La Tour Plogrov (28)

Chapitre XXVIII
Recalée pour l’enfer

Que veux-tu que j’aille y faire ?

– Tais-toi et enfonce la pédale. »

Ce fut leur seule conversation pendant le début du trajet. Il faut dire que l’ambiance n’invitait pas à la convivialité.

Judith brisa le silence.

« Tu te souviens de ce qui est arrivé à Elvire ?

– Bien sûr.

– Eh bien ! Figure-toi qu’il m’arrive la même chose.

– Comment ça ?

– Xanthia !

– Tu veux dire…

– Cette poufiasse blonde ! Voilà que du jour au lendemain elle me prend en amitié, elle m’invite au restaurant ! J’aurais dû trouver ça louche.

– Je vois.

– À la fin du repas, j’avais la tête en plomb. Elle a été obligée de me traîner jusqu’à sa voiture. Quand je suis sortie du cirage, je ne savais plus où j’étais. Elle, elle était là qui m’attendait avec sa seringue. »

Il se fit un nouveau silence. Judith reprit.

« Si je fais ça, ce n’est pas que j’aie quelque chose de personnel contre toi. Je suis obligée d’obéir. Je vais te livrer à Xanthia, c’est elle qui l’exige.

– Elle t’autorisera peut-être à m’exécuter de tes propres mains. C’est là ton désir, n’est-ce pas ?

– Je ne sais plus où j’en suis. De toute façon, j’obéis à Xanthia. Tu sais, ce fameux jour, dans la caverne, quand tu as chanté Quel ami fidèle et tendre, avec Zoé, j’étais vraiment touchée dans le fond de mon cœur, j’étais sincère, mais le diable m’a reprise. Quand on a été sa prophétesse, il ne nous lâche pas comme ça.

– Je sais, Judith. Mais il n’est pas trop tard. Tu peux encore te repentir. »

Le véhicule était parvenu au pied de l’imposant édifice.

« Entre dans le parc souterrain. C’est gratuit. Plogrov est généreux. »

Il n’y avait pas beaucoup de voitures au niveau -1.

« On peut se garer ici, dit Lynda, il y a de la place.

– Non, descend. »

Le second niveau était totalement désert.

« Descends encore… encore plus bas… continue.

– On descend jusqu’où, comme ça ?

– Jusqu’au fond, au niveau -27.

– Pourquoi descendre aussi bas ?

– Pour nous situer au niveau de la République. Et puis, ça nous rapproche de l’enfer. »

La structure souterraine est plongée dans les ténèbres, mais à mesure qu’elle progresse, la voiture déclenche des cellules électriques qui donnent aux occupants l’impression de se déplacer en plein jour.

Au terme d’une spirale interminable, l’auto de Lynda atteint enfin le dernier sous-sol. Une voiture y est parquée. Un homme et une femme en sortent : Thanatos et Xanthia.

« Allez, descends ! »

Lynda sort de la voiture. Toujours sous la menace de la mitraillette. Xanthia s’avance d’un pas lent et solennel.

« Très bien, Judith ! Je savais que je pouvais compter sur toi. Maintenant, Lynda est entre mes mains, ta mission est terminée. Donne-moi cette arme, tu n’en as plus besoin. »

Judith obéit. À présent, c’est Xanthia qui tient Lynda en respect. Elle jeta un regard vers son complice.

« Elle ne me sert plus à rien. Je te l’offre, comme promis. »

Franck frappa Judith au ventre. Elle se plia avec un cri aigu, tomba sur ses genoux, puis sur ses mains, enfin, elle s’étendit au sol. De son corps jaillissait un flot de sang. Elle avait reçu un coup de poignard.

« Chacun son tour, ma jolie ! Tu me tues, je te tue. Égalité, un but partout. »

Sans réfléchir à l’arme redoutable pointée sur elle, la force exacerbée par la rage, Lynda se rua sur Thanatos et l’assomma d’un seul coup de poing.

L’agonisante montrait dans son regard qu’elle voulait parler à Lynda. Celle-ci se baissa pour entendre sa voix, saisit sa tête entre ses mains et l’aida à se redresser. Xanthia, oubliant sa prisonnière, tentait en vain de réanimer son compagnon.

« Lynda… venge-moi, je t’en prie. Tue-le.

– Thanatos a déjà été tué deux fois. Si je le tue, il trouvera bien un moyen de ressusciter. »

Judith esquissa un sourire, malgré sa souffrance.

« Il se croit immortel ! Mais il a mal lu le contrat qu’il a signé avec ma mère. Si on le tue, il ressuscite, mais seulement deux fois. La troisième sera la bonne. Tue-le, Lynda, tue-le !

– La mort de ta mère m’est suffisamment dure à porter. Je ne tuerai pas Thanatos. C’est à Dieu de s’en charger. »

Tout le corps de Judith se crispa, la couleur de sa peau avait viré du brun au blanc, puis du blanc au bleuâtre. Ses mains ressemblaient à des serres de vautour, ses yeux se révulsèrent, son visage demeura figé dans une horrible grimace, dure et froide comme le marbre.

Cela dura d’interminables secondes. Celle qu’on croyait déjà morte se redressa brusquement avec un cri strident. L’épouvante s’imprimait sur son visage.

« Je suis en enfer ! Je suis en enfer ! Au secours ! Lynda ! Sauve-moi ! »

Lynda la serra dans ses bras.

« Judith ! Judith ! Calme-toi ! Je suis ici. Tu es en vie. »

Judith murmurait :

« Je suis damnée… je suis damnée… »

Lynda répondit :

« Pas encore. Il te reste une minute à vivre. Tu peux encore être sauvée. Profite de ce dernier instant. Tu n’as que deux mots à dire, mais il faut qu’ils viennent du fond de ton cœur : “Pardon, Seigneur” »

La voix de Judith était presque inaudible :

« Pardon… pardon Seigneur. »

Ses mains commencèrent à s’ouvrir, son visage retrouva sa beauté, sa peau vira du gris bleu au blanc, puis retrouva le hâle hérité de ses origines créoles.

« Je… je suis sauvée… Jésus-Christ m’a sauvée. »

Lynda pleurait.

« Là ! Regarde ! Un ange ! Tu le vois ?

– Non, je ne le vois pas. Il n’est venu que pour toi.

– Comme il est grand ! Comme il est beau ! Il me sourit. Il me tend la main.

– Alors, mets ta main dans la sienne. »

Judith avait perdu beaucoup de sang. Après cette ultime émotion, sa respiration devenait lente, sa voix faible.

« Je suis sauvée… Lynda… quel… bonheur ! Je meurs… en paix. »

Tel un cygne à l’agonie, elle voulut chanter une dernière fois, épuisant ses forces ultimes :

« Quel… ami fidèle… et tendre…
Nous avons… en Jésus… -Christ,
Tou… jours… »

Judith soupira profondément.

Franck était toujours étendu, face contre terre, sa compagne ayant renoncé à le secouer. Lynda n’avait frappé qu’une fois, mais d’un coup magistral.

« Xanthia, dit-elle, regarde bien le visage d’une martyre. Seras-tu aussi belle quand tu comparaîtras devant ton juge ? »

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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