Vania Moïsséiev – Deuxième tableau

Vania Moïsséiev

DEUXIÈME TABLEAU

Une salle de cours rudimentaire.

Scène première

BORIS – ANTON – IGOR – PAVEL – VELOKIAN

BORIS
Toujours la même chose !

PAVEL
D’abord toutes les semaines, puis deux fois par semaine, et maintenant presque tous les jours !

IGOR
Cela devient intolérable.

VELOKIAN
Pourquoi croyez-vous qu’on vous envoie passer deux ans dans l’armée ?

ANTON
Pour servir le pays.

VELOKIAN
Et comment prétendez-vous servir votre nation si vous ne comprenez pas la pensée soviétique ?

IGOR
On commence à la connaître la pensée soviétique ! Nous allons bientôt pouvoir vous réciter les œuvres de Marx et de Lénine par cœur.

VELOKIAN
Vous n’en saurez jamais assez. « L’État et la Révolution » devrait être votre livre de chevet, votre Bible. Tiens ! À ce propos, où est encore passé Moïsséiev ?

BORIS
Il a peut-être oublié de se lever.

IGOR
Pas étonnant, avec la nuit qu’il a menée.

PAVEL
Une nuit sulfureuse !

ANTON
Une nuit dantesque !

BORIS
Une nuit vésuvio-strombolienne !

IGOR
Et quel est le thème de cette conférence marxo-lénino-trotsko-stalino-khrouchtchevo-kossiguino-brejnievienne ?

VELOKIAN
« La publicité, fer de lance du capitalisme américain ». Elle devrait être déjà commencée depuis vingt minutes. Que fabrique ce commandant Leonov de malheur ? Les officiers devaient montrer le bon exemple à la troupe.

IGOR
Il attend Moïsséiev.

VELOKIAN
Celui-là, il va encore ramasser deux semaines de cachot, il ne les aura pas volées.

PAVEL
Le voici justement qui s’amène.

VELOKIAN
Leonov ?

IGOR
Mais non ! Moïsséiev.
(Entre Vania)

 Scène II.

BORIS – ANTON – IGOR – PAVEL – VELOKIAN – VANIA

VELOKIAN
Alors ? Soldat Moïsséiev ? On ne vous a jamais appris la ponctualité ? Où étiez-vous encore passé ?

PAVEL
Il était dans son lit.

BORIS
Mais non ! Il n’était pas dans son lit. Il s’est levé comme nous. Après la douche, il a filé en douce et on ne l’a plus revu.

VELOKIAN
Mais où étiez-vous donc ? Staline de Staline !

VANIA
Je suis infiniment confus, sergent. Je n’ai pas d’excuses. J’ai simplement oublié l’heure. J’ai même manqué le petit-déjeuner. Quand on est dans la présence de Dieu, on oublie le cours du temps.

VELOKIAN
Vous aimez vraiment les ennuis ! Bon ! Nous verrons cela plus tard. Asseyez-vous avec vos camarades et attendez, comme tout le monde.

ANTON
Qu’est-ce qu’on attend ?

BORIS
Ça ne sert à rien d’être à l’heure.

VELOKIAN
Silence ! Taisez-vous.

ANTON
Ce Leonov qui n’arrive toujours pas !

BORIS
Et Ivan qui nous raconte qu’il était dans la présence de Dieu ! Il était en dévotions ! Tu es vraiment un bel hypocrite.

VANIA
Pourquoi ça ?

BORIS
Où es-tu donc allé filer cette nuit ?

VANIA
Cette nuit ? Mais voyons, dans mon lit.

BORIS
Dans ton lit ? Tu nous prends pour des poires, où tu te fiches de la nôtre ?

VANIA
J’ai même fait un rêve merveilleux. Hélas, tous les beaux rêves se terminent en désillusion. Et l’on atterrit sans parachute sur la paillasse.

BORIS
Mais bien sûr ! Il n’y avait personne dans ton pucier pendant une bonne partie de la nuit. Tu étais peut-être caché dessous.

IGOR
Ne va pas nous raconter que tu es allé prêcher en ville, comme c’est ta coutume dès que tu as une heure de libre. À l’heure à laquelle tu es sorti, tous les prêcheurs sont couchés.

VANIA
Vraiment, je ne comprends pas.

BORIS
Tu n’es pas plus chrétien que nous autres.

IGOR
Tu es allé aux filles.

VANIA
Je ne suis pas sorti.

BORIS
Le sergent Velokian était justement de garde cette nuit. Il a forcément surpris tes allées et venues. À moins qu’il fût endormi.

VELOKIAN
Je ne dors jamais quand je suis de garde, et je suis frais comme une bonne bière le matin pour assister au cours d’instruction politique. Si quelqu’un avait voulu entrer ou sortir, que ce soit par la porte, par la fenêtre, par la cheminée ou par les gouttières, je l’aurais intercepté. Personne n’est entré, personne n’est sorti. Ni Moïsséiev, ni personne d’autre.

BORIS
Vous en êtes bien certain ?

VELOKIAN
Vous me prenez vraiment pour une cruche ? Ferez quatre jours !

BORIS
Mais ce n’est pas juste !

IVAN
J’ai compris ! J’ai cru voyager en rêve. Mais je suis réellement parti en voyage. Pas en bateau, ni en avion, ni même en Spoutnik. C’était beaucoup plus rapide que cela.

IGOR
Es-tu parti en Amérique, voir ton copain Billy Graham ?

VANIA
Bien plus loin que l’Amérique.

VELOKIAN
Et Leonov qui n’arrive pas !

IGOR
Il ne viendra plus.

ANTON
Alors, allons-nous-en.

VELOKIAN
Pas question ! Nous devons rester ici pour l’instruction. Quand même nous n’avons pas d’instructeur pour nous instruire.

BORIS
Dans ce cas, nous pourrions nous instruire les uns les autres.

PAVEL
Choisissons un thème.

BORIS
L’influence du capitalisme sur les comportements bourgeois.

PAVEL
Oh ! Non ! Assez ! On nous en rebat les oreilles tous les jours, du capitalisme.

IGOR
L’influence du marxisme sur la classe prolétarienne.

PAVEL
C’est pareil ! On en mange à tous les repas : Borchtch au Marx, rôti de Lénine à la sauce Trotski, tarte à la Staline, et dans ton café, un ou deux morceaux de Brejniev.

IGOR
Alors ? Qui propose un thème original ?

ANTON
Le dieu des communistes et le Dieu de Vania.

VELOKIAN
Ça, c’est un bon sujet !

IGOR
Et d’abord, qui est le dieu des communistes ?

BORIS
Staline, évidemment. Il est digne de louanges, on lui adresse des prières, on lui chante des cantiques :

Nous recevons notre soleil de Staline,
Nous recevons notre vie heureuse de Staline…
Ô maître sage ! Génie des génies !
Soleil des ouvriers, Soleil des paysans, Soleil du monde !

IGOR
C’est vrai. On lui adresse même des jurons.

ANTON
Oui, quand le sergent s’énerve : « Staline de Staline ! »

VELOKIAN
Assez de bêtises ! Stal… ! Euh ! Et qui est le Dieu de Vania ?

VANIA
Il n’a pas seulement donné le soleil, il l’a créé. Ainsi que le reste de l’univers. Staline est mort, l’Éternel est vivant.

PAVEL
Raconte-nous ton escapade de cette nuit. Ta promenade entre les galaxies.

VANIA
Les feux étaient éteints, les soldats dormaient, je dormais, tout le monde dormait. J’entends une voix qui m’appelle : « Ivan. » Je me retourne dans mon lit. Je me rendors. La voix m’appelle de nouveau : « Ivan, lève-toi. » Alors je me réveille tout à fait. Quel émerveillement ! Il était ici face à moi. Un ange. « Habille-toi, me dit-il, nous partons. »

PAVEL
Un ange ? Es-tu sûr que ce n’était pas le sergent ?

VANIA
Ce n’était pas le sergent. Il était beau, très beau.

VELOKIAN
Merci pour moi.

ANTON
Quelle était l’envergure de ses ailes ?

VANIA
Il n’en avait pas.

VELOKIAN
Alors comment sais-tu que c’était un ange, hormis le fait qu’il était plus beau que moi ?

VANIA
Il n’avait pas une apparence humaine, il était limpide comme un diamant, pur comme du cristal.

IGOR
Tu pourrais écrire des contes fantastiques. Et après ?

VANIA
Après. La pesanteur a brusquement disparu. Nos pieds se sont détachés du sol. Le plafond de la chambrée et le toit de la caserne se sont ouverts. Nous nous sommes envolés vers une planète inconnue.

BORIS
Alors là ! Tu nous prêches des inepties. Tout le monde sait qu’il n’y a pas d’air dans l’espace.

VANIA
Je le sais aussi, mais pourtant, je respirais.

BORIS
Arête de mentir, Gagarine. Si on lance un ballon de football dans l’espace, il explose.

VANIA
C’est exact, mais il ne m’est rien arrivé.

BORIS
Ensuite ?

VANIA
Sur cette planète, j’ai vu d’impressionnants personnages voler à notre rencontre : l’apôtre Jean, le prophète Jérémie, le prophète Daniel. J’ai vu aussi Moïse et Josué. Puis, l’ange me fit voir de loin les lumières de la cité céleste. Oh ! Mes chers camarades. Si vous saviez quelle cité radieuse est réservée aux élus ! Si seulement vous acceptiez de croire ! Je sais que dans peu de jours, je pourrais enfin pénétrer cette ville merveilleuse que je n’ai qu’entrevue, et dont Christ est le prince !

BORIS
Tu nous en as assez décrit. Tu es un illuminé, comme Thérèse de Lisieux.

IGOR
Il n’y a pas de Dieu. Popes et métropolites sont des manipulateurs.

PAVEL
Mais tout de même. L’univers est bien venu de quelque part. Même Voltaire, philosophe athée, ne comprenait pas qu’une horloge ait pu se concevoir sans horloger.

ANTON
Mais bien sûr ! L’horloger, c’est la matière. La matière a surgi du néant et du hasard. Elle s’est mise à créer des cellules vivantes, qui par un prodigieux hasard se sont multipliées durant des milliards d’années jusqu’à la production d’une humanité intelligente.

VANIA
N’as-tu pas entendu parler de cet événement fabuleux qui s’est produit à Moscou ?

ANTON
À Moscou, il se produit un événement fabuleux tous les jours.

VANIA
Oui, mais celui-là mérite notre attention. La semaine dernière, une explosion s’est produite dans une imprimerie.

ANTON
Il y a toujours quelque chose qui explose à Moscou.

VANIA
Certes. Mais quand c’est une imprimerie qui explose, les caractères, les ramettes et les bouteilles d’encre volent dans tous les sens. Or, cette fois-ci, toutes ces choses en retombant, par un hasard remarquable, ont produit les œuvres complètes de Tolstoï, en dix-huit volumes, le tout mis en pages et sans coquilles. Il ne restait plus qu’à relier.

ANTON
L’imprimeur y a trouvé son compte.

BORIS
Ce n’est pas possible, une histoire pareille !

ANTON
Tu nous racontes des billevesées !

VANIA
Tu ne lis pas la Pravda ?

BORIS
Moi je n’y crois pas.

VANIA
Tu as bien raison de ne pas y croire. Ce n’est pas vrai.

BORIS
Mais alors pourquoi nous dis-tu ça ?

VANIA
Vous êtes suffisamment intelligents pour ne pas croire cette histoire invraisemblable, et vous avez assez peu de discernement pour croire que l’univers, infiniment plus complexe que la science de Tolstoï, s’est créé lui-même par hasard.

IGOR
Celle-là, tu nous la copieras !

VELOKIAN
Tu prétends que ton Dieu est tout puissant. Il est donc plus puissant que notre chef, le capitaine Platonov.

VANIA
Ça, c’est évident !

VELOKIAN
Alors, écoute-moi bien. J’ai absolument besoin d’une permission cette semaine pour retourner chez moi, à Erevan. C’est pour une raison privée, mais elle m’est absolument nécessaire, et cet âne de Platonov refuse totalement de comprendre, et par la même occasion, refuse aussi de me laisser partir. Si ton Dieu est capable de tirer cette mule et me faire obtenir cette permission, je te le promets, je croirai en lui. Je deviendrai chrétien.

VANIA (à part)
Seigneur ! Quel piège !

Voix de DIEU
Dis-lui que je peux le faire.

VANIA (à part)
Oh ! Alléluia !

(À Velokian)
Eh bien, oui. Rien n’est impossible à Dieu. Tu auras ta permission.

VELOKIAN
J’ai lancé un défi à ton Dieu. Il a intérêt à répondre.

VANIA
Seulement, il y a une petite condition.

VELOKIAN
Laquelle ?

VANIA
Éteins ta cigarette.

VELOKIAN
Voilà.

VANIA
Ensuite, prends ton paquet et détruis-le. Tu verras, tu n’en respireras que mieux.

VELOKIAN
Tu crois ? Bon !
(Il brûle son paquet de cigarettes.)

Et c’est tout ?

VANIA
C’est tout.
(Entre Platonov.)

Scène III

BORIS – ANTON – IGOR – PAVEL – VELOKIAN – VANIA – PLATONOV

PLATONOV
Sergent Velokian !

VELOKIAN
Présent !

PLATONOV
Alors, mon gaillard ! Vous ne m’aviez jamais dit que vous étiez un ami intime du général Garolavski.

VELOKIAN
Du général Garolavski ? Moi ? Première nouvelle ! Je n’ai pas cet honneur. Je ne l’ai jamais vu et je ne le connais pas.

PLATONOV
Le général vous connaît bien, en tout cas. Il vient de me téléphoner d’Odessa rien que pour me demander de vous envoyer en permission.

VELOKIAN
C’est un rêve ! Je n’y crois pas ! Merci mon capitaine.

PAVEL
Hum…

VELOKIAN
Et merci Vania.

VANIA
Et merci Seigneur. En premier lieu. Et n’oublie pas ta promesse.

PLATONOV
Mais filez donc, Velokian. Vous devriez déjà être dans le train.

VELOKIAN
Staline de Staline !
(Il sort.)

Scène IV

BORIS – ANTON – IGOR – PAVEL – VANIA – PLATONOV

PLATONOV
Dites-moi : comment s’est déroulé votre cours d’instruction politique ?

IGOR
Plutôt tranquille.

PLATONOV
Tranquille ?

BORIS
Votre commandant ne s’est pas pointé.

PLATONOV
Alors qu’avez-vous fait ?

ANTON
Nous nous sommes instruits tous seuls.

PAVEL
Nous avons parlé de religion.

PLATONOV
J’espère que ce prophète de malheur ne vous a pas influencés.

PAVEL
Tout ce qu’il nous a dit s’est réalisé. C’est peut-être un prophète de bonheur.

BORIS
Il voyage dans l’espace avec des anges.

IGOR
Il entend la voix de Dieu lui parler.

PAVEL
Il aurait dû être mort de froid. Et il tient une forme athlétique.

IGOR
J’aimerais bien connaître son secret.

ANTON
En tout cas, jamais plus je ne moquerai de sa foi.

PLATONOV
Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Vous avez encore fait du beau travail, Moïsséiev !

PAVEL
Ce n’est pas sa faute. C’est nous qui l’avons provoqué.

PLATONOV
Nous reparlerons de tout cela plus tard. En attendant, allez travailler. Quant à vous, Moïsséiev, attendez-vous encore à bivouaquer quelques nuits sans bivouac.

VANIA
C’est le printemps, ça ne me dérange pas.

PLATONOV
Oui, bon, ça va !
(Les soldats sortent, reste Platonov.)

Scène V

PLATONOV – MALCINE

PLATONOV
On nous envoie ces gars-là pour en faire des héros ! Nous sommes censés les éduquer, les rééduquer, et leur inculquer la pensée de Lénine, et les voilà embarqués dans de puériles histoires de miracles et de prophéties ! Il va être fier de nous, le général ! Et moi je vais pouvoir dire adieu à mon quatrième galon. À moins que ce Moïsséiev m’en fasse un beau, de miracle.
(Entre Malcine.)

MALCINE
Capitaine Platonov ! Je viens d’entendre le général Garolavski au téléphone. Il est furieux. Qu’est-ce encore que cette affaire de permission au sergent Velokian ?

PLATONOV
Mais mon colonel ! Je n’ai fait qu’obéir à son ordre.

MALCINE
Et vous ne trouvez pas cela curieux ?

PLATONOV
Que Velokian ait des amis à l’état-major ? Évidemment, cela me surprend. D’autant plus que lui-même n’avait pas l’air de le savoir.

MALCINE
Le général n’a jamais donné cet ordre. Et il n’apprécie pas du tout qu’on se serve de son nom à son insu. Allez me chercher Velokian. Sa permission est suspendue.

PLATONOV
Il est déjà loin.

MALCINE
Vous pouvez dire adieu à votre quatrième galon, c’est moi qui vous le dis, à moins d’un miracle. À ce propos, allez me chercher Moïsséiev.

PLATONOV
À vos ordres, mon colonel.
(Sort Platonov.)

Scène VI

MALCINE
C’est encore un coup de ce Moïsséiev ! Qu’a-t-il encore inventé ce bougre-là ? J’aimerais être en aussi bon terme avec Brejniev que lui avec son bon Dieu. Il a encore fait une incantation, et son Dieu est allé dire deux mots au général qui s’est pris pour Jeanne d’Arc, et s’est subitement ressaisi. Nous voilà propres ! Qu’est-ce que je vais lui dire, moi, à Garolavski ? Platonov va être promu sous-lieutenant et moi capitaine. Ça ne peut plus durer. Il va falloir sévir. Ah ! Voilà notre saint auréolé.
(Entrent Platonov et Vania.)

Scène VII

MALCINE – PLATONOV – VANIA

MALCINE
Soldat Moïsséiev ! Vous êtes la honte de ce régiment ! Vous êtes la honte de l’Armée rouge ! Vous êtes la honte de l’Union Soviétique !

VANIA
Mon colonel, en quoi ai-je manqué à mon devoir de soldat ?

MALCINE
Pas d’insolence ! Et parlez-moi de la permission de Velokian. Vous êtes dans le coup, bien entendu !

VANIA
Mais mon colonel, je n’ai été complice en quoi que ce soit dans cette affaire.

MALCINE
N’essayez pas de me faire retomber la faute sur le diable ou le bon Dieu.

VANIA
Je n’ai guère d’autre explication. Le sergent Velokian m’a dit comme ça : « Si ton Dieu est aussi puissant que tu l’affirmes, peut-il me faire accorder une permission ? » J’ai d’abord posé la question à mon Père.

MALCINE
Parce que votre famille est dans la combine ?

PLATONOV
Son Père céleste.

MALCINE
Bien. Continuez.

VANIA
Les réponses du Père céleste sont souvent plus rapides que les circulaires de l’état-major. Alors j’ai répondu par l’affirmative. À peine avais-je fini de parler que le capitaine Platonov avait reçu un appel d’Odessa. Et le sergent partait en permission.

MALCINE
Qui a appelé d’Odessa ?

PLATONOV
Le général Garolavski.

MALCINE
Ne me prenez pas pour un idiot, Platonov. Le général ne vous a jamais appelé, encore moins pour offrir sur un plateau une permission à cet imbécile. Alors qui vous a appelé ?

PLATONOV
Je ne sais pas.

MALCINE
C’est un canular de bidasse !

PLATONOV
Je ne sais pas.

MALCINE
Et vous avez couru comme un bleu !

PLATONOV
Je ne sais pas.

MALCINE
Vous n’êtes pas loin de la cour martiale.

PLATONOV
Je suis confus.

MALCINE
À moins que ce ne soit signé Céleste. Le père de Moïsséiev.

PLATONOV
Je ne sais pas.

MALCINE
Eh bien ! Répondez, Moïsséiev ! C’est à vous que je m’adresse.

VANIA
Sauf le respect que je vous dois, mon Colonel, cela me paraît possible.

MALCINE
Cela vous paraît possible ! Tout est possible à celui qui croit.[1] C’est ce que vous dites tous les jours. Dieu vous parle ! Dieu parle à Platonov, en contrefaisant la voix du général. Votre Dieu est un drôle de farceur.

VANIA
Mon colonel, quand vous entendrez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur.

MALCINE
Arrêtez, Moïsséiev ! Je suis las de vous entendre prêcher. Nous savons ce que vous faites lorsqu’on vous donne quartier libre. Au lieu de vous remplir de vodka avec vos camarades, ou de vous donner du bon temps avec les filles, vous allez rejoindre en ville une église souterraine : une communauté non enregistrée, et vous y chantez des cantiques, vous y lisez l’Ancien et le Nouveau Testament, vous y priez, vous y louez, vous y prêchez.

VANIA
J’y prends beaucoup plus de plaisir que pourraient m’en donner les filles et la vodka, mon Colonel.

MALCINE
Eh bien ! Ce plaisir vous est interdit. Et nous y veillerons. Nous ne tolérerons aucun écart. J’ai par ailleurs appris des choses très graves : vous prêchez à des gens qui viennent dans votre secte par goût du risque ou par curiosité, et vous en avez persuadé un certain nombre d’abandonner le communisme pour devenir chrétiens.

VANIA
« Proclame la Parole, insiste, que l’occasion soit favorable ou non, convaincs, réprimande, encourage par ton enseignement, avec une patience inlassable. »[2]] C’est ce que dit Paul de Tarse, mon maître en la matière. Il dit aussi : « Malheur à moi si je n’annonce pas la Bonne Nouvelle ! »[3]]

MALCINE
Malheur à vous si vous m’en faites de nouvelles !

PLATONOV
Il paraît qu’il voyage dans le cosmos à dos d’ange, sans scaphandre.

MALCINE
Sornettes, balivernes, calembredaines et billevesées ! Écoutez-moi bien, Moïsséiev ! Nous ne pouvons plus tolérer vos écarts. Maintenant nous allons sévir. Notre principal souci, c’est que nous avons usé envers vous de toutes les stratégies possibles. Nous avons d’abord chargé vos camarades de chambrée de vous rééduquer, à coups de poing si nécessaire. Non seulement ils ont manqué leur mission, mais vous êtes plus ou moins parvenu à les endoctriner. Nous avons employé les moyens psychologiques : nous vous avons convoqué sans répit à des entretiens et à des interrogatoires. En pure perte. Vous nous avez épuisés. Vous avez subi des châtiments corporels. Vous avez subi la pression de l’air, la pression de l’eau, la chaleur en été, le gel en hiver. Vous résistez à tout cela, mais vous n’êtes à l’épreuve des balles.

PLATONOV
Qui sait ! Il est indestructible.

MALCINE
Indestructible ! L’empire romain se croyait indestructible. L’empire tsariste également.

PLATONOV
Et pourtant, mon colonel. Si l’armée disposait d’hommes comme lui, résistant à toutes les souffrances morales et physiques, elle pourrait gagner bien des guerres.

MALCINE
Si tous les dissidents religieux sont comme lui, le Vatican va bientôt investir le Kremlin.

PLATONOV
Moscou, ville éternelle !

MALCINE
Approchez-vous donc, Moïsséiev, que je tâte un peu vos muscles… Vous n’avez rien de l’haltérophile.

PLATONOV
Mon colonel, n’avez-vous jamais entendu parler des martyrs de Lugdunum ?

MALCINE
Non.

PLATONOV
Parmi ces Gaulois livrés aux fauves se trouvait une jeune fille si fragile ! Elle a subi tous les outrages, les pires tortures, le fouet, le fer rouge. Aucune de ces souffrances ne la fit renier sa foi. Et quand le taureau lui a porté le coup de corne mortel, elle était encore en louange. Elle était si fragile…

MALCINE
Dommage que nous n’ayons plus ni lions ni arènes ! Alors voici ce que j’ai décidé pour vous, soldat Moïsséiev. Étant donné que nos moyens de pression sont inefficaces et que vous persistez insolemment dans vos convictions, nous allons relâcher cette pression. Plus d’interrogatoires, plus de combinaisons de caoutchouc, plus de nuits passées dans la neige en bras de chemise. En bref, nous vous accordons une trêve. Êtes-vous content ?

VANIA
Oui, mon colonel.

MALCINE
Comme vous vous en doutez, il y aura une contrepartie. Nous sommes aujourd’hui le quinze avril, dans trois mois, nous serons le quinze juillet.

VANIA
Excellent calcul.

MALCINE
Donc, jusqu’au quinze juillet, vous ne sortirez pas d’ici. Pas de quartier libre, encore moins de permission. Nous n’avons aucune envie d’entendre dire que toute la ville de Kertch a été christianisée par un élément de notre unité que nous sommes incapables de contrôler. D’autre part, je vous impose un ultimatum. Vous avez trois mois pour réfléchir. Nous nous rencontrerons une fois par semaine pour faire le point de votre réflexion. Si le quinze juillet vous n’avez pas pris la bonne décision, si vous n’avez pas rejoint le bon troupeau, celui des serviteurs de Lénine, nous sévirons contre vous de la manière la plus répressive. M’avez-vous bien compris ?

VANIA
Mon colonel. Toutes les bombes et toutes les armes de l’armée soviétique ne pourront détruire ma foi.

MALCINE
J’ai dit trois mois, camarade Moïsséiev. Pas un jour de plus. Le quinze juillet, vous me donnerez votre réponse. Le seize juillet, vous serez communiste, ou vous serez mort.


[1] Marc 9.23

[2] 2 Timothée 4.2

[3] 1 Corinthiens 9.16

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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