La Tour Plogrov (31)

Chapitre XXXI
Venin mortel

Brisée par son échec, la Police républicaine, appelée à rendre compte, se trouvait réunie dans le bureau présidentiel, du moins, ses deux représentants les plus significatifs bredouillaient des excuses en face du président.

« Ce n’est pas notre faute. Nous ne pouvions pas deviner que les galeries allaient s’effondrer.

– Affirmatif ! nous ne pouvions pas le savoir. Ce n’est pas notre faute.

– Vous voulez dire “négatif”, cher collègue.

– Affirmatif ! “négatif” ! C’est ce que je voulais dire.

– Oh ! mais c’est qu’ils commencent à m’agacer impérialement, ces deux incapables ! »

Polup, polup, polup.

« Allo ! Xanthia ! Descendez me voir immédiatement.

– Mais voilà ! voilà, je descends. Pas la peine de crier comme ça, ma petite loute !

– Je ne suis pas votre petite loute ! Je suis le président de la République. »

La blonde se précipita dans un ascenseur pour atterrir au garde-à-vous devant Plogrov.

« Xanthia ! Empoignez-moi ces deux imbéciles et jetez-les en prison, avec la bande à Andropoulos.

– Est-ce que je peux leur casser un bras ou deux, pour m’amuser ? Ce n’est pas plus cher. C’est le même tarif.

– Obéissez ! Faites ce qu’on vous dit, sans en rajouter.

– C’est tout de même dommage ? Allez ! venez, vous deux.

– Quand vous aurez fini, vous monterez me voir. J’ai deux ou trois mots à vous dire. »

Xanthia et Thanatos occupaient à eux seuls le dix-septième niveau de la tour. Étant donné que les appartements de ce magnifique complexe immobilier ne trouvaient pas d’acheteurs, ils avaient bien raison de prendre leurs aises.

Il y avait d’ailleurs de l’eau dans le gaz au milieu de ce couple. Depuis que Franck avait mordu l’asphalte du vingt-septième sous-sol, Xanthia ne cessait de le persifler.

« Alors, grand Thanatos ! L’invincible ! Sais-tu combien de temps tu es resté sur le carreau ? Dix-sept minutes. Et tu t’es vu, avec ton coquard. Il est joli, le maître de l’univers ! »

Xanthia, justement, remontait, toute guillerette, de sa dernière entrevue avec Dimitri. Elle regardait avec une ironique compassion l’œil de son compagnon qui retrouvait progressivement une saine apparence.

« As-tu vu ? Maintenant, il est jaune, avec un peu de rouge et encore un peu de noir au milieu. On dirait le drapeau allemand ! J’aimais mieux avant, quand il était tout violet. Si tu veux, je peux te le refaire, ton maquillage.

– Tu ne sauras pas faire aussi bien qu’elle, de toute façon. Et arrête de te payer ma tête, ça commence à bien faire ! Je te rappelle que je n’ai plus besoin de tes talents de guêpe, je me pique tout seul. Miroslav me livre la drogue à vie. Je te garde parce que tu es la plus belle femme du monde, et que je ne puis m’empêcher d’être amoureux de toi.

– Cœur d’artichaut !

– Et d’ailleurs, tu as bien de la chance, car je te rappelle que Nimrod, c’est moi. Nimrod aurait blessé Dieu avec une flèche, mais moi, du haut de ma tour, je le tuerai. Je m’emparerai de l’univers et je le ferai tomber à tes pieds. Quel beau cadeau de mariage ?

– Ah ! Parce que tu veux m’épouser ! C’est nouveau ! Je te rappelle que ta tour, tu l’as vendue à Dimitri.

– Contre un sac de farine !

– Une farine dont tu ne peux plus te passer.

– Et contre l’âme de Lynda. Je n’ai pas eu Lynda, je reprends ma tour.

– Comment ça, tu n’as pas eu Lynda ? Elle est là, prisonnière, quelques étages au-dessous de ton fauteuil. Je croyais que tous ceux qui entraient dans la tour perdaient leur âme.

– Oui, en théorie. Mais quand on appartient au Crucifié… il ne lâche pas ses copains comme ça. Donc tout est dit. Dimitri a essayé de me rouler. Il ne m’a pas livré Lynda, je lui reprends ma tour. Je deviens dieu, tu deviens déesse, je tue Dimitri. Tu as tout à y gagner. »

Franck commençait à s’agiter.

« Tu commences à t’énerver, mon amour. Je pense que c’est l’heure de ton injection.

– Oui, il est temps.

– Veux-tu que je te pique moi-même, puisque je suis disponible ?

– Volontiers. La piqûre, c’est comme le café : on peut se le faire soi-même, mais c’est encore meilleur quand on se le fait servir par une jolie fille. »

Xanthia quitta la pièce pour y revenir au bout de quelques minutes, vêtue de sa blouse d’infirmière, portant sur un plateau stérile la seringue, le garrot et la fiole. Elle enveloppa ses mains dans des gants translucides et pratiqua l’injection.

« Ça t’a fait mal, mon trésor ?

– Je n’ai rien senti. Tu sais être douce, quand tu veux. »

Xanthia regarda la seringue vide avec un beau sourire.

« Tu vas rire, mon chéri. Je me suis trompée de produit. »

Franck se dressa, blême et tremblant.

« Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que tu m’as mis ?

– Oh ! Rassure-toi, rien de bien méchant. Et puis les effets de ce médicament disparaissent vite. Trois heures, quatre heures tout au plus. Tu verras comme c’est long, quatre heures, quand on souffre le feu de l’enfer. Tu t’attendais à rugir de plaisir et tu vas rugir de douleur. Ah oui ! Il y a des effets secondaires. À la suite du traitement, ton cerveau sera complètement démoli. Je t’enverrai à l’hôpital psychiatrique et on te fera manger ta bouillie à la petite cuiller jusqu’à la fin de tes jours.

– C’est bon. Tu m’as encore eu. Donne-moi un antidote. Je redeviendrai ton esclave, comme avant, c’est promis.

– Il n’y a qu’un seul antidote : le suicide.

– Pourquoi tu m’as fait ça ?

– Dimitri vient de me demander de l’épouser, pauvre cloche ! C’est avec lui que je veux partager le pouvoir et la divinité. Et je ne te permets pas de contrecarrer nos projets.

– J’ai chaud ! Cela devient insupportable.

– C’est mon médicament qui commence à agir. »

Après s’être servi un cognac, la cruelle blonde s’allongea confortablement sur le divan, ajustant les coussins à sa morphologie, elle assistait à l’horrible spectacle qu’elle avait provoqué. O’Marmatway arrachait ses vêtements, hurlait comme une victime sur le bûcher, se jetait contre les murs qui, eux aussi, criaient leur douleur. Il se précipita sur Xanthia qui se détourna pour esquiver le choc. Un jeu ignoble lui vint à l’esprit. Saisissant une nappe, elle jouait avec lui au toréador et se moquait de son impuissance.

Enfin, Thanatos ouvrit la fenêtre et se précipita au-dehors.

Satisfaite, Xanthia le regarda tomber, puis se versa un deuxième cognac.

« Procédons dans l’ordre, se dit-elle. Franck tue Judith, Lynda casse la figure à Franck, je tue Franck. Maintenant, je casse la figure à Lynda. »

Elle changea son accoutrement d’infirmière contre une tenue sportive. Puis elle fit quelques exercices d’échauffement, déchaînant ses poings et ses pieds contre un ennemi invisible, et enfin, se servit un troisième cognac.

« Pour me donner du courage. »

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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