La Tour Plogrov (33)

Chapitre XXXIII
Cumulonimbus

Il n’y a pas d’hôpital à la tour Plogrov, pas plus que de généraliste ni de dentiste, aucun professionnel de la santé n’ayant accepté d’y transférer son siège social. C’est donc à grand regret que Dimitri fit soigner sa vaporeuse blonde évaporée en terre profane. Il lui rendait quotidiennement visite à la clinique. Quant à Lynda, cocardée de partout, elle se remettait comme elle pouvait, la foi et le paracétamol l’aidant à supporter la douleur persistante.

Dimitri Plogrov lui rendit visite, à elle aussi.

« Comme te voilà jolie ! L’œil au beurre noir te va à ravir.

– Si tu es venu pour te payer ma tête, tu peux rentrer chez toi.

– J’ai un double problème avec vous deux. Premièrement, si déjà, avant le mariage, mes deux épouses se mettent sur la figure, ça promet d’être lourd à gérer dans l’avenir.

– Deuxièmement ?

– Deuxièmement, il faut que l’Épouse, avec un grand E, soit glorieuse, sans ride, ni tâche, ni rien de semblable, c’est dans les Éphésiens. Pour ce qui est des tâches, tu as ce qu’il faut, et ça n’a rien de glorieux. Je pensais vous épouser toutes les deux cette semaine, mais je vais être obligé d’attendre que vous soyez désamochées. Ça me contrarie.

– Ça te contrarie ? Pauvre chou !

– Alors, puisque tu m’as contrarié, j’ai décidé de te punir.

– Ça m’étonnerait !

– En plus de moi, tu vas épouser le marquis Miroslav de Bifenbaf.

– Ah non ! Pas celui-là. »

Plusieurs jours se sont écoulés. Xanthia a quitté la clinique et épousé Dimitri. Quant à Lynda, elle a enfin retrouvé son visage d’ange et son teint frais. Le président Plogrov commence à la trouver épousable.

Elle reçoit bientôt la visite de Xanthia, tenant à la main une petite valise et dans l’autre un pistolet.

« Suis-moi. »

Xanthia conduit sa rivale au dix-septième niveau, qu’elle occupe maintenant seule. Elle l’introduit dans sa chambre et jette la valise sur son lit.

« C’est pour toi : cadeau du président. »

Les yeux de Lynda plongent dans ceux de Xanthia, puis sur son arme. Il lui semble voir la balle au fond du canon. Puis elle regarde la mystérieuse valise.

« Eh bien ! ouvre-la ! Qu’est-ce que tu attends ? »

Lynda ouvre la valise. Elle contient une robe de mariée.

« Enfile-la.

– Si je la portais, ce serait un adultère.

– On ne te demande pas ton avis. »

Notre amie dut bien se résigner à revêtir la robe.

« Tu es merveilleuse. Regarde-toi dans ce miroir. Comme tu es belle ! C’est moi-même qui l’ai fait venir de Paris. Et je n’ai pas regardé au prix. Trente-cinq mille euros, s’il te plaît. Il faut bien ça. Ce n’est pas tous les jours que tu épouses un dieu. Il ne te manque plus que le fameux collier d’Olga. Tu ne veux vraiment pas que j’envoie quelqu’un te le chercher.

– Ça ira comme ça, » murmura-t-elle, la honte dans la voix.

Xanthia regarde sa montre.

« C’est l’heure. Nous sommes dans les temps.

– Toi aussi, tu seras bientôt dans l’étang…

– Pardon ?

– Dans l’étang de soufre et de feu.

– Allez ! Avance ! Ça me contrarierait de devoir faire un trou dans une robe si chère. »

Les deux jeunes femmes se dirigent vers l’ascenseur.

« C’est qu’il fait noir, d’un seul coup, » fait remarquer Xanthia.

En effet, la journée, ensoleillée depuis le matin, s’assombrit brusquement. Un nuage noir s’est formé dans l’azur. Il semble attiré par la structure de la tour dont il masque la partie supérieure.

« Qu’est-ce qu’on attend ici ? demande Lynda.

− Ton fiancé.

– Lequel ?

– Dimitri. Et la semaine prochaine, tu remets ça avec Miroslav, qui est toujours aussi fou de toi.

– Ce personnage me répugne.

– Moi aussi. Et comme je ne tiens pas à ce que ta lune de miel devienne une lune de graisse, je vais t’accorder une petite faveur. Pendant le repas de noces, je lui mets dans son café une sucrette à la Mac Affrin. Ni vu ni connu, il te fait une crise cardiaque. »

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Dimitri en sort.

« Très bien, les filles ; je vois que vous êtes ponctuelles. Eh bien ! Allons-y ! »

Le trio s’introduit dans la cabine spacieuse, glissant le long de la tour dont la structure de verre offre une vue panoramique. Elle s’élève sans bruit ni sensation de locomotion. La ville d’Arklow, son port, ses rivages et ses montagnes semblent se recroqueviller au pied de ce monument longiligne que la perspective rend de plus en plus ténu et fragile.

Il fait sombre. L’obscurité paraît presque totale quand nos voyageurs atteignent la partie enveloppée par le nuage. Ténèbres inquiétantes, car le vent et la pluie battent les flancs du monstre.

« Ne vous inquiétez pas, dit Plogrov, cette construction est à l’épreuve de toutes les intempéries. O’Marmatway me l’a garanti. Même Dieu ne pourra pas l’abattre.

– On a dit la même chose du Titanic, objecte Lynda.

− Mais tais-toi donc, idiote, riposte Xanthia, tu vas nous porter la guigne. »

La cabine émerge enfin de la zone de turbulence. Le soleil éclaire de nouveau le colosse de verre et d’acier. Pas un seul nuage ne se montre au-dessus de leur tête. Au-dessous d’eux, celui qui s’enroule autour de la construction comme un lierre autour d’un chêne paraît de plus en plus petit. S’il semble noir à ceux qu’il cache, il apparaît maintenant, à la lumière du soleil, éclatant comme la cime enneigée d’une montagne.

On ne lui prête plus attention.

La cabine s’élève toujours. Elle gagna enfin le sommet qui, rappelons-le, s’élève à trois mille cinq cents mètres au-dessus de la mer. La porte de l’ascenseur s’ouvre enfin, libérant Lynda, Xanthia et Dimitri qui se répandent sur une vaste plate-forme d’aluminium et d’acier. Au-dessus de leur tête, une immense sphère transparente constitue le sommet de la tour Plogrov.

« Que penses-tu de ce chef d’œuvre, ma chérie ?

– Admirable ! Il faut le reconnaître, acquiesce Lynda. Tu as construit tout cela avec l’aide du diantre, avec du sang et des âmes humaines.

– Il n’y a plus de diable, il n’y a plus de Dieu, il y a moi, Dimitri Plogrov. Regarde autour de toi cette infime partie de mon empire. C’est un empire en trois dimensions, car il s’étend sur toute la terre et s’élève dans les lieux célestes. Le Dieu que tu sers, s’il existe, va se lever pour me laisser la place. Regarde à tes pieds la Syldurie, dont tu fus la reine. Comme elle est petite ! Tu vois les reliefs qui la séparent de la Bulgarie ? et son point culminant : le mont Taidézo ? Vois-tu le Bosphore et Istanbul ? La côte turque et toutes ses îles ? Tout au loin, un peu perdu dans la brume, c’est Chypre. Et voilà la Grèce. On devine Athènes au fond de son golfe. Quelle chance qu’il fasse aussi beau pour notre mariage. »

C’est vrai, il fait beau. La vue semble s’étendre à l’infini et la courbure de la terre devient presque perceptible. Seule Arklow, la capitale recroquevillée au pied de ce monstrueux monument, demeure cachée par ce cumulus qui commence à gonfler comme un soufflé titanesque.

« Et tu n’as pas encore tout vu, » dit Plogrov, armé d’un sourire triomphal.

Au milieu de la sphère se dresse une colonne grise. Xanthia presse un bouton rouge sur le cylindre. Celui-ci s’enfonce et disparaît, découvrant un trône d’or. Deux lions en forment les accoudoirs, un cor de chasse en orne le dossier. Dimitri s’y installe, les jambes confortablement croisées, les mains caressant la crinière des lions.

« Moi, Dimitri Plogrov, président de la République de Syldurie, me proclame aujourd’hui empereur et dieu de l’univers sous le nom de Nimrod II.

− Ça t’en bouche un coin, petite grue ! » murmure Xanthia à l’oreille de Lynda.

Lynda ne répond rien.

« Attendons la suite des événements, » se dit-elle.

« Ma chère Lynda, poursuit Dimitri, crois-tu que ton Dieu soit d’accord pour que je t’épouse ?

– Non.

– Aussi, j’ai décidé de me passer de son accord et de me mettre à mon compte, et je vais commencer par me débarrasser de lui. Notre mariage sera mon ultime provocation avant sa défaite. »

Puis il descend les marches du trône, se tenant debout, les bras tendus vers le ciel, il proclame :

« Dieu du ciel, si tu existes et si tu n’as pas peur de moi, punis-moi de mon orgueil et de mon incrédulité en faisant tomber la foudre sur la tour. »

Un éclair timide et blafard jaillit du nuage, accompagné d’un grondement sourd. Dimitri éclate de rire.

« C’est tout ce que tu sais faire ? Mon pauvre ! Il est temps que tu prennes ta retraite. Place aux jeunes !

– Il est juste en train de s’échauffer, » ricane Lynda.

Dimitri, qui s’esclaffe à en perdre le souffle et se noyer dans ses larmes, ne remarque pas que le cumulus se transforme en un majestueux cumulonimbus argenté par le soleil.

« Bon, assez ri ! dit-il enfin. Xanthia, ma première épouse, tu as apporté ce qu’il faut pour la deuxième ? »

Xanthia ouvre un écrin recouvert de velours rouge tiré de sa poche. Il contient deux alliances.

« Je t’épouse sans protocole et sans cérémonie. Pas de mairie, encore moins d’église, pas de cantique ni de grandes orgues, pas de discours ni de sermon. Commençons !

– Dimitri, dit Xanthia, acceptes-tu de prendre pour épouse Lynda Lambert-Soussachnick-Sassouschnikof, ici présente ? Promets-tu de l’aimer et de lui rester fidèle jusqu’à ce que mort s’ensuive… euh… toute ta vie ?

– Oui.

– Lynda, acceptes-tu de prendre pour époux Dimitri Plogrov, ici présent ? Promets-tu de l’aimer et de lui rester fidèle toute ta vie ?

– Non.

– Je m’y attendais ! soupire Plogrov.

− Moi j’espérais qu’elle allait dire ça. Veux-tu que je lui arrange le portrait ? J’ai une revanche à prendre. »

Un coup de tonnerre interrompit cette édifiante discussion. Dimitri sursauta.

« Ça se rapproche, » dit Lynda.

Le sommet du cumulonimbus n’est plus qu’à une cinquantaine de mètres de la base de la sphère. La vue panoramique a disparu. On ne voit plus la mer Égée. On ne voit que la mer des nuages.

« Ça bouge, dit Xanthia.

− Nous ne risquons rien. Thanatos nous l’a garanti, » répond Dimitri.

L’obscurité a brusquement envahi l’espace. Le nuage a maintenant enveloppé la sphère de ses puissantes volutes.

« J’ai dit non à ta demande de mariage, mais Dieu a dit oui à ton invitation. »

Comme je n’aimerais pas me trouver en parapente au beau milieu d’un cumulonimbus !

« J’ai peur, » dit Xanthia.

La tour craque et grince. Le vent hurle à l’extérieur. La pluie, telle une cataracte, s’abat sur le vitrage. Comme les rafales de centaines de mitrailleuses, la grêle frappe le verre. Des pavés de glace lapident les verrières qui commencent à se fissurer. Le silence se fait soudain. On entend une voix grondante comme le tonnerre :

« “Tu disais en ton cœur : Je monterai au ciel, j’élèverai mon trône au-dessus des étoiles de Dieu ; je m’assiérai sur la montagne de l’assemblée, A l’extrémité du septentrion ; Je monterai sur le sommet des nues, je serai semblable au Très-Haut. Mais tu as été précipité dans le séjour des morts, dans les profondeurs de la fosse.”

− Esaïe quatorze, » dit Lynda.

Dimitri se dresse sur la plus haute marche de son trône et lève les poings vers le ciel.

« Non ! »

La voix se fait à nouveau entendre :

« “Ce que je désire, ce n’est pas que le méchant meure, c’est qu’il change de conduite et qu’il vive.”

– Ézéchiel trente-trois.

– Non !

– Tu n’as donc pas compris ? Dieu t’offre une dernière chance de salut. C’est pour que tu changes de voie et que tu vives qu’il a sacrifié son propre Fils. Descends de ce trône ridicule et prosterne-toi.

– Non !

– Tu vas regretter de ne pas avoir pris ton parachute. »

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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