La Tour Plogrov (35)

Chapitre XXXV
Atterrissage sur le train

Dimitri est donc passé du statut de sac de noix à celui d’alouette, il plane à présent dans les airs avec la grâce d’une patineuse sur glace.

Après de longues arabesques, il se reçoit sur la surface de la mer, sans élégance, car la partie la plus charnue de sa personne est la première à se mouiller. Il gagne une plage déserte à la nage.

Il contemple de loin le squelette décapité de ce que fut sa tour, fantôme sinistre et désolé.

« Dieu est toujours au ciel, et moi je suis par terre. Tout le monde me croit mort, autant en profiter pour disparaître et me faire oublier. Après tout, la République pourra bien se passer de moi. »

Lynda, qui n’est pourtant pas encline à la paresse, a dormi vingt-quatre heures d’affilée, son sommeil fut agité. Elle se tournait et retournait sur son lit comme une porte sur ses gonds. Elle appelait Julien, elle appelait Xanthia, elle invectivait Dimitri. Elle parlait d’escaliers, de foudre et de tonnerre. Par moment, Julien lui secouait l’épaule et lui demandait si tout allait bien. Elle le rassurait et se rendormait.

Au réveil, elle prit son petit déjeuner en famille, comme d’habitude, café au lait, pain grillé, confiture. Elle regarda à la fenêtre. La tour Plogrov est toujours debout, plus grise, plus laide, plus délabrée que jamais, coupant le panorama en deux.

« Combien de temps devrais-je supporter la vue de ce truc ? »

Elle alla s’asseoir à côté de Julien.

« La Syldurie n’avait déjà plus de reine, maintenant elle n’a plus de président.

– La Syldurie s’en débrouillera bien, ma chérie. Il n’y a qu’à organiser de nouvelles élections, et j’espère bien que tu seras candidate.

– Et Xanthia ?

– Quoi ? Xanthia président de la République ? Alors là ! j’émigre aux îles Aléoutiennes !

– Non. Je veux dire : est-ce que tu t’es aussi occupé d’elle ?

– Et puis quoi encore ? Je vous ai trouvées toutes les deux enchevêtrées l’une dans l’autre. J’ai eu assez de mal à te traîner jusqu’à la voiture et t’y faire entrer, s’il fallait en plus que je m’occupe de cette chipie ! »

Lynda lui lança un regard sévère.

« Ce n’est pas toi qui es lourde, mon amour, c’est moi qui ne suis pas costaud. »

Lynda sourit.

« Et puis, ta Xanthia, elle est assez grande pour se débrouiller toute seule. Elle n’a pas besoin de l’aide d’un minable ni d’un pauvre mec.

– C’est qu’elle a réussi à te vexer ! »

Xanthia avait bel et bien disparu de la circulation. Elle n’avait aucun intérêt à rester à Arklow ni à retourner à Athènes. Et si c’est elle qui avait émigré aux îles Aléoutiennes ?

Un sinistre grondement, accompagné d’une secousse, interrompit la discussion des deux époux. David et Léa qui jouaient tout près vinrent se blottir contre leurs parents.

« Papa, Maman, j’ai peur.

– Ce n’est rien, dit Lynda, un orage. On commence à en avoir l’habitude.

– Non, répond Julien, c’est un tremblement de terre.

– Regarde ! la tour ! »

Comme elle crie ces mots, un hurlement de métal broyé parvient jusqu’à leurs oreilles. Au-dehors, une masse impres-sionnante de poussière et de béton s’élève au pied de la tour Plogrov, assombrissant le ciel. Le vaste centre commercial qui constitue la base de l’édifice s’est effondré. Les vingt-sept sous-sols qui en constituent les fondations se sont affaissés sous son poids. Telle une toupie privée de sa vitesse et de son équilibre, la tour oscille et vacille, elle tord son corps longiligne comme une danseuse orientale.

« Seigneur, ne la laisse pas s’écraser sur la ville, » dit Lynda.

Le monstrueux monument, comme s’il hésitait, s’immobilise de nouveau, puis se courbe. Son sommet se penche vers la mer.

« Quel “plouf” ça va faire ! » s’exclame David.

Du revers de sa petite main, Léa détruit la tour de Lego presque à sa hauteur, qu’elle a construite.

Sifflant dans l’air comme une gigantesque cravache, l’œuvre de Plogrov et de Thanatos bascule. Les habitants d’Arklow sont rassurés, sauf les marins du port.

La construction titanesque s’étale à plat sur la mer. Deux énormes vagues se forment aussitôt, soulevant les bateaux par-dessus les quais, envahissant les rues de la vieille ville, déplaçant les voitures. Puis la mer, furieuse d’avoir été dérangée, reprend sa place dans une multitude de remous. En quelques minutes, elle aura retrouvé le repos.

« Elle est allée se jeter dans la mer ! s’écrie Moussa en bondissant de joie. Ma prière a été entendue. Alléluia ! »

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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