Lynda la rebelle (15)

Chapitre XV
Lynda s’énerve

Lynda se remit à penser à Cyril, le beau journaliste blond qui avait ravi son cœur. Il lui avait promis un article élogieux, et cette promesse la consolait de toutes ses désillusions. Elle envoya Elvire à la boutique de l’hôtel lui remonter le « Provocateur républicain ».

Elle s’attendait à se voir en première page dans toute sa beauté, mais la une, comme celle des autres journaux était consacrée à la mésaventure de Gino. Elle se reconnut finalement, sur une photo mal cadrée dans les informations locales.

Elle commença à lire à haute voix :

« Lynda, la starlette prétentieuse ! »

« Starlette prétentieuse ? » répéta-t-elle en fronçant les sourcils.

Elle lut l’article attentivement. L’expression de son visage vira rapidement de la joie à la colère.

« Le petit saligaud !

– Quoi ?

– Le traître ! Le gredin ! Le bandit ! Le folliculaire ! L’écrivassier ! Le rat ! Le scribouillard !

– On dirait que sa prose te contrarie.

– Le sacripant ! Dire que j’étais déjà amoureuse de lui ! Dire que je voulais l’introduire dans le beau monde, ce bouvier mal dégrossi ! ce bouseux embourbé ! Attends un peu que je mette la main sur lui ! Il va passer une mauvaise demi-heure ! Regarde-moi ce torchon ! »

Elvire reprit la lecture à haute voix :

 « “Lynda, la starlette prétentieuse.

Accourue du fin fond de la Moravie… ”

– Syldurie, Monsieur des Groscoquenauds, Syldurie !

–“Accourue du fin fond de la Syldurie, Lynda, princesse au nom imprononçable débarque à Paris, dans le monde impitoyable du cinéma. Son prétendu talent… etc.”… Oh ! “Petite allumeuse,” il a écrit ! “Moineau sans cervelle”, “ravissante idiote !”

– “Ravissante idiote ?” Il a écrit ça ? “Ravissante idiote ?”

– “Ravissante idiote.”

– Le salopard !

– On disait la même chose de Brigitte Bardot. Je pense qu’il a voulu te faire un compliment.

– Je me passe de ce genre de compliment, » dit-elle en reprenant le journal.

« Le comble ! Il a signé C.D.G. Le lâche ! Le dégonflé ! Pas même le courage d’écrire son nom ! Il a peur que je le reconnaisse et que je lui règle son compte. Quel faux jeton ! Mais quel faux jeton ! Si tu me trouves un jeton plus faux que celui-là, je t’invite à la Tour d’argent. »

Tous ses muscles crispés par la colère, elle froissa le journal en une boule compacte qu’elle projeta à l’autre extrémité de la pièce.

« Tu m’as déjà invitée à la Tour d’Argent, » dit simplement Elvire, dont la tranquillité contrastait avec l’excitation de son amie.

« Ça ne se passera pas comme ça ! Tu ne me connais pas, mon petit bonhomme. Tu vas le regretter. Tu vas goûter à la colère de Lynda. Je me vengerai. J’aurai ta peau ! Voilà ce que je vais faire, poursuivit-elle après un instant de réflexion et d’apaisement. Je l’invite à passer ses vacances chez moi, en Syldurie. Sitôt arrivé, je le fais arrêter et je le laisse macérer un an ou deux dans les oubliettes du château. Si les rats ne l’ont pas mangé, je le fais sortir, je lui fais donner deux ou trois cents coups de fouet. Non ! Je les lui donne moi-même, les trois cents coups de fouet, ce sera plus amusant. Et s’il a survécu à ce genre de caresse, je le fais décapiter. Bien fait pour lui !

– Je croyais que tu ne voulais pas retourner en Syldurie.

– Je ne veux pas et je ne peux pas. J’y suis bannie. Et je reconnais que je ne l’ai pas volé. Et d’ailleurs, poursuivit-elle sur un ton de regret, mon père a aboli la peine de mort et il a fait construire un centre de détention ultramoderne ; plus de rats, plus de clés. Les gardiens ont une carte à puce qui ouvre tout. Et quand un prisonnier est malade, il y a des infirmières blondes qui viennent le soigner.

– Renonceras-tu à ta vengeance ?

– Et puis quoi encore ? Je vais lui envoyer en guise de baiser deux ou trois coups de poing dans la figure. Au milieu du cartilage, là où ça fait bien mal. Il s’en souviendra de la ravissante idiote. À moins que ça le rende amnésique !

– Il va te faire un procès pour coups et blessures et tu seras obligée de lui verser mille euros par beigne. Sachant que tu as déjà perdu beaucoup d’argent, ce n’est pas le moment d’en rajouter. Aujourd’hui, tout le monde se fait des procès pour un oui pour un non. C’est la mode. Menace-le d’un bon procès pour diffamation et il te fera des excuses publiques dans sa feuille de chou.

– Tu as sans doute raison, mais j’aurais tout de même bien aimé lui défoncer son masque de carnaval. Je suis une femme d’action, moi. »

Ces moments de stupeur passés, Lynda inspecta le courrier : beaucoup de publipostages des Trois Doutes et compagnie, dont les promesses de gains lui tournèrent le couteau dans la plaie. Elle alla jeter tout cela sans même l’ouvrir : « Destinéo-panier ».

Seule une de ces enveloppes portait son adresse manuscrite. Lynda reconnut l’en-tête : « Stéphano de Monaqui, conseiller financier. »

« C’est de Stef. Certainement des nouvelles de mon placement. »

Elle commence à lire tout haut :

« Salut, ravissante idiote, »

« Comment ? Lui aussi ? »

« Salut, ravissante idiote,

Dommage pour toi que tu ne lises pas le “Nouvel économiste”, espèce de gourde ! Tu aurais compris qu’il n’y a jamais eu de Péchinavey ni de Saint-Gaudouche ! Et tu n’aurais pas confié ton capital à n’importe qui. Maintenant je suis parti très loin d’ici, dans un pays ensoleillé où je vais m’offrir une vie de pacha avec tes économies dont tu m’as si gentiment fait cadeau. Inutile de chercher à me retrouver, le monde est vaste. Je suis sur une île de rêve, mais tu ne sauras jamais laquelle.

Adieu sombre andouille. »

Si elle avait eu une noix dans son poing, elle en aurait tiré un demi-litre d’huile. Elle réduisit la missive de Stéphano à la taille d’une cerise.

« Ah ! Le salaud ! L’ordure ! Mon pognon ! Je le tuerai ! Je lui crèverai la panse ! »

Elle regarda l’enveloppe qui portait un timbre à date bien lisible : « Papeete Polynésie Française. »

« Le crétin ! Allez ! Viens, ma chérie, je t’emmène illico à Tahiti. Le temps d’acheter une kalachnikov pour lui lester l’abdomen. Je vais le buter. Je vais le descendre. Je vais…

– Calme-toi, Lynda ! Je t’en supplie ! Calme-toi ! Tu me fais peur. »

En effet, il y avait de quoi être effrayé par la fureur de la jeune Syldure. Telle une amazone vaincue, elle se laissa tomber de tout son poids dans le canapé en murmurant : « Que vais-je devenir ? » et resta immobile, éperdue.

Quelques minutes s’écoulèrent. Elvire osa enfin briser ce silence, plus angoissant encore que les éclats de voix.

« Si j’ai bien compris la situation, tu es fauchée.

– Fauchée, moissonnée et même écobuée !

– Et qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ?

– Si seulement je le savais ! Trouver un hôtel moins cher. Chercher du travail. Je n’ai jamais rien fait de mes dix doigts. Ce sera difficile. »

Elvire ne pensait plus tellement aux malheurs de son amie. Elle comprenait qu’elle avait quitté un port tranquille pour embarquer avec elle sur un magnifique navire de croisière qui venait de se prendre un iceberg. Une seule question la préoccupait, maintenant : le canot de sauvetage.

« Bon, dit-elle après réflexion, j’ai bien fait de garder mon appartement à Drancy, avec les A.S.S.E.D.I.C. je devrais pouvoir m’en sortir.

– Tant mieux pour toi, » répondit Lynda sur un ton indigné. Puis, après un silence :

« Dis-moi, Elvire, est-ce que tu pourrais m’héberger un peu chez toi en attendant de trouver une solution ? Je suis dans la mouise, là !

– Ce ne sera pas possible. C’est petit chez moi, tu sais ?

– Je ne prendrai pas de place, je dormirai sur un matelas pneumatique, dans ton salon… dans ta cuisine… dans ta cave…

– Je regrette, Lynda, tu es assez forte pour t’en tirer toute seule. Nous avons vécu de bons moments ensemble et nos chemins vont devoir se séparer ici. »

Lynda sentit le sang battre ses tempes avec violence. Cette nouvelle émotion était encore plus cruelle que les précédentes.

« Qu’est-ce que tu dis ? N’es-tu pas mon amie intime ?

– Euh, oui, mais…

– Oui mais quoi ? Tu ne vas pas m’abandonner maintenant, alors que j’ai besoin de ton réconfort ? »

Elvire était chargée de frayeur en voyant la colère illuminer les yeux de l’amie qu’elle était en train de trahir.

« Écoute, il faut que je m’en aille, maintenant, j’ai un rendez-vous important et je vais être en retard.

– Un rendez-vous ! Eh bien voyons ! Tu restes ici et tu t’expliques. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Es-tu en train de me faire comprendre que tu m’as accordé ton amitié seulement pour tout l’argent que tu m’as fait dépenser pour toi ? C’est bien ce que je dois comprendre ? Maintenant que je n’ai plus rien à donner, tu me jettes comme un vieux mouchoir en papier ?

– Je suis désolée, Lynda, je…

– J’ai vu ma carrière d’actrice se briser en éclats, j’ai perdu 400 000 euros dans l’affaire, plus ma Porsche, en tout ça fait 700 000, je me suis fait voler tout mon argent par un escroc, j’ai été trahie par l’homme que j’aimais. Tout cela en à peine une demi-heure. J’ai le tempérament solide, mais c’est tout de même beaucoup. Maintenant, je suis abandonnée par celle que j’ai prise pour ma meilleure amie.

– Je suis désolée. »

À cet instant, Lynda empoigna d’une main la chevelure d’Elvire, qui poussa un cri aigu. Elle pointa son index et son majeur tendus vers ses yeux. Quant à son regard, il n’avait jamais été aussi vif en menace.

« Tu es désolée ? Moi aussi je suis désolée. Je brûle du désir d’étriper quelqu’un. Il n’est plus nécessaire que j’aille à Tahiti : tu es ici en face de moi. Est-ce que tu veux sentir deux ongles fouiller le fond de tes yeux ? Dis, tu veux savoir l’effet que ça fait ?

– Ne me regarde pas comme ça ! Tu me terrorises. Lâche-moi, laisse-moi partir. Au secours !

– Tu as raison, dit-elle, laissant retomber ses bras le long de son corps, détale ! Cela vaut mieux pour ton matricule. »

Elvire sortit. Elle n’appela pas l’ascenseur, mais dévala l’escalier en pleurant, se précipitant vers la sortie de l’hôtel sous le regard effaré du personnel et des clients. Elle courut, toujours en larmes, le long de l’avenue Georges V et disparut dans la station Alma-Marceau.

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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