Le Forgeron d’Audresselles – Cinquième tableau

CINQUIÈME TABLEAU

La forge. Soir de tempête.

Scène première

CASSAGNAC – MAUPRAT – CHŒURS

CHŒURS
Dans l’angoisse
Et la nuit
Le vent passe
Et s’enfuit.
Que de carnages !
Que de naufrages !
Sur les rochers
Tant de nochers
Se sont brisés
Loin du rivage !

MAUPRAT
Le marteau bat l’enclume
Et les ancres de fer.
Le vent pousse l’écume
Et déchire la mer.

CHŒURS
Oh ! Quel effroi !
Quel désarroi !
Rames brisées !
Voile arrachée !

MAUPRAT
Vagues et vents, que vous êtes puissants !
Que puisse mon marteau couvrir de ces brisants
Et de ces vents de mort les sinistres trompettes
Et mon puissant soufflet dévier la tempête !
(On frappe à la porte.)

Qui donc à ma demeure,
À l’orée de la nuit,
Se présente à cette heure
Dans le vent et le bruit.
(Entre Cassagnac.)

Que voulez-vous ? Elle est à moi !
Vous venez la reprendre !
Je saurai m’en défendre.
Fuyez de sous mon toit.
Elle est à moi ! Elle est à moi !
Et rien qu’à moi !
Quoi cet homme noyé il y a dix-huit ans
Revient comme un fantôme et réclame l’enfant
Vision d’épouvante !
Figure éblouissante !
Afin de m’accabler vous voici de retour
Pour m’arracher à Claire, ma fille, mon amour.

CASSAGNAC
D’un tel accueil ma surprise est immense
Nul ne vous enseigna la courtoisie, je pense.
Charles de Cassagnac, pour vous servir.
Je n’ai nulle intention, monsieur, de vous ravir
Le moindre de vos biens.

MAUPRAT
                                               Qui vous envoie ?

CASSAGNAC
Personne en vérité, mais il faut que je voie
Votre fille adoptive.

MAUPRAT
                                   Ma fille, elle est à moi !

CASSAGNAC
À quoi bon tant d’émoi ?

Scène II

CASSAGNAC – MAUPRAT – CLAIRE – MICHEL – CHŒURS

CLAIRE
Quel est ce désarroi ?
(Apercevant Cassagnac)

Charles ?

MAUPRAT
Viens pauvre enfant, c’est de toi que l’on parle.
Ma perte est assurée par l’homme que voici :
Ce parpaillot maudit, ce bourreau sans merci.
Ma fille bien aimée
Par mes soins élevée
Me serait enlevée.
Mais cet intrus je chasserai,
Pour te garder je me battrai.

CLAIRE
Expliquez-moi mon père.

MICHEL
Quel est donc ce mystère ?
Pourquoi veut-il enlever Claire ?

CASSAGNAC
Ai-je parlé d’enlèvement ?
Je n’ai que de bons sentiments
Et ne désire assurément
Que revoir ma pauvre Idelette
Qui survécut à la tempête
Et demeure sous votre toit.

MAUPRAT
Elle est à moi, elle est à moi !

CASSAGNAC
Elle est à Dieu !

MAUPRAT
                                          Elle est à moi.

CHŒURS
Oh ! Quel effroi !
Quel désarroi !
Rames brisées !
Voile arrachée !
S’engouffrent les flots dans le bois trépané
Des navires éperonnés.
Les victimes damnées
Dans le gouffre abîmées…
Cette nuit-là, y songes-tu ?
Le Cran-aux-Œufs, tel un fétu,
Brisa de tes parents la fragile nacelle.
Mais Idelette il a rendu
Dans un panier, le savais-tu ?
Le sais-tu, Cassagnac, Baron de La Rochelle ?

CASSAGNAC
Oui, c’est bien elle, je le sais
Chez notre ami le Hollandais
J’ai tout appris de son histoire,
Cette barque sur la mer noire,
Ce jeune couple protestant,
Disparut en un seul instant
Vous laissant cette pauvre fille !
Pauvre oncle ! Infortunée famille !

CHŒURS
Oh ! Quel effroi !
Quel désarroi !
Rames brisées !
Voile arrachée !
S’engouffrent les flots dans le bois trépané
Des navires éperonnés.
Les victimes damnées
Dans le gouffre abîmées…
Cette nuit-là, t’en souviens-tu ?
Le Cran-aux-Œufs, tel un fétu,
Brisa de tes parents la fragile nacelle.
Toi seule y survécus, t’en souviens-tu, la belle ?
Cette nuit-là, y songes-tu ?
Le Cran-aux-Œufs, tel un fétu,
Brisa de tes parents la fragile nacelle.
Mais Idelette il a rendu
Dans un panier, le savais-tu ?
Le sais-tu, Cassagnac, Baron de La Rochelle ?
Cette nuit-là, t’en souviens-tu ?
Le Cran-aux-Œufs, tel un fétu,
Brisa des huguenots la fragile nacelle.
T’en souviens-tu, Mauprat, forgeron d’Audresselles ?

MICHEL
Cette nuit d’angoisse et de terreur
Où les flots dans leur fureur
Privèrent la malheureuse Claire
De la tendresse d’une mère.

CLAIRE
Cette nuit où tu me sauvas,
Où les vents furieux tu bravas.
De la mer tu sauvas ce livre
Qui nous instruit et nous délivre,
J’y ai enfin trouvé la paix
De celui qui sauve pour jamais.

CHŒURS
Dans l’angoisse
Et la nuit
Le vent passe
Et s’enfuit.
Que de carnages !
Que de naufrages !
Sur les rochers
Tant de nochers
Se sont brisés
Loin du rivage.

CLAIRE
Mais nous ne craignons plus la mort.

CASSAGNAC
Car notre rocher, comme un fort,
Comme un rempart il nous abrite.

CLAIRE
Venez, mon père vous invite.
Vous trouverez du pain chez lui
Et l’asile pour cette nuit.

****

MAUPRAT
Asile pour la nuit ! C’est vite dit ! Et si moi je ne veux pas héberger cet importun ?

CLAIRE
Mon bon père Louis ! Gentil et affable comme tu l’es, tu ne vas pas jeter notre ami dehors au beau milieu de la tempête ?

MAUPRAT
Cet individu n’est pas mon ami. Mais puisque c’est toi qui me le demandes, je ne puis lui refuser l’hospitalité.

CLAIRE
Michel, mon grand frère, apporte la Bible, afin que nous la lisions ensemble.
(Michel sort, puis revient avec la Bible.)

CASSAGNAC
Monsieur Mauprat, j’ai la certitude que l’enfant que vous avez adoptée est ma cousine Idelette. Les renseignements que j’ai recueillis auprès de Maître Chabanut, de Merlu, et de notre ami commun, Taillebos, qu’on surnomme l’Hollandais m’en ont convaincu. Je ne la reprendrai pas contre votre gré, mais j’affirme qu’elle a retrouvé aujourd’hui sa vraie famille.

MAUPRAT
Vous n’avez aucune preuve !

CLAIRE
Mon père, je sais que c’est vrai. Je le sens dans mon cœur.

MAUPRAT
Mais c’est parfait ! Poignarde-moi dans le dos, toi aussi !

CASSAGNAC
Voulez-vous des preuves ? Rien de plus facile !
(Prenant la Bible.)

Les protestants n’ont pas l’honneur d’être inscrits sur les registres de l’Église. Ils inscrivent donc sur la page de garde de leur Bible les événements familiaux importants : mariages, naissances et décès.
(Il ouvre la Bible.)

MAUPRAT
Alors ?

MICHEL
Il n’y a rien d’écrit.
(Cassagnac détache avec un couteau la page de garde qui avait été collée à la couverture.)

CASSAGNAC
Claire, voulez-vous lire ceci ?

CLAIRE
« Moi et ma maison, nous servirons l’Éternel.
– Pierre de Cassagnac, Mathilde Lebret.
– Ce jourd’hui, vingt-septième de juin 1710, Dieu nous a donné une fille, Idelette. »

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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