La Tour Plogrov (19)

Chapitre XIX
Le Devis

Remontée comme une horloge comtoise, Lynda se recoiffe de son casque et enjambe sa monture. Elle se lance dans une chevauchée fantastique à travers le château de ses ancêtres et précipite son bolide du perron sans toucher une seule marche. Elle cabre son pur-sang et disparaît sur la place où une dizaine de manifestants encadrés d’une compagnie de policiers, l’applaudissent. Elle lâche d’une main son guidon pour les saluer (les manifestants, – les pieuvres, elle s’en moque).

Passant sur le quai Antonov, elle s’arrête pour contempler une large fosse envahie, comme une fourmilière, de lourds engins de chantier.

« Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? se dit-elle. Ces travaux ont commencé après mon départ, et aucune pancarte pour nous indiquer ce que l’on construit et ce que cela va nous coûter. Bizarre, tout ça ! »

Alors qu’elle contemple ce trou béant, une parole de Jésus lui traverse l’esprit. Elle se sent irrésistiblement poussée à sortir de sa poche son téléphone portable.

« Allo ! Mon petit Dimitri ? C’est encore moi. Je ne te dérange pas ? Si, je te dérange ? Écoute, j’ai une pensée profonde à te partager : “Lequel de vous, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi la terminer”. [1]

Dimitri lui raccrocha au nez.

Le lendemain, Lynda reçut les déshonneurs de la presse. Celle-ci ne manqua pas de publier en première page la photographie des exploits motocycliques de l’ancienne reine et d’accuser son ignoble conduite.

D’ailleurs, le président a déchu Ottokar de son titre de marquis et l’a limogé de la direction de son groupe de presse en faveur de son rival Miroslav de Bifenbaf, lequel cumule donc les fonctions de directeur de Plogrov Presse, de Premier ministre et de trafiquant de drogue international.

De retour à son point de chute, elle serra dans ses bras Julien et ses enfants. Elle raconta son aventure à son mari.

« Quel pauvre type ! soupira Julien. Quand je pense que j’étais jaloux à cause de lui !

– Et moi, quand je pense que je t’ai frappé à cause de lui ! Je ne me le pardonnerai jamais.

– Moi, je te l’ai pardonné. Pourquoi refuserais-tu de te pardonner à toi-même ? »

La visite de Lynda, ainsi que son appel, avait mis le président de mauvaise humeur. Il convoqua son conseil des ministres restreint : Miroslav de Bifenbaf, Premier ministre ; Judith Mac Affrin, qui elle aussi cumule les mandats de chanteuse de pop-rock-rap métallique, de ministre de la Culture, de sorcière et de Première Dame ; Maxime Kamil, qui vient de terminer sa peine pour escroquerie et détournement de fonds, ministre des Finances ; Djemila Maindanlcamboui, auteur de romans licencieux, ministre de l’Éducation nationale.

Voilà tout ce beau monde réuni autour d’une table ronde. Des documents circulent entre les mains des participants.

« Je suis très mécontent, dit Plogrov, mécontent et déçu. Regardez-moi ces devis ! C’est une honte ! Où va la Syldurie ? J’ai promis au peuple un monument qui ferait notre fierté nationale, bien plus que notre tour Eiffel, ce serait notre tour de Babel, symbole de la libération de l’humanité contre la tyrannie de Dieu. C’est tout de même quelque chose ! Eh bien non ! Pas pour ces messieurs ! J’ai engagé tout le budget dont dispose la République ! Et voilà ! C’est tout ce qu’ils peuvent nous faire ! Une pyramide tronquée de trente-deux étages ! Et encore ! Si je mets un centre commercial en bas, il faudra enlever quatre étages en haut. C’est avec ça que nous allons atteindre le ciel et virer Dieu de son trône ? Messieurs et Mesdames les Ministres et Ministresses, j’attends vos propositions.

– Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? soupire Miroslav. Quand le Grec m’aura payé sa dette, je ferai un don.

– Avec ça on ira loin ! »

Maxime Kamil avance une idée :

« On peut étaler le projet. D’abord le centre commercial, et à partir de l’année suivante, un étage par an.

– Dans trois mille ans, on y est encore !

– Alors, je ne sais pas moi… payer la facture avec un chèque en bois… j’ai l’habitude.

– Tout ça, c’est nul ! Il faut trouver de l’argent pour finir cette tour. On va rogner à droite et à gauche, à commencer par l’Éducation nationale. Le peuple n’a pas besoin de s’instruire.

– Quoi ? s’indigne Djemila. Mais c’est vraiment n’importe quoi ! Et le programme d’endoctrinement intensif que nous mettons en place pour que les gosses comprennent que la pédophilie, c’est bon pour eux ! Ça coûte de l’argent, figure-toi ! »

Dimitri se prend la tête dans ses mains et soupire :

« J’en peux plus de cette bonne femme ! »

Le ton monte, les ministres commencent à se disputer. Le président n’écoute même plus. Le verset que Lynda lui a balancé comme un défi lui résonne dans la tête.

Judith, elle non plus, ne dit rien. Elle écoute la discussion en ricanant. Tout le monde est enfin à court d’arguments, elle profite du silence pour en placer une :

« Si je comprends bien, mon chéri, le véritable but de cette tour, c’est de faire la guerre à Dieu.

– Évidemment, pauvre gourde !

– Je suis peut-être une gourde, mais toi, tu ne réfléchis pas. Crois-tu qu’on puisse faire la guerre contre Dieu avec des lance-pierres ? Moi, je vais te la donner, la solution.

– Toi ? Ça m’étonnerait !

– Oh ! Mais c’est qu’il est désagréable ! Écoute-moi bien : si tu veux te débarrasser de Dieu, ce n’est pas l’affaire de l’homme, c’est celle du diable. Et il se trouve que le diable, moi, je le connais. Il habite à Athènes.

– Le diable habite à Athènes, et tu le connais !

– Il est déjà ressuscité deux fois, il a fait mieux que Jésus-Christ. C’est sérieux, comme référence. Invite-le. Il te soignera un devis aux petits oignons. »

Il aura suffi de quarante-huit heures pour que Franck et son infirmière, répondant à l’appel du président, atterrissent sur le sol syldure. Accueilli par une délégation présidentielle, il fut conduit en limousine présidentielle dans la suite présidentielle du palais présidentiel. Le soir même, il était convié à une réunion de travail. Un huissier les introduisit, sa compagne et lui-même dans un somptueux bureau où les attendaient Dimitri, Judith et Miroslav.

Les deux camps se faisaient face. Un silencieux malaise comblait l’espace. Miroslav se décida enfin à parler.

« Franck O’Marmatway, l’Athénien. C’est toi, sacripant, qui n’as toujours pas réglé ma facture.

– Miroslav de Bifenbaf, c’est toi, gredin, qui m’as menacé de régler la mienne. Tu ignores donc, gros sac de tripes, que je suis immortel ? »

Judith regardait avec mépris la jeune femme qui accompagnait son ancien amant.

« Tu en avais assez des bronzées, il te faut une pétasse blonde, maintenant ?

– Tu sais ce qu’elle te dit, la pétasse blonde ? »

Franck laissa tomber sur son ancienne collaboratrice un regard de chien battu qui semblait lui dire :

« Oh ! Judith ! Si tu savais tout le mal qu’elle me fait ! » [2]

Dimitri aurait voulu s’enfuir. Quel embarras ! Quelle idée d’inviter à la même table des individus qui se détestent ! C’était bien encore une idée à la Judith !

Pour calmer les esprits, il fit apporter une bouteille de six roses. Quand il n’en resta plus que deux, il se décida enfin à ouvrir le débat :

« Monsieur O’Marmatway, nous vous avons convié, à l’initiative de madame Mac Affrin qui vous connaît bien, parce que vous seriez en mesure de nous aider à réaliser un important projet.

– Nous vous écoutons. Quel est-il, ce projet ? intervint Xanthia.

– De quoi elle se mêle, celle-là ? riposta aussitôt Judith.

– Celle-là, c’est la nouvelle patronne. C’est moi qui dirige les opérations, c’est moi qui donne des ordres et c’est moi qui décide si nous marchons dans votre plan ou non. Et si tu n’es pas contente, tu dégages.

– Et toi, le grand Thanatos, l’immortel, tu ne dis rien ?

– Je suis bien obligé de lui obéir, » répondit Franck, penaud.

Dimitri exposa donc son projet avec passion. Franck et Xanthia l’écoutaient avec le plus grand intérêt. Xanthia dit enfin :

« Voilà qui ne manque pas d’ambition. Deux mille mètres, vous vous rendez compte ? Avez-vous pensé à la profondeur des fondations ? Et puis la prise au vent d’une telle construction ! Avez-vous aussi pensé à l’altitude ? Il va faire un froid de canard, là-haut. Ça va vous coûter une fortune en isolation et en chauffage. Croyez-moi, une telle construction est humainement impossible. »

Après une pause dans la voix, elle poursuivit.

« Mais ce qui est impossible à l’homme est possible à Thanatos. N’est-ce pas, mon lapin ?

– Oui, acquiesça Franck.

– La Toute-puissance prendra en main tous les travaux. Vous pouvez enlever vos pelleteuses et vos bulldozers, elle n’en a pas besoin. Inutile également d’embaucher des architectes ni des maçons, l’œuvre s’accomplira. Dans un an au plus tard, vous aurez votre tour, elle atteindra les lieux célestes ; le temporel deviendra éternel et l’eternel deviendra temporel. »

Dimitri, qui de temps en temps, sait se conduire en genteulmanne se leva et baisa la main de Xanthia.

« Merci infiniment, Madame, je savais que je pouvais compter sur votre coopération.

– Vous ne me demandez pas mon devis ?

– J’accepterai n’importe quelle condition et n’importe quel prix.

– La toute-puissance ne réclame ni or ni argent. Elle ne se satisfait que d’âmes bien sèches pour alimenter le feu de l’enfer.

– Combien ?

– La tienne, pour commencer.

– Ça, ce n’est pas un problème, mon âme, elle est damnée depuis déjà un bon moment.

– Celle de Judith.

– Pareil pour moi ! Je n’espérais tout de même pas finir ma course au paradis. Mon paradis, je le vis sur terre, tant que je suis vivante.

– C’est vrai que vos âmes ne valent pas un grain de mil décortiqué à tous les deux. Pour que Bélial y trouve son compte, il lui en faut une troisième, arrachée directement au royaume divin.

– Et qui donc ?

– Lynda de Syldurie. »

Dimitri, qui s’était resservi une rasade de whisky la recracha au visage de Xanthia et s’étrangla.

« Lynda ? Mais enfin… ma belle-mère a déjà essayé de la sacrifier au diantre. Elle ne s’est pas laissé faire, figurez-vous.

– Et bien entendu, tous ceux qui mettront les pieds dans ta tour seront à moi. »


[1] Luc 14.28

[2] Eh oui ! Après le grand Victor, je cite le grand Johnny. Je suis en baisse en ce moment.

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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