Jephté -Acte IV (2)

Deuxième tableau

Décor de l’Acte III

Scène VI

JEPHTÉ
Quel bonheur de trouver, après tant de souffrance,
Le calme et le repos. Quelle paix ! Quel silence !
Après le bruit des armes, et les chocs, et les cris,
Retrouver pour mon corps sous la tente un abri ;
Après les cavaliers brisés sous leurs montures,
Sous leurs chevaux percés, quelle déconfiture !
Les corps décapités, les soldats égorgés,
Les rivières de sang, les soudards enragés…
L’Éternel soit loué, cette guerre est finie,
L’Arrogance d’Ammon par le ciel est punie.
D’ici demain ce camp nous sera démonté,
Je reverrai enfin Mitspa, noble cité,
Au flanc de Galaad, citadelle fière,
J’irai m’y retirer dans ma maison de pierres,
Près de ma cheminée. Là, bienheureux vieillard,
Je finirai mes jours en tranquille gaillard.
J’aurai bien mérité ce bonheur sans partage
Car j’aurai servi Dieu avec force et courage.
Myriam aura donné de beaux petits enfants
Que je verrai courir autour de moi, riant.
Nous formerons ensemble une belle famille.
(On entend la voix de Myriam, chantant comme au premier acte.)

Scène VII

JEPHTÉ – MYRIAM – ZAKAN

JEPHTÉ
Mais, j’entends une voix. Qu’est-ce donc ?

MYRIAM
Chantez, chantez
Qu’il soit exalté
Car il est le Dieu de nos pères.

JEPHTÉ
C’est ma fille !

MYRIAM
Louez, louez
Le Dieu d’éternité
Des prodiges il opère.

(Elle sort de la tente, chantant et dansant.)

JEPHTÉ
Hélas ! ma pauvre fille !

MYRIAM
Il est notre grand guerrier.
Il est notre bouclier.

JEPHTÉ
  Mets un terme à ton chant !

MYRIAM
Quand le Pharaon, le Pharaon furieux
Poursuivant d’une rage immonde
Le peuple au cœur pur et pieux
Au cœur pur et pieux
Adonaï sépara les ondes.

JEPHTÉ
Te tairas-tu, Myriam ?

MYRIAM
Il sépara les flots
Et la mer des Joncs furibonde,
Et la mer furibonde

JEPHTÉ
Sort cruel et méchant !

MYRIAM
Et la mer furibonde
Les chevaux il a emporté.
Du Dieu vivant la grâce abonde
Et grande est sa bonté.

JEPHTÉ
Elle vient. Quel malheur ! Funeste providence !

MYRIAM
Il a renversé
Chevaux et cavaliers
Il est notre grand guerrier.

JEPHTÉ
Pourquoi ce Dieu sur qui j’ai mis ma confiance
M’a-t-il ainsi livré aux griffes de Satan ?

ZAKAN(Il sort de la tente, chante en duo avec Myriam, mais se tient toujours derrière elle.)
Chantez, chantez.
Louez, louez.

MYRIAM
Louez, louez.
Chantez, chantez,
Louez le Dieu d’éternité.
De Pharaon la grande armée…

JEPHTÉ
N’approche pas de moi !

ZAKAN
De Pharaon la grande armée…

MYRIAM
Dans les flots fut précipitée.
Il est notre bouclier.

JEPHTÉ
                                   Non ! Ma fille ! Va-t’en !

ZAKAN
Dans les flots fut précipitée.
Il est notre bouclier.

ZAKAN et MYRIAM
Chantez, chantez.
Louez, louez.
Louez le Dieu d’éternité.
De Pharaon la grande armée
Dans les flots fut précipitée.
Il est notre bouclier.

MYRIAM
Eh ! L’air de ces montagnes est vraiment bénéfique
À ma voix de soprane.

JEPHTÉ
                                   Retrouvailles tragiques !

MYRIAM
Béni soit ton retour, serre-moi sur ton cœur.
(Jephté déchire son vêtement.[1])

MYRIAM
Que signifie…

ZAKAN
                        Jephté !

JEPHTÉ
                                        Mon seul enfant ! Malheur !

ZAKAN
Étonnantes manières ! Quelle étrange accolade !

MYRIAM
Quoi ? Justifieras-tu, père, cette incartade ?
Je viens vers toi chantant, dansant pour t’accueillir
Et tu bondis d’effroi en me voyant venir,
Déchire ton habit et crie, Dieu me pardonne
Comme si tu voyais une horrible démone.
J’espérais de ta part une autre attention
Et j’attends sur-le-champ tes explications.

JEPHTÉ
Mon enfant, est-ce ainsi que l’on parle à son père ?

MYRIAM
Si père devient fou, ce n’est pas mon affaire.

JEPHTÉ
Ma fille…

MYRIAM
                Mais pourquoi ces larmes dans tes yeux ?

JEPHTÉ
J’ai fait, pauvre Myriam, un serment devant Dieu.

MYRIAM
Et alors ?

JEPHTÉ
              Quel malheur ! Quel fardeau nous accable !
Un vœu à l’Éternel !

MYRIAM
                                C’est donc irrévocable ?

JEPHTÉ
Irrévocable, et prononcé devant témoin.
Je n’ai pas d’autre choix.

MYRIAM
                                   Est-ce grave à ce point ?

JEPHTÉ
J’ai promis au Seigneur, si je gagne la guerre,
D’offrir en sacrifice, quand ce serait ma mère,
Celui qui de ce camp sortirait le premier.

MYRIAM
Ô mon père…

JEPHTÉ
                        Pour moi la fange et le fumier.
Ô parleur insensé, dépourvu de cervelle !
Et toi qui es venue pour m’embrasser, la belle !
Eussé-je en combattant trouvé cent fois la mort,
Je n’aurais pas connu le deuil et le remords.

ZAKAN
Quel père pourrait-il survivre après ce crime ?
Je m’en vais de ce fer l’envoyer dans l’abîme.

MYRIAM
Que fais-tu ?

ZAKAN
                  Ce forban mérite de périr.

MYRIAM
Comme verser le sang tu te plais à courir !
Pose-moi cette épée. Quelle est cette folie ?
Tu ne changeras rien au devoir qui me lie.
Cette divine paix qui naît au fond de moi
Inonde tout mon être. C’est le fruit de ma foi.
J’entends la voix d’amour du Dieu qui m’a saisie.
N’avais-je pas promis de lui donner ma vie ?
Pour la paix de mon père il faut payer le prix ;
Que Dieu prenne en son sein l’enfant qu’il a chéri.
Sois apaisé, Zakan, et n’aie point de colère ;
Je dois jusqu’à la mort obéir à mon père.

ZAKAN
Mais, je te perds, Myriam.

MYRIAM
                                        Ne sois donc pas jaloux.
Je suis d’abord à Dieu plutôt qu’à mon époux.

ZAKAN
Je t’aime et je ne puis comprendre ta sagesse.

MYRIAM
Continue de m’aimer.

ZAKAN
                                   Je t’en fais la promesse.

JEPHTÉ
Ma douce enfant chérie, tu ne me hais donc point ?

ZAKAN
Moi non plus.

JEPHTÉ
                        Me voici rassuré sur ce point.

MYRIAM
Avant de trépasser par la flamme et la corde,
Il est une faveur qu’il faut que tu m’accordes.

JEPHTÉ
Laquelle ?

MYRIAM
               Donne-moi juste deux ou trois mois.
Je prendrai mes douleurs et mon deuil avec moi.
J’irai vers mes amies, les filles du village.
De ma virginité, avec ceux de mon âge,
Je porterai le deuil.

JEPHTÉ
                             Je suis désemparé.

ZAKAN
Jephté, tu n’es pas seul, arrête de pleurer.


[1] Selon la coutume des Israélites, c’était une manière d’exprimer le deuil, la colère ou le désespoir.

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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