Vania Moïsséiev – Premier tableau

Vania Moïsséiev

PREMIER TABLEAU

Une chambrée militaire. Quatre soldats jouent aux cartes.

Scène première

BORIS – ANTON – IGOR – PAVEL

BORIS
Pique !

ANTON
Trèfle !

IGOR
Pareil.

BORIS
Eh bien ! Tu joues ? Qu’est-ce que tu attends ? La fonte des neiges ?

PAVEL
Oui. J’en connais un qui doit l’attendre avec impatience, la fonte des neiges !

IGOR
Quand la neige aura fondu, ils trouveront bien autre chose. Ne te tracasse pas pour lui.

PAVEL
N’empêche qu’il fait vraiment froid. Ça me rappelle chez moi, dans l’Oural. La vodka gèle dans les caves.

BORIS
Ici au moins, nous sommes au chaud. Il faudrait être fou pour vouloir se geler les orteils dehors pas un froid pareil.

PAVEL
Il n’a pas choisi.

ANTON
Allez. Joue !

PAVEL
Carreau !

IGOR
J’ai gagné !

BORIS
On en refait une ?

IGOR
Oh non ! J’en ai assez. Tous les soirs attendre l’extinction des feux avec ces cartes. J’en ai assez. Je les hais, ces maudites cartes.

BORIS
Alors que veux-tu faire ?

IGOR
Rien. Rien. Attendre qu’on nous laisse sortir de cette presqu’île. Revoir la Neva. Revoir Leningrad. Et surtout revoir Tatiana.

ANTON
Ah ! Nos amours ! Yélena m’attend en Biélorussie. Si je pouvais m’envoler sur les ailes d’un ange et aller me jeter dans ses bras.

BORIS
Un ange ! Tu ne manques pas d’idées !

PAVEL (regarde à la fenêtre jusqu’à la fin de la scène).
Voilà qu’il recommence à neiger !

IGOR
Et notre ange de Moldavie ? Il ne s’est pas encore envolé, lui ?

PAVEL
Non. Il est toujours là, dans la cour.

BORIS
Ses ailes ont dû geler.

ANTON
Il a tout intérêt à les agiter, ses ailes.

IGOR
Il n’est pas encore mort ?

ANTON
Rien ne peut le broyer.

BORIS
Qu’est-ce qu’il fait ?

PAVEL
Il est à genoux dans la neige. Par moments, il lève les bras.

IGOR
Il dit des prières.

PAVEL
C’est peut-être ce qui le maintient en vie.

IGOR
Ne dis donc pas de sottises.

BORIS
On recommence une partie à trois ?

ANTON
À trois ce n’est pas amusant.

BORIS
Allons chercher le sergent.

ANTON
Les gradés ne savent pas jouer aux cartes.

BORIS
Alors qu’allons-nous faire ? Quelqu’un a-t-il de la vodka ?

IGOR
J’en ai.

BORIS
Où as-tu trouvé ça ?

IGOR
Je me débrouille.

ANTON
Comment fais-tu ?

IGOR
J’ai un contrat avec l’adjudant Borojniev. Je lui donne en cachette de la littérature américaine et il me donne en douce de la vodka.

ANTON
Quelle littérature américaine ? Hemingway ?

IGOR
Que non ! Il ne sait même pas lire le russe, encore moins l’anglais.

BORIS (Igor sert la vodka dans le quart de ses camarades).
Je vois : peu de texte et beaucoup d’images.

PAVEL
Il s’est à nouveau agenouillé dans la neige.

ANTON (a rejoint Pavel à la fenêtre).
Maintenant il est face à nous.

PAVEL
Mais regardez son visage ! Il a l’air heureux.

ANTON
Le voilà qui chante des cantiques, à présent.

BORIS
Par trente degrés sous zéro. En chemise à manches courtes.

ANTON
Ce gars est complètement fou.

IGOR (ouvrant la fenêtre)
Eh ! Moïsséiev ! Vodka ? À ta santé !

BORIS
Mais ferme-moi cette fenêtre ! Tu veux nous congeler comme le mammouth de Sibérie ?

IGOR
Il m’a répondu : « Non merci. »
(Entre Velokian, accompagné de Sergueï, en tenue d’hiver, portant de la neige sur leurs habits.)

Scène II

BORIS – ANTON – IGOR – PAVEL – SERGUEÏ – le sergent VELOKIAN

PAVEL
Vous m’avez l’air frigorifié, sergent.

VELOKIAN
Quel froid, les gars ! Le thermomètre indique vingt-neuf sous zéro et le vent commence à souffler.

ANTON
Mieux vaut passer la nuit ici, à l’abri. Cela ne vaut pas mon appartement à Minsk, mais au moins on est au chaud.

IGOR
Une petite goutte de vodka, sergent ? Ça va vous réchauffer.

VELOKIAN
Où avez-vous trouvé ça, petits chenapans ?

IGOR
Échangée à un vieux cochon d’adjudant contre des magazines américains.

VELOKIAN
Hum ! Bon ! Je ferme les yeux pour cette fois. Mais prenez garde à vos képis. Je n’irai pas jusqu’à vous couvrir.

IGOR (à Sergueï)
Et toi, camarade ? Une petite goutte ? Ça détartre les canalisations.

SERGEÏ
Non merci. C’est très aimable, mais je ne bois jamais d’alcool.

IGOR
Une cigarette alors.

SERGUEÏ
Je vous remercie. Je ne fume pas non plus.

IGOR
Tu es un vrai saint, camarade… ?

SERGUEÏ
Bougaiev. Sergueï Ivanovitch Bougaiev.

VELOKIAN
Où est passé Moïsséiev ?

BORIS
Dans la cour. Il fait ses dévotions.

PAVEL
Il entame sa quatrième nuit.

VELOKIAN
Il va nous contracter une pneumonie !

ANTON
Pensez-vous ! Le gel fait éclater les pierres, mais pas ses os.

VELOKIAN
Bien ! Faites-le rentrer. La punition est levée pour ce soir. Elle est d’ailleurs aussi inefficace que les autres.

BORIS
Moïsséiev ! Amène ta viande surgelée !
(Entre Vania, la couche de neige qu’il porte témoigne d’un long séjour à l’extérieur, mais il est en tenue d’été. On l’entend chanter de loin.)

Scène III

BORIS – ANTON – IGOR – PAVEL – SERGUEÏ – VELOKIAN – VANIA

VANIA
Oui pour tous la grâce abonde,
À tous le Ciel est ouvert,
Pour tous les pécheurs du monde
Le rédempteur a souffert.[1]

BORIS
On s’essuie avant d’entrer. Tu vas nous abîmer le parquet. Il va encore falloir cirer.
(Vania se secoue dehors, puis rentre dans la chambrée.)

VANIA
Vous n’avez pas trop chaud ici ?

IGOR
Tu peux ressortir si l’air frais te manque tant que ça.

VELOKIAN
Arrêtez de faire le loustic, Moïsséiev. Vous avez de la visite.

VANIA
Sergueï ! Ils t’ont autorisé à venir me voir ?

VELOKIAN
Dix minutes, pas plus.

VANIA
Je n’osais pas même l’espérer.

SERGUEÏ
Où est donc ta foi ?

VANIA
Ma foi est bien médiocre, mais suffisante pour résister à l’adversaire. Je suis comme les trois amis de Daniel dans la fournaise.

VELOKIAN
La comparaison me paraît mal appropriée, soldat Moïsséiev.

SERGUEÏ
Schadrac, Méschac et Abed-Nego avaient un ange pompier auprès d’eux. Mais toi, dans ce froid terrible…

ANTON
Tu n’as pas l’air d’en souffrir.

PAVEL
Ça ne t’empêche même pas de chanter tes vieux cantiques.

VELOKIAN
Même avec le Parka et la Chapka, j’ai peur de traverser la cour. Il faudra pourtant bien ressortir.

PAVEL
Explique-moi comment tu fais.

VANIA
Je sors toujours très bien couvert.

PAVEL
Bien couvert ?

BORIS
Tu appelles ça bien couvert ?

VANIA
Mais oui ! Je suis revêtu du casque du salut et de la cuirasse de la justice.

ANTON
Le froid lui a congelé la cervelle.

VELOKIAN
Ce n’est pas réglementaire.

VANIA
Pas réglementaire, mais efficace. La preuve !

VELOKIAN
C’est incroyable ! Des nuits entières presque tout nu dans la neige !

VANIA
Mais dis-moi, Sergueï, comment es-tu parvenu jusqu’ici ?

SERGUEÏ
Par trois fois, j’ai demandé à mes supérieurs la permission de venir te voir dans ton unité. Trois fois ils m’ont refusé. Ta réputation de forte tête a gagné tout le territoire de la Crimée et même celui de l’Ukraine.

VANIA
Forte tête ! Je ne suis ni insoumis ni révolté.

SERGUEÏ
Je le sais bien, Vania. Enfin, j’avais déjà renoncé à formuler une nouvelle demande quand mon irascible commandant est venu me trouver et m’a remis un laissez-passer. Il était de joyeuse humeur. Je ne comprends pas. Il n’est pas d’usage de favoriser les contacts entre croyants dissidents.

ANTON
Il faut croire que le Dieu de Vania a combiné ce rendez-vous.

VANIA
Comment va la vie à Féodosilia ?

SERGUEÏ
La vie est difficile pour les chrétiens. Chaque gradé se fait un devoir de nous réhabiliter, comme ils disent. Ils veulent nous reprogrammer. Nous subissons tous les brimades, les humiliations, les punitions injustifiées. Mais je n’ai pas subi l’épreuve du froid. Je n’y aurais certainement pas survécu.

VANIA
Douterais-tu de la puissance de Dieu et de son pouvoir de te protéger ?

SERGUEÏ
Tu es plus ferme que moi dans ta détermination. C’est pour cela qu’on te traite avec plus de rigueur.

VANIA
Sans doute. Et notre Seigneur est toujours à la hauteur de l’épreuve. On m’a plusieurs fois enveloppé dans une combinaison de caoutchouc que l’on gonflait d’air en augmentant progressivement la pression jusqu’à l’abjuration. Combien ils ont encore été déçus face à leur échec ! Moi qui attends toujours l’abcès pour aller trouver le dentiste, j’ai à peine ressenti la douleur.

ANTON
Ils sont à court de moyens pour t’éloigner de tes convictions.

BORIS
Tout comme nous, d’ailleurs.

PAVEL
Nous avions reçu des consignes pour te rendre la vie insupportable, permissions supplémentaires à la clé.

IGOR
Nous avons tout essayé : bizutage traditionnel, moqueries, violences verbales, violences physiques. Tout cela ne sert à rien. Tant pis ! J’irai voir Tatiana quand ce sera mon tour.

ANTON
J’ai trop de mal à accepter qu’il existe un Dieu qui protège ceux qui croient en lui.

PAVEL
Justement. On nous interdit de le croire.

BORIS
Moi je ne tiens pas à me retrouver un matin changé en statue de glace parce qu’on m’aura oublié dehors par un beau soir d’hiver.

ANTON
Ni à rester cinq jours sans manger. L’ordinaire de la caserne est exécrable, mais tout de même ! Cinq jours !

SERGUEÏ
Cinq jours ?

ANTON
Cinq jours. Malcine était persuadé que le gaillard allait capituler. Mais c’est lui qui a capitulé, le colon. Il craignait pour ses galons. Si un bidasse crevait de faim dans sa caserne, il perdrait toutes ses chances de passer général. Alors, on l’a mis à table avant qu’il se mette à table.

SERGUEÏ
Tout de même. Cinq jours !

VANIA
Notre Seigneur a bien jeûné pendant quarante jours. Ce n’est pas une malheureuse quinquade qui va m’effrayer. « C’est lui qui délivre et qui sauve, qui opère des signes et des prodiges dans les cieux et sur la terre. C’est lui qui a délivré Daniel de la puissance des lions. »[2] La semaine dernière encore, il m’a fait échapper à la mort.

SERGUEÏ
Oh ! Raconte-moi vite !

VANIA
Le sergent Velokian a vécu cette aventure avec moi. Il pourrait vous la narrer.

VELOKIAN
Vous narrez si bien !

VANIA
Le sergent et moi-même avions été chargés de transporter une importante quantité de pain. Les pains étaient rangés sur des rayons spéciaux pour ne pas verser dans les virages. L’arrière du camion était verrouillé à double tour et de plus cadenassé. En ces temps de précarité, nos chefs sont méfiants. Donc nous avons pris la route, moi-même au volant, et le sergent à mes côtés. Nous sommes sur une ligne droite, en pleine campagne. Le tachymètre indique quatre-vingts kilomètres à l’heure. C’est le mieux que je pouvais faire avec cette vieille carriole. Une voix intérieure me dit « Ivan, ralentis ! » Je n’ai pas reconnu la voix de Dieu et j’ai maintenu ma vitesse. La voix m’interpelle de nouveau : « Ivan, ralentis. » Je lâche l’accélérateur, le camion commence à ralentir. « Qu’est-ce que vous fabriquez ? dit le sergent. Accélérez ! » Je pèse à nouveau sur l’accélérateur. Le camion reprend sa vitesse. « Ivan, me redit la voix, ralentis ! » Je lève à nouveau le pied droit. « Accélérez, Staline de Staline ! crie Velokian. Nous sommes déjà en retard. » Alors j’accélère, et la voix ne me dit plus rien. Au bout d’un kilomètre ou deux, quelque chose dans le rétroviseur attire mon attention. Je me frotte les yeux. C’est un pain qui roule. Il me double par la gauche sans clignotant et finit par dépasser le camion. « Tu as vu ça ? me dit le sergent. Ce n’est tout de même pas normal ! – Non. » Je compris que le Seigneur voulait m’arrêter. « Arrête-toi ici, » dit Velokian. Je m’arrête. Nous inspectons le camion. La porte arrière était toujours verrouillée et cadenassée, mais la moitié des pains avait disparu. En nous retournant, nous vîmes tous ces pains éparpillés sur la chaussée. Marche arrière. Pendant que nous les ramassons, l’autobus Irakus nous dépasse en klaxonnant. Nous repartons au bout de trois bons quarts d’heure. Au carrefour suivant, nous rejoignîmes l’Irakus qui avait percuté une grue. Tous ses occupants avaient péri. En faisant courir le pain devant nous, le Protecteur nous a évité un accident mortel.

VELOKIAN
Sitôt de retour, j’ai raconté cette aventure extraordinaire au capitaine Platonov. Mais il m’a pris pour un imbécile, et Ivan a subi de nouveaux interrogatoires.

SERGUEÏ
Quant à vous, sergent ? Le vécu d’un tel miracle vous a-t-il rapproché de votre créateur ?

VELOKIAN
J’ai d’abord été impressionné, mais enfin, camarade, tout peut s’expliquer, la force d’inertie, le hasard… Non, je ne suis pas convaincu. Dieu ne fait pas de miracles, et d’ailleurs il n’existe pas.

SERGUEÏ
Que nous importe leur égarement. Tu régaleras tes amis de Volontirovka de récits merveilleux.

VANIA
Sergueï, je ne verrai jamais plus Volontirovka.

SERGUEÏ
Comment ? Ta famille est impatiente de te retrouver.

VANIA
Je mourrai bientôt, ici, à Kertch. Mon sang se mêlera à celui des antiques martyrs. Le Maître m’en a informé.


[1] On chante ce cantique en français sur la mélodie russe de « Stenka Razine ».

[2] Daniel 6.27

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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