent autour.

SABINE
La Toute-puissance récompensera votre générosité.

KOUGNONBAF
Vive la Syldurie ! Vive le Roi ! Vive Ottokar Premier ! Euh… Pas un mot de tout cela à Éva, bien entendu. Elle me prend toujours pour le charmant prince.

SABINE
Vous pouvez compter sur ma discrétion.

KOUGNONBAF
Merci. Mais je ne vais pas vous prendre davantage de votre temps. Il me reste des tas de détails à régler. Plus tôt je serai intronisé roi, et plus tôt je serai satisfait.
(Il sort.)

Scène II

SABINE
« Vive Ottokar Premier ! » Pauvre imbécile ! Sombre andouille ! Lamentable crétin ! Crois-tu qu’on se serve de la Toute-puissance comme d’un outil ou comme d’un larbin ? T’imagines-tu, pauvre bougre, que quelques poulets et quelques cochons suffisent à calmer son appétit ? Le prix à payer est bien trop élevé pour toi, mon petit bonhomme ! La Toute-puissance te réclamera ton âme et ton sang. Et d’ailleurs, cela me fend le cœur de m’imaginer que je vais, moi seule, fournir tout le travail, affronter la colère de la famille royale au péril de ma vie, ou du moins de ma liberté, pour que toi, prétentieux marquis, tu te repaisses des marrons que je t’aurai tirés du feu. Tu ne connais donc pas la puissance que tu as invoquée pour te vautrer sur le pouvoir. Ah ! Çà non, mon ami ! J’ai donné à la Toute-puissance ce que je possédais de plus précieux : la place qui m’était réservée dans les lieux célestes. Je me suis totalement soumise à mon maître, et ce n’est pas gracieusement. Espères-tu, marquis, que je me contente d’être rétablie dans mon rôle de Grande Astrologue royale ? J’en désire beaucoup plus, et je maîtrise des pouvoirs qui te sont étrangers. Mi grat aou ti boi, ou sou la coup la bebet.[1] Attends un peu, mon petit marquis ! Tu n’es rien d’autre qu’un moineau dans ma main. Je te caresse les plumes, ça te réchauffe, c’est agréable et doux, mais au moment choisi, mes doigts vont se refermer sur toi, tu seras prisonnier dans mon poing comme dans une cage dont les barreaux de fer vont te broyer. Quand j’ouvrirai à nouveau la main, tu ne seras plus qu’une boule de chair et d’os que je jetterai à terre avec répugnance et que je chasserai loin de moi à coup de pied. Adieu, marquis, oublie tes insolents rêves de pouvoir. La Syldurie devra courber l’épaule sous le joug d’une reine impitoyable : moi, Sabine Première. Lynda voulait faire de ce pays un royaume chrétien, Ottokar un royaume athée, moi, Sabine, je placerai ce pays sous la lumière des ténèbres. Malheur à quiconque refusera de servir la Toute-puissance ? Mais voici Éva. Elle fera moins la fière quand je l’écraserai sous mes bottes. En attendant, c’est elle la patronne. Mieux vaut partir.
(Elle sort par une porte, Éva entre par l’autre.)

Scène III

ÉVA – puis KOUGNONBAF

ÉVA
Un sinistre pressentiment oppresse mon cœur. L’absence de Lynda me pèse cruellement. Je n’ai ni sa détermination, ni sa force. Je me sens terriblement mal à l’aise. Et je sens tout autour de moi la présence de Sabine Mac Affrin, cette redoutable magicienne. Lynda avait beau me prêcher que je suis couverte par le sang de Christ et que les forces des ténèbres ne peuvent rien contre moi… Souvent, je sens les mains de Sabine serrer mon cou. Ah ! Lynda ! Lynda ! Reviens vite, je t’en supplie ! Il n’y a que toi qui possèdes l’autorité sur les forces de ténèbres qui m’entourent. Heureusement, Otto, mon fiancé, me soutient par sa présence, et son amour me réconforte. Pourtant Lynda m’avait préconisé de me méfier de lui. Je crois qu’elle s’est trompée. Ottokar est si doux, si bon envers moi ! Que ferrais-je sans lui ? Mais le voici justement.
(Entre Kougnonbaf.)

KOUGNONBAF
Éva, ma princesse, mon amour !

ÉVA
Ottokar, mon bien aimé, te voici enfin ! Où étais-tu donc ?

KOUGNONBAF
Je suis à la fois désolé et ravi de t’avoir manqué. J’ai été retardé par une conférence de presse. La Syldurie est dans une situation très délicate. Je ne sais pas si je dois t’en parler. Ta sœur Lynda…

ÉVA
Otto, je suis inquiète, j’entends toutes sortes de bruits de cour. Lynda serait en grande difficulté, on dit même qu’elle serait…

KOUGNONBAF
Ma pauvre chérie, je sais que c’est très dur pour toi. Je connais l’amour que tu portes à ta sœur, mais il vaut mieux que tu saches maintenant la vérité, Lynda…

ÉVA
Elle est morte ?

KOUGNONBAF
Lynda a été très imprudente, elle a voulu refaire sa révolution française avant de la faire chez nous. Pourquoi a-t-elle fait cela ? Elle a mené un combat qui n’était pas le sien. Elle s’est mise hors la loi.

ÉVA
Est-elle morte ?

KOUGNONBAF
J’en suis désolé, ma chère petite Éva. Elle a provoqué les autorités de ce pays et elle a été abattue par les forces de l’ordre.

ÉVA
Ce n’est pas vrai ! Dis-moi que ce n’est pas vrai ! Tout cela n’est que rumeur !

KOUGNONBAF
Hélas, non. Nous le savons de source officielle. Dès ce soir, ma presse annoncera la fin tragique de notre souveraine.

ÉVA
Ottokar, c’est épouvantable.

KOUGNONBAF
Il faut être courageuse. À présent, tout le poids de la Syldurie repose sur tes frêles épaules. Te voilà reine, et moi, je suis ton Prince consort, (à part) en attendant d’être ton roi et ton maître, petite grue !
(Entre Bifenbaf, tenant à la main plusieurs journaux.)

Scène IV

ÉVA – KOUGNONBAF – BIFENBAF

BIFENBAF
Marquis, c’est une honte, votre presse est en train d’éclabousser Lynda de calomnies injurieuses.

KOUGNONBAF
Ma presse, dites-vous ?

BIFENBAF
Regardez-moi ce titre, à la une d’Arklow Match !

KOUGNONBAF
 « Lynda fréquente les dealers. »

BIFENBAF
Dis-leur de se taire !

KOUGNONBAF
Ils exagèrent.

ÉVA
Ottokar, j’espère que tu as une explication.

KOUGNONBAF
Je n’ai jamais validé la publication de cet article. C’est de la diffamation pure et simple. Il y des têtes qui vont tomber, chez Kougnonbaf-Presse.

BIFENBAF
Tu sais ce que fera Lynda quand elle sera de retour ? Elle va prendre tous tes torchons de papier, elle en fera une grosse boule qu’elle t’enfoncera dans la gorge.

ÉVA
Je ne puis en supporter davantage. Pardonnez-moi, messieurs, mais je préfère prendre congé.

Scène V

KOUGNONBAF – BIFENBAF

BIFENBAF
J’ai froissé ton journal et tu as froissé ta fiancée.

KOUGNONBAF
Je n’ai pas le choix, cela fait partie de mon plan.

BIFENBAF
Je n’ai jamais approuvé ton plan. Fallait-il pointer toute cette artillerie ? Non mais, regarde-moi ces titres : « La descente aux enfers de Lynda », « Lynda la débauchée », « la vie sulfureuse de Lynda », « La déchéance d’une reine. »

KOUGNONBAF
Votre chérie ne s’en relèvera pas.

BIFENBAF
Vous pouvez le dire ! Syldurie-Soir a publié l’évolution de sa cote d’amour : douze pour cent d’opinions favorables, contre quatre-vingt-six la semaine dernière.

KOUGNONBAF
Ma foi, je connais un autre petit roi que cela devrait consoler.

BIFENBAF
En revanche, la cote d’Éva crève le ciel. Le peuple va certainement la proclamer reine. Vous avez bien raison de vouloir l’épouser.

KOUGNONBAF
Je n’épouserai jamais cette grosse cloche en si bémol.

BIFENBAF
Comme il vous plaira. Il faut reconnaître que, pendant que sa sœur défraie la chronique, votre fiancée…

KOUGNONBAF
Cessez de dire : « Ma fiancée ». Ça m’agace ! C’est un mariage de raison. Quand je serai au pouvoir, j’appliquerai la méthode Henri VIII : d’abord je la tue, ensuite je la répudie.

BIFENBAF
Je disais que votre fiancée travaille de ses dix doigts. Elle a commencé à construire des villages écologiques et arborisés, et à détruire les favelles qui font la honte de notre capitale. Elle dépense allégrement, la petite, sans craindre de plumer l’État.

KOUGNONBAF
L’état, c’est moi.

Mais revenons à Lynda, cher marquis. Je ne tiens pas particulièrement à ce que vous fassiez une crise d’apoplexie en regardant le journal de vingt heures. Édition spéciale : « La mort de Lynda. »

BIFENBAF
Quoi ?

KOUGNONBAF
Mais rassurez-vous, mon ami, Kougnonbaf-Presse sait très bien manipuler le mensonge. Je suis impatient de la voir mourir, car plus vite elle mourra, plus vite j’accéderai au pouvoir. Alors, en attendant, je l’assassine médiatiquement.

BIFENBAF
Vous m’avez fait peur.

KOUGNONBAF
Elvire, notre chasseresse, est parvenue à traquer notre gibier jusqu’au plus profond de son terrier. À présent, elle la tient à portée de son fusil, mais, eu égard de notre vieille amitié, je lui ai donné pour consigne de lui laisser la vie. Offrez à notre Elvire un petit cadeau dont elle vous fixera elle-même le prix, et elle vous livrera, pieds et mains liés, l’objet de votre convoitise.

BIFENBAF
Marquis de Kougnonbaf, vous êtes un génie.

KOUGNONBAF
Je le sais, je me le suis déjà dit.

BIFENBAF
Vous êtes le roi des filous.

KOUGNONBAF
En attendant mieux.

BIFENBAF
La victoire est à nous, marquis.

KOUGNONBAF
Alors, il faut la fêter.

BIFENBAF
Avec quoi, marquis ?

KOUGNONBAF
Mais avec du champagne ! Je crois savoir que le vieux avait toujours quelques bonnes bouteilles en réserve. Tenez, la bibliothèque, derrière ces rayons, il y a un bar.
(Bifenbaf fait pivoter une partie de la bibliothèque, découvrant un bar.)

BIFENBAF
Le vieux coquin !
(Bifenbaf apporte une bouteille et deux flûtes, et s’apprête à servir.)

KOUGNONBAF
Voyons ! Quel cru prestigieux nous avez-vous déniché : Reims ou Épernay ?
(Il regarde l’étiquette.)

« Mousseux de la Maritza ».

BIFENBAF
J’avais oublié les royales restrictions budgétaires.

KOUGNONBAF
Au moins, cela encourage le marché des produits nationaux. À défaut de la Marne, contentons-nous de la Maritza.

BIFENBAF
Krieg ist Krieg.
(Ils se versent à boire.)

KOUGNONBAF
À la santé de la Syldurie !

BIFENBAF
Vive la Syldurie !

KOUGNONBAF
Finalement, il n’est pas mauvais, ce mousseux de la Maritza.

BIFENBAF
Il est même très bon.

KOUGNONBAF
On s’en ressert un verre ?

BIFENBAF
Mais pourquoi pas ?
(Ils vident leur verre et se resservent, même jeu jusqu’à la fin de la scène.)

KOUGNONBAF
À la santé du Roi !

BIFENBAF
Vive le Roi !

KOUGNONBAF
À ta santé, Bifenbaf.

BIFENBAF
Vive Bifenbaf !

KOUGNONBAF
À la santé de ma fiancée.

BIFENBAF
Vive Éva ! Delavent. Eh ! eh ! eh ! Éva Delavent ! Elle est bonne !

KOUGNONBAF
À la santé de Sabine Mac Affrin, ma sorcière mal-aimée.

BIFENBAF
Vive Sabine ! J’aime sa trombine !

KOUGNONBAF
Quoi ? Déjà vide ?

BIFENBAF
On n’a même pas eu le temps d’y goûter.

KOUGNONBAF
Eh bien ? Bifenbaf, allez me chercher une autre bouteille de cet excellent Champaritza. Vous devriez déjà être revenu !

BIFENBAF
 « La Maritza, c’est ma rivière, – Comme la Seine est la tienne… »

KOUGNONBAF
À la santé de Mademoiselle Vartanova.

BIFENBAF
Vive Sylvie Vartan !

KOUGNONBAF
À qui le tour ? C’est qu’il faut la finir cette bouteille.

BIFENBAF
Oui, avant d’en entamer une autre.

KOUGNONBAF
À la France, et à son grand Président.

BIFENBAF
Oh ! Grand Président, il ne faut tout de même pas exagérer. Vive la France !

KOUGNONBAF
À nos amours !

BIFENBAF
Oui, à nos amours. Je t’aime, mon petit Ottokar.

KOUGNONBAF
Moi aussi, mon petit Miroslav. Je t’aime.

BIFENBAF
Embrasse-moi, Ottokar !

KOUGNONBAF
Épouse-moi, Miroslav !

BIFENBAF
Ah ! Non ! Tu as déjà une fiancée.

KOUGNONBAF
Qui ? Éva ? Cette gourde ?

BIFENBAF
Éva la cruche !

KOUGNONBAF
Éva la godiche !

BIFENBAF
Éva la gudule !

KOUGNONBAF
Éva la majorée… mijaurée !

BIFENBAF
Éva nu-pieds !

KOUGNONBAF
Éva t’en coller une !

BIFENBAF
Oui, encore une ! J’ai soif !
(Il va chercher une troisième bouteille.)

Pour qui celle-ci ?

KOUGNONBAF
Pour qui ? Je te le demande ! Pour Lynda !

BIFENBAF
Vive Lynda !

KOUGNONBAF
Lynda est morte.

BIFENBAF
Meurt Lynda !

KOUGNONBAF
Noyons notre chagrin dans les flots de la Maritza.

BIFENBAF
Elle ne nous embêtera plus.

KOUGNONBAF – BIFENBAF
 « Elle ne mettra plus de l’eau dedans mon verre – la guenon, la poison, elle est mo-o-rte. »
(La porte s’ouvre discrètement. Lynda apparaît à l’insu des deux buveurs.)
 

Scène VI

KOUGNONBAF – BIFENBAF – LYNDA

LYNDA
Attendez-moi ici, les enfants !

BIFENBAF
Je ne suis pas tes enfants.

KOUGNONBAF
Mais je n’ai rien dit !

BIFENBAF
Où en étions-nous ?

KOUGNONBAF
À Lynda.

BIFENBAF (soupirant)
Ah !… Lynda.

KOUGNONBAF
Lynda la peste !

BIFENBAF
Lynda la chipie !

KOUGNONBAF
Lynda la garce !

BIFENBAF
Lynda la débauchée !

KOUGNONBAF
Lynda la perfide !

BIFENBAF
Lynda la sulfureuse !

KOUGNONBAF
Lynda la dépravée !

BIFENBAF
Lynda la droguée !

KOUGNONBAF
Lynda la dealeuse !

BIFENBAF
À mort Lynda !

KOUGNONBAF
Que le diable l’emporte !

BIFENBAF
Que le bigre l’étripe !

KOUGNONBAF
Que le diantre la cuise.

BIFENBAF
Que Bélial lui tire les doigts de pieds !

KOUGNONBAF
Que Belzébuth lui taille les oreilles en pointe !

BIFENBAF (apercevant Lynda)
Mais regarde un peu qui voilà !

KOUGNONBAF
Une sauterelle !

BIFENBAF
Une souris !

KOUGNONBAF
Une greluche !

BIFENBAF
Une musaraigne !

KOUGNONBAF
Viens boire un coup avec nous. Il reste encore une petite goutte… Justine… Justine ‘tite goutte. À la santé de Justine.

BIFENBAF
Vive Justine !

KOUGNONBAF
Allez ! Ne fais pas ta bêcheuse, viens boire un verre avec nous.

LYNDA
En quel honneur ?

BIFENBAF
Nous fêtons, à grand renfort de champagne, la mort et l’enterrement de Lynda.

KOUGNONBAF
De Lynda la pétasse.

LYNDA
La pétasse ?

KOUGNONBAF
Tu la connais ?

LYNDA
Un peu.

KOUGNONBAF
C’est une mocheté.

LYNDA
Une mocheté ?

KOUGNONBAF
Une vraie, une pure, un authentique !

BIFENBAF
Il ne faut pas exagérer, Ottobus… rail… Ottokar. Elle n’est pas si moche que ça.

KOUGNONBAF
Elle est moche. Ne fais pas attention à lui, Justine. Il est complètement bourré. Trois malheureux litres de champagne de la Marilyn… Maritza. Miroslav, il est tellement amoureux de cette Lynda qu’il est prêt à vendre son âme au diable pour pouvoir l’épouser.

LYNDA
C’est vrai ça, Miroslav ?

KOUGNONBAF
Et en plus, il ne voit pas clair, Miroslav, complètement miro. Tellement miro… slav, qu’il la trouve belle. Mais Lynda, elle n’est pas belle, elle est moche, elle est très moche, encore plus moche que toi, ce n’est pas peu dire.
(Lynda lui donne une paire de gifles.)

Mais qu’est-ce que j’ai dit ?

BIFENBAF
Elle ne t’a pas loupé, Justine.

LYNDA
Ces belles choses étant dites, buvons à la santé de Lynda la moche.

KOUGNONBAF
À la mort de Lynda.

BIFENBAF
À l’enterrement de Lynda.

LYNDA
À la résurrection de Lynda.

BIFENBAF
C’est Lynda ! C’est elle, je te dis, c’est elle !

KOUGNONBAF
Lynda ? Où ça ?

BIFENBAF
En face de toi, imbécile ! Tu ne la reconnais pas ?

KOUGNONBAF
Mais ce n’est pas possible ? Lynda est à Paris.

LYNDA
Me voilà de retour. Et j’aurai quelques mots à vous dire, messieurs. Comment se fait-il que dans cette salle qui a vu les dernières minutes de mon père, vous organisiez une beuverie ?

KOUGNONBAF
Je…

BIFENBAF
Nous…

LYNDA
Votre attitude indigne insulte sa mémoire. Je vous châtierai avec la plus grande sévérité. Je vous laisse seulement le temps de dégriser, ensuite je vous convoquerai chacun dans mon bureau. Je veux votre emploi du temps détaillé pendant toute mon absence. Vous pouvez disposer.

KOUGNONBAF
Oh ! là là là là !

BIFENBAF
Ça va chauffer pour nos oreilles.

KOUGNONBAF
En ce qui concerne les miennes, ça commence déjà.

BIFENBAF
Trouve quelque chose, Ottokar. Tire-nous de ce pastis !

KOUGNONBAF
Je ne me sens pas bien, j’ai mal au cœur.

LYNDA
J’ai dit : « Vous pouvez disposer ». Ça veut dire : « Dehors ! »
(Sortent Kougnonbaf et Bifenbaf, Lynda invite ses nouveaux amis à entrer.)
 

Scène VII

LYNDA – MOHAMED – MAMADOU – JULIEN

LYNDA
Soyez les bienvenus chez moi.

JULIEN
C’est Versailles ici.

LYNDA
Tout de même pas, mais la Syldurie est plutôt fière de son palais, de sa galerie d’art et sa bibliothèque royale, maintenant ouvertes à tous.

MAMADOU
Nous allons nous plaire dans cette maison.

LYNDA
Malheureusement pour vous deux, Mohamed et toi n’y resterez qu’une nuit. Dès demain, je vous livrerai à la police royale qui vous conduira au centre de détention. Rassurez-vous, les conditions de vie y sont très humaines. Et cela fait partie de notre contrat.

MAMADOU
Nous ne l’avons pas oublié, Lynda, et nous ne voulons pas trahir ta confiance.

LYNDA
Je veillerai à ce que vous soyez jugés dans les jours qui viennent. Et comme je vous l’ai dit, je témoignerai en votre faveur de votre repentir et de votre désir de commencer une nouvelle vie. Je saurai convaincre le juge. Et toi, ne t’avise pas de te présenter devant lui avec ta casquette à l’envers, ou tu auras affaire à moi.

MOHAMED
Ton avis pèsera lourd.

LYNDA
Mais vous avez besoin de repos, notre servante Antonia va vous diriger vers vos chambres. Quant à moi, je vous rejoindrai plus tard.

Scène VIII

LYNDA – ÉVA

(Lynda se retrouve seule. Elle trouve les journaux laissés sur place par les marquis, qu’elle lit attentivement.)

LYNDA
Alors là, mon petit père, tu vas me le payer !
(Entre Éva.)

ÉVA
Lynda ?

LYNDA
Tu es surprise de me voir ? J’aurais dû te prévenir. Excuse-moi ! J’ai finalement écourté mon séjour.

ÉVA
J’ai bien lieu d’être étonnée ! Oh ! Ma sœur ! Quelle joie ! Je te croyais morte.

LYNDA
Morte ? Moi ? En voilà une idée !

ÉVA
Tes aventures parisiennes se sont donc bien terminées. J’en avais reçu d’autres échos.

LYNDA
Je te raconterai tout cela en détail.

ÉVA
Oh ! Oui ! J’ai eu si peur ! Je croyais ne plus te revoir.

LYNDA
Eh ! bien ! Tu m’as revue. La vie va reprendre son cours et nos péripéties, je l’espère, s’achèvent ici. Reposons-nous un peu avant de nous remettre au travail.

ÉVA
Ma pauvre ! Si je t’avais perdue ! Mon deuil aurait assombri la bonne nouvelle.

LYNDA
Mais enfin, de quoi parles-tu ? Quel deuil ? Quelle bonne nouvelle ?

ÉVA
Je vais me marier ?

LYNDA
Tu vas te marier ? Toi ? En effet, si j’étais morte, je n’aurais pas pu venir à ta noce. Ç’aurait été dommage. Et qui est donc l’élu de ton cœur ?

ÉVA
Otto.

LYNDA
Otto ?

ÉVA
Ottokar.

LYNDA
Qui ça ? Ottokar ?

ÉVA
Ottokar de Kougnonbaf.

LYNDA
Quoi ?

ÉVA
Ottokar m’a demandé ma main.

LYNDA
Madame Éva de Kougnonbaf ! Je m’attendais à mieux.

ÉVA
Tu n’aimes donc pas mon fiancé ?

LYNDA
Ne t’avais-je pas mise en garde avant mon départ : « Méfie-toi des marquis et de leur hypocrisie, » t’ai-je dit. Et le mieux que tu trouves à faire, c’est de les épouser.

ÉVA
Enfin, Lynda, tu es trop suspicieuse. Ottokar est un homme charmant, et plein d’attentions pour moi.

LYNDA (lui tendant les journaux)
Regarde donc ce qui sort des rotatives de ton cher Otto.

ÉVA
Je sais, je sais. Il m’a promis de régler ce problème.

LYNDA
Il a intérêt ! Nous avons besoin de faire une petite mise au point, toutes les deux. Quand je lui aurai réglé son compte, tu passeras me voir dans mon bureau.

ÉVA
Celle-là, c’est la meilleure !


[1] Je vais te jeter un sort et tu seras sous la coupe de diable.

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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