La Cantine des Italiens (17)

Chapitre XVII
La Marque

Je suis désolé, Xanthia, vraiment désolé, j’ai échoué.

– Tu as échoué ! Sache mon petit bonhomme qu’on n’échoue jamais quand on porte la marque de Nimrod.

– Pourtant, les faits sont là. Il n’a pas fallu cinq minutes à Lynda pour me démasquer. Rends-moi ma vieillesse perdue et je m’en irai. Je retrouverai ma vieille duchesse et tu n’entendras plus parler de moi.

– Et comment est-elle parvenue à te démasquer, dis-moi ?

– La duchesse était auprès d’elle, et elle m’a reconnu.

– À qui la faute ? s’écrie-t-elle en levant les bras vers le ciel. À qui la faute ? J’étais partie pour lui régler son compte, mais monsieur a eu des remords, monsieur à l’âme trop sensible. Il a fallu que monsieur lui envoie un billet : “planquez-vous ma chèèère, la belle Xanthia arrive pour vous zigouiller.” Tu crois que je ne le sais pas ?

– Il y a encore autre chose, elle connaît mon surnom. C’est Max, il a parlé, j’en suis certain. D’ailleurs, si elle m’avait servi le même cocktail, et j’y ai échappé de peu, j’aurais parlé aussi.

– Alors, voici ce que tu vas faire : puisque ton pseudonyme ridicule et ton sobriquet de “Marquis” ne te servent plus à rien, tu redeviens le jeune duc Alphonse de Baffagnon, d’ailleurs, pour le titre, tu gagnes au change. Je t’établis prophète, tu retournes voir la reine, et tu lui diras : “Ainsi parle Nimrod, empereur de Babylone et dieu de l’univers. Parce que tu as transgressé mes lois, parce que tu sers un dieu inique qui me fait de l’ombre et ne cesse de m’humilier, parce que tu adresses des prières à son faux christ et laisses son esprit de mensonge diriger ta vie ; parce que tu as conduit ton royaume à me désobéir et à me mépriser, ainsi parle Nimrod, tu seras déchue de ta royauté, je te précipiterai à bas de ton trône, je te piétinerai comme une vieille araignée, je jetterai ton cadavre dans la mer, les poissons mangeront ta chair et les flammes de l’enfer consumeront ton âme jusqu’à la fin des temps.”

– Je ne vais pas aller lui dire ça ! Elle va me tuer !

– Si tu n’y vas pas, c’est moi qui te tue.

– C’est bon ! Écris-le-moi sur un bout de papier, sinon je vais en oublier la moitié. »

Heureusement pour tout le monde, toute semaine chargée d’ennuis et d’émotions finit par se décharger sur un dimanche. Et comme chaque dimanche matin, le pasteur Périklès et son ancien, Félix, se rencontrent à part une demi-heure avant le commencement du culte. Ils s’octroient un temps de prière et parlent de leurs impressions. Ils constatent avec bonheur que l’église locale s’enrichit régulièrement de nouvelles personnes assidues, et particulièrement de Frantsinitza dont les progrès dans la foi sont remarquables.

« Et que penses-tu de ce couple qui vient depuis deux semaines, qui arrive cinq minutes en retard et qui s’en va cinq minutes avant la fin, qui fait des louanges théâtrales, parlant fort, levant les bras au ciel ?

– Je ne sais pas… Ils sont bizarres, ils ne m’inspirent pas confiance.

– À moi non plus. Je me méfie des saints dont l’auréole éblouit toute l’assemblée. »

Frantsinitza est arrivée en avance. Elle choisit sa place au milieu d’une rangée de sièges vides. Progressivement, la salle se remplit de fidèles. Voilà notre couple louche qui arrive, légèrement en avance, comme pour traiter Périklès de médisant. Il s’installe de part et d’autre de Frantsy.

« Quel drôle de couple, se dit-elle. Pourquoi ne s’assoient-ils pas ensemble ? Il y a de la place ailleurs. Pourquoi justement à côté de moi ? »

Elle non plus n’a pas confiance ; cette matinée de dévotion lui est gâchée. La voilà dans de mauvaises dispositions spirituelles, elle craint à tout moment de sentir la main du tartuffe se poser sur sa cuisse.

Le culte s’achève enfin, il lui avait paru plus long que d’habitude et, surtout, elle n’avait rien retenu de la prédication. Lynda vient la saluer.

« Tu m’as l’air contrariée, ma grande, qu’est-ce qui t’arrive ?

– Ces deux-là ! Ils me font peur.

– C’est vrai qu’ils ont un je ne sais quoi qui me met mal à l’aise. Je ne saurais le définir. En as-tu parlé à Périklès ?

– Tu crois que je devrais ?

– Oui.

– Il y a encore autre chose : ils portent tous les deux un tatouage, le même que Max, au même endroit, sur la première phalange du pouce droit, un cor de chasse.

– Un cor de chasse ?

– Oui, un cor de chasse. »

Lynda se met à réfléchir :

« Alphonse aussi porte un cor de chasse tatoué sur le pouce droit. Ces deux gusses font partie de la même bande. Le cor de chasse, c’est l’emblème de Nimrod, et c’est aussi celle de Plogrov. Il y a des fadas qui se prennent pour Napoléon, lui, Plogrov, il se prend pour Nimrod. Il a l’intention de virer Dieu pour lui piquer sa place. Ce ne sont pas des souris qu’il a dans le grenier, cet homme-là, ce sont des ragondins !

– Ils me font peur. Ils viennent me chercher pour me ramener chez Max.

– Ne crains rien, si ces cocos veulent te faire du mal, il faudra d’abord qu’ils s’attaquent à moi, et quand je griffe, ça déchire. Mais cette histoire de cor est peut-être plus grave qu’elle y paraît. Allons trouver Périklès. »

Et le révérend Périklès Andropoulos ne tarde pas à inviter à goûter la reine Lynda, accompagnée de sa protégée.

« Penses-tu que ce cor de chasse soit la marque de la Bête ?

– Tu ne l’as pas, toi, ce tatouage ? Frantsinitza non plus ?

– Encore heureux !

– Bon, tu es sans doute la seule reine du monde à faire tes courses chez l’épicier du coin, mais toi, ou bien Frantsinitza, quand vous allez dans une boutique sans cette marque, on vous laisse entrer ?

– Oui, répondit Frantsy.

– Et à la caisse, on ne te fait pas d’histoire ?

– Non.

– Donc, ce machin-là, ce n’est pas la marque de la bête. Les chrétiens ont tendance à s’emballer rapidement. Toutefois, nous qui connaissons les Écritures, nous devons demeurer attentifs à toutes ces évolutions. Tout le monde nous fait une montagne de cette puce électronique qu’on peut se faire injecter dans la main. Nous avons raison de nous en méfier, ce n’est pas un simple gadget. En revanche, ce n’est pas ce bidule qui rendra les gens totalement dépendants de l’Antichrist, ce n’est qu’une étape. Maintenant, la nouvelle mode, ce sont les tatouages connectés, mais ce ne sont pas de vrais tatouages, on peut le coller sur son bras et l’enlever pour dormir, c’est plein de circuits électroniques, on le connecte avec son smartephon, c’est commode. La prochaine étape, ce n’est pas détaillé dans la bible, mais ça me paraît logique, ce sera un vrai tatouage connecté, et celui-là, pour s’en débarrasser, il n’y aura qu’une seule méthode : l’amputation.

– Charmant !

– Mais ce tatouage que portent les sbires de Plogrov, est-ce qu’il est connecté ?

– Je ne sais pas, il faudrait le vérifier. En tout cas, si Plogrov est vraiment celui qu’il prétend être, il faut s’attendre à ce que bientôt, ses complices puissent communiquer au moyen de cette marque. S’il réalise son ambition de s’emparer du pouvoir à l’échelle planétaire, cela signifie qu’il est vraiment cette bête qui monte de la mer, alors, tous devront porter cette marque s’ils veulent survivre, mais en l’acceptant, ils devront renoncer au salut éternel.

– C’est épouvantable ! s’exclame Frantsinitza, cachant sa bouche derrière ses mains. Qu’allons-nous devenir ?

– Ne vous affolez pas, jeune fille. Tous ceux qui sont nés de nouveau et appartiennent à Christ seront enlevés au temps opportun et échapperont à ce terrible dilemme. Tenons-nous prêts. Tous ces événements qui secouent la planète sont là pour nous rappeler que notre attente ne sera pas longue. » 

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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