La Cantine des Italiens (16)

Chapitre XVI
Catulle Hudebault-Cétancy

J’espère que tu as bien compris ta mission, Alphonse. Empresse-toi de rejoindre Arklow et de faire valoir ta prétention à la royauté. Qu’importe la méthode. N’oublie pas que quand tu seras roi, je serai ta reine.

– Mais tu es déjà mariée à Dimitri Plogrov. »

Xanthia éclata de rire, puis lui glissa dans l’oreille :

« Je le tuerai, mon chou. »

Max ne va pas aller en prison, le tribunal a estimé que la destruction de son cartilage nasal était une peine proportionnée à la gravité de son délit. Il est donc remis en liberté avec l’injonction de quitter séance tenante le territoire syldure. De retour à Mons, il raconte son aventure, la tête entre les jambes, à maître Plogrov.

« Eh bien ! soupire celui-ci, la guerre n’est pas gagnée ! »

Fortifiée par l’amitié de Lynda, Susanne de Baffagnon a retrouvé sa sérénité. Après de longues effusions, elle quitte la capitale et pose ses valises dans son castel. La servante Katia l’attendait fidèlement, la tenant au courant des affaires courantes et du courrier reçu en son absence.

« Il y avait cette enveloppe sans timbre dans la boîte. Elle vous est adressée personnellement.

– La même enveloppe que celle qui contenait le fameux devis, qui d’ailleurs n’était pas un devis, n’est-ce pas, chère Katia ?

– Certainement pas, madame la duchesse, mais je ne voulais pas m’ingérer dans les affaires de monsieur le duc. »

Susanne marque une hésitation, puis se décide à ouvrir l’enveloppe. Elle contient un message manuscrit sur une feuille de brouillon pliée en quatre.

« Ne montez pas les bagages et rappelez le taxi, Katia, je repars pour Arklow et vous venez avec moi. »

Elle relit le message avec angoisse :

« Susanne,
Xanthia va vous tuer. Fuyez.
Alphonse. »

Voilà donc la duchesse de Baffagnon, accompagnée de sa camériste, installée durablement chez la reine de Syldurie, laquelle vient justement de recevoir une demande d’audience matérialisée par une carte de visite :

Catulle Hudebault-Cétancy
Ambassadeur

« Ambassadeur ! dit Lynda en tournant la carte entre ses doigts, et de quel pays ? Quoi qu’il en soit, je saurai le recevoir de la manière la plus diplomatique qui soit. »

Comme chaque fois qu’elle reçoit un hôte d’importance, la reine porte en son honneur sa plus belle coiffure et sa plus belle robe, la même qu’elle portait pour accueillir Slaw Koursaski.

Au moment convenu, alors que le soleil, comme toujours en Syldurie, est au rendez-vous, Lynda attend son ambassadeur sur la terrasse. Celui-ci gravit les marches, lui saisit délicatement la main et lui baise l’extrémité du majeur.

« C’est un immense honneur pour moi, de vous accueillir, monsieur Catulle Hudebault…

– Cétancy.

– Je ne crois pas avoir déjà eu le plaisir de vous rencontrer et votre carte ne précise pas de quel pays vous êtes l’ambassadeur.

– De la République de Saint-Marin. Comme Votre Majesté le sait sans doute, Saint-Marin est un pays minuscule, enclavé dans l’Italie et ne possède une ambassade que dans les grandes capitales. Or, la Syldurie est devenue un grand pays, c’est pourquoi madame notre présidente m’a délégué…

– Vous pérorez très bien, mais vous mentez très mal, monsieur le marquis, même de tous petits pays comme Saint-Marin ou la Principauté de Monaco ont une ambassade à Arklow. »

Le Marquis blêmit à l’appel de son surnom.

« Vous êtes un imposteur, et je finirai par savoir qui vous êtes réellement. Je vous conseille d’abréger cet entretien et de prendre congé. À moins que vous ne préfériez le poursuivre dans une soupente du palais, un petit coin de grenier à la poutre duquel est suspendu un sac de sable sur lequel je passais mes colères quand j’étais petite fille.

– Je… je ne comprends pas.

– Vous comprendrez bien assez tôt. Partez ! »

Lynda l’agressa de son redoutable regard. Catulle lui baisa la main et descendit l’escalier avec hâte, croisant, par un malencontreux hasard, la duchesse Susanne qui rentrait de sa petite promenade. Elle pousse un cri d’effroi.

« Alphonse !

– Je… Vous vous méprenez, chère madame, je suis Catulle Hudebault-Cétancy, et je ne crois pas avoir l’honneur de vous connaître. »

Alphonse s’éloigne d’un pas sans assurance. Entre la reine et la duchesse, il ne sait laquelle est la plus à craindre.

Lynda se précipite au bas des marches.

« Tu le connais.

– Pardonne-moi, je suis bien sotte, cet homme ressemble au duc, mon cher époux, j’ai été troublée. J’ai cru soudain voir en face de moi le seul homme que j’ai aimé dans ma vie, tel qu’il était quand nous nous sommes mariés.

– C’est tout de même étonnant, cette ressemblance, et si…

– Et si ?

– Et si vous ne vous étiez pas trompée ? Si Alphonse de Baffagnon et ce Catulle Hudebault-Cétancy, dit le Marquis, étaient le même homme.

– Ce n’est pas possible, mon mari est vieux. »

Lynda martèle son front de son index et de son majeur.

« Tout se tient. D’abord Dimitri et Xanthia disparaissent de la circulation et réapparaissent en Belgique. Alphonse de Baffagnon, lui aussi disparaît pour devenir leur complice. Par je ne sais quel tour de magie, ils lui donnent l’apparence physique qu’il avait à vingt ans. Sa visite et sa ruse grossière font partie d’un plan que je ne comprends pas, mais dont les Plogrov sont les architectes. Grâce à sa nouvelle apparence, personne ne peut le reconnaître, sauf toi, Susanne, et c’est pourquoi Xanthia est prête à t’assassiner. Le duc, reclassé marquis, ne convoite certainement que le trône de Syldurie, tandis que les Plogrov, infiniment plus ambitieux, le manipulent comme un drone pour parvenir à leurs fins. Se prennent-ils encore pour des dieux ? »

Une vibration dans la poche de Lynda met fin à cette réflexion.

« Lynda ? C’est Sigur. Les Plogrov ont quitté Mons.

– Tu en es sûr ?

– Certain. Ils ont déménagé au milieu de la nuit. En partant, ils ont tout cassé dans l’immeuble. La police est intervenue, mais on ne les a pas trouvés. Bien entendu, ils n’ont pas donné leur nouvelle adresse.

– Où qu’ils soient partis, c’est pour la Syldurie qu’ils sont dangereux. Merci à tous deux pour votre collaboration. Je vous envoie un billet d’avion et vous rentrez au pays. »

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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