La Reine Lynda (21)

Chapitre XXI
Rumeurs et complots

Sabine Mac Affrin, malgré sa crainte, avait accepté un nouveau rendez-vous, dans une salle annexe du palais royal, avec l’ambitieux marquis de Kougnonbaf.

« Pour une fois, vous êtes ponctuelle.

– Avez-vous apporté ma génisse ?

– Elle vous sera livrée chez vous. Imaginez le scandale que ferait ma fiancée si l’animal venait à bouser sur ce royal tapis du XVIe siècle.

– Je comprends la situation. Mais ne tardez pas trop.

– Avez-vous du nouveau concernant notre affaire ?

– Bien sûr. J’ai d’excellentes nouvelles pour vous. Notre Elvire nationale remplit très bien sa mission. Elle m’apporte de précieux renseignements ; une véritable Mata Hari !

– À quoi donc vous sert votre boule de cristal ?

– Pour le moment ? À rien. Elvire la remplace avantageu-sement.

– Et que voyez-vous dans votre Elvire ?

– Des choses qui vous réjouiront. Vous ne regretterez pas d’être passé à l’étape bovine.

– Mais encore ?

Notre chère Lynda est décidément une pauvre fille bien naïve. Elle est allée se jeter sans pagaie dans les chutes du Niagara.

– Voilà qui me réjouit. Mais j’aimerais un peu plus de détails.

– Lynda s’est acoquinée avec des voyous de la pire espèce : des trafiquants de drogue, des contrefacteurs, et j’en passe. Sous prétexte de vouloir les convertir à la foi chrétienne, elle s’est convertie à la mafia parisienne.

– Mais c’est merveilleux ! S’exclama Ottokar en sautillant d’excitation. Sabine, nous la tenons !

– Mais ce n’est pas tout. Cette folle s’est mise dans la tête de protéger des immigrants clandestins, de ces Africains qui parasitent la France comme des courtilières.

– Diable !

– Elle a même tourné la tête d’un commissaire corrompu dont elle a fait son complice.

– Trop fort !

– Elle a mis son commissariat à feu et à sang.

– C’est ma pire ennemie, mais je l’admire.

– Et c’est à ce stade de l’action que notre Elvire intervient. Elle use en virtuose de la science diabolique que j’ai mise à sa disposition.

– Que fait-elle ?

– Lynda et sa bande sont allées se cacher dans une ferme isolée à cent cinquante kilomètres de Paris. Mais Elvire a retrouvé leur repère, et elle l’a signalée aux autorités comme une redoutable terroriste. L’élite de la police française est à ses trousses. D’ici quelques jours, que dis-je, quelques heures, vous pourrez annoncer dans votre presse minable qui empoisonne le pays, que Lynda est morte, le corps transpercé par une cinquantaine de balles.

– Encore heureux que la Syldurie ne soit qu’un tout petit pion sur l’échiquier international. Vous imaginez un peu si elle était présidente des États-Unis !

– Cette bonne nouvelle mérite bien un taureau, camarguais de préférence.

– Vous aurez votre taureau, avec l’arène et le matador qui se placent autour.

– La Toute-puissance récompensera votre générosité. »

Le marquis s’oubliait de bonheur et délaissait toute retenue. Tel le fameux boxeur Mohamed Ali qui, après chaque victoire, bondissait sur le ring en criant « I’m the best ! I’m the king ! » il bondissait, lui aussi en se frappant la poitrine :

« Vivre la Syldurie ! Vive le roi ! Vive Ottokar Premier ! Euh… Pas un mot de tout cela à Éva, bien entendu. Elle me prend toujours pour le charmant prince.

– Vous pouvez compter sur ma discrétion.

– Merci. Mais je ne vais pas vous prendre davantage de votre temps. Il me reste des tas de détails à régler. Plus tôt je serai intronisé roi, et plus tôt je serai satisfait. »

Et le marquis de Kougnonbaf, ivre de joie, s’éloignait en sautillant comme une petite fille dans la cour de récréation.

Sabine, la magicienne, envisageait la situation sous un autre angle :

« Vive Ottokar Premier ! Pauvre imbécile ! Sombre andouille ! Lamentable crétin ! Crois-tu qu’on se serve de la Toute-puissance comme d’un outil ou comme d’un larbin ? T’imagines-tu, pauvre bougre, que quelques poulets et quelques cochons suffisent à calmer son appétit ? Le prix à payer est bien trop élevé pour toi, mon petit bonhomme ! La Toute-puissance te réclamera ton âme et ton sang. Et d’ailleurs, cela me fend le cœur de m’imaginer que je vais, moi seul, fournir tout le travail, affronter la colère de la famille royale au péril de ma vie, ou du moins de ma liberté, pour que toi, prétentieux marquis, tu te repaisses des marrons que je t’aurai tirés du feu. Tu ne connais donc pas la puissance que tu as invoquée pour te vautrer sur le pouvoir. Ah ! Ça non, mon ami ! J’ai donné à la Toute-puissance ce que je possédais de plus précieux : la place qui m’était réservée dans les lieux célestes. Je me suis totalement soumise à mon maître, et ce n’est pas gracieusement. Espères-tu, marquis, que je me contente d’être rétablie dans mon rôle de Grande Astrologue royale ? J’en désire beaucoup plus, et je maîtrise des pouvoirs qui te sont étrangers. Attends un peu, mon petit marquis ! Tu n’es rien d’autre qu’un moineau dans ma main. Je te caresse les plumes, ça te réchauffe, c’est agréable, mais au moment choisi, mes doigts vont se refermer sur toi, tu seras prisonnier dans mon poing comme dans une cage dont les barreaux de fer vont te broyer. Quand j’ouvrirai à nouveau la main, tu ne seras plus qu’une boule de chair et d’os que je jetterai à terre avec répugnance et que je chasserai loin de moi à coup de pied. Adieu, marquis, oublie tes insolents rêves de pouvoir. La Syldurie devra courber l’épaule sous le joug d’une reine impitoyable : moi, Sabine Première. Lynda voulait faire de ce pays un royaume chrétien, Ottokar un royaume athée, moi, Sabine, je placerai ce pays sous la lumière des ténèbres. Malheur à quiconque refusera de servir la Toute-puissance ? »

Éva, toujours sous le charme du beau marquis, était en proie à de vives inquiétudes, un sinistre pressentiment oppressait son cœur. L’absence de Lynda lui pesait, elle réalisait dans cette solitude qu’il lui manquait la force et la détermination de sa jeune sœur. Tel un fantôme invisible, elle sentait autour d’elle la présence de la redoutable magicienne.

« Lynda avait beau me prêcher que je suis couverte par le sang de Christ et que les forces des ténèbres ne peuvent rien contre moi… pensait-elle, souvent je sens les mains de Sabine serrer mon cou. Ah ! Lynda ! Lynda ! Reviens vite, je t’en supplie ! Il n’y a que toi qui possèdes l’autorité sur les forces de ténèbres qui m’entourent. Heureusement, Otto, mon fiancé, me soutient par sa présence, et son amour me réconforte. Pourtant Lynda m’avait préconisé de me méfier de lui. Je crois qu’elle s’est trompée. Ottokar est si doux, si bon envers moi ! Que ferais-je sans lui ? »

Dans son angoisse, justement, elle allait chercher le réconfort dans les bras de l’homme qui lui avait déclaré son amour.

« Ottokar, mon bien aimé, te voici enfin ! Où étais-tu donc ?

– Je suis à la fois désolé et ravi de t’avoir manqué. J’ai été retardé par une conférence de presse. La Syldurie est dans une situation très délicate. Je ne sais pas si je dois t’en parler. Ta sœur Lynda… »

Éva étreignait Ottokar de toutes ses forces et collait son visage contre sa poitrine.

« Otto, je suis inquiète, j’entends toutes sortes de bruits de cour. Lynda serait en grande difficulté, on dit même qu’elle serait…

– Ma pauvre chérie, je sais que c’est très dur pour toi. Je connais l’amour que tu portes à ta sœur, mais il vaut mieux que tu saches maintenant la vérité, Lynda… »

La jeune princesse éclata en sanglots.

« Elle est morte ?

– Lynda a été très imprudente, elle a voulu refaire sa révolution française avant de la faire chez nous. Pourquoi a-t-elle fait cela ? Elle a mené un combat qui n’était pas le sien. Elle s’est mise hors la loi.

– Est-elle morte ?

– J’en suis désolé, ma chère petite Éva. Elle a provoqué les autorités de ce pays et elle a été abattue par les forces de l’ordre.

– Ce n’est pas vrai ! Dis-moi que ce n’est pas vrai ! Tout cela n’est que rumeur !

– Hélas, non. Nous le savons de source officielle. Dès ce soir, ma presse annoncera la fin tragique de notre souveraine.

– Ottokar, c’est épouvantable.

– Il faut être courageuse, dit-il en caressant les cheveux d’Éva. À présent, tout le poids de la Syldurie repose sur tes frêles épaules. Te voilà reine, et moi, je suis ton Prince consort. »

Il ajouta tout bas, entre ses dents :

« En attendant d’être ton roi et ton maître, petite grue ! »

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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