La Cantine des Italiens (18)

Chapitre XVIII
Comme Moïse

Nous sommes jeudi, plus précisément, le premier jeudi du mois. Souvenons-nous qu’en ce jour, la reine de Syldurie doit s’astreindre à une coutume qu’elle juge ennuyeuse à souhait. Il faut dire que sa couronne d’or, sertie de diamants, de saphirs, d’émeraudes et de rubis, exhausse, s’il fallait le faire, la pureté de son front, l’éclat de ses yeux, les belles courbes de son visage et la finesse de sa chevelure, bouclée et tressée comme celle d’une déesse de l’ancienne Grèce. Le sceptre dans sa main gantée ajoute l’autorité à la grâce. Ce sont seulement les barons et les vicomtes qui, au pied du trône, précèdent leur requête d’une pompeuse révérence, car les ouvriers, commerçants et paysans savent qu’ils peuvent la rencontrer à tout moment pour lui demander secours.

Les courtisans commencent à arriver ; bientôt, il va falloir organiser des files, cela me rappelle une séance de dédicace au Salon du livre de Paris. Enfin, tout dépend de l’auteur ; quand j’organise une dédicace, point n’est besoin de prendre un numéro comme à la Sécurité sociale. Fin de la digression.

Voilà de nouveau notre ami le duc Alphonse, revêtu d’une élégance surannée, habit en queue-de-pie, chapeau haut-de-forme, il fait tournoyer avec adresse une canne d’ébène ornée d’une tête de cobra en argent. Lynda commence à pouffer.

« Alphonse de Baffagon ! Mais comme vous voilà beau ! On dirait Mandrake le magicien.

– Votre Majesté aura perdu l’envie de se ficher de moi quand elle aura entendu ce que j’ai à lui dire.

– Eh bien ! Je vous… Pff ! Pardon, je vous écoute.

– Ainsi parle Nimrod : parce que tu… Non. Ainsi parle Nimrod, le roi… Zut !

– Voilà qui commence bien ! »

Alphonse fouille fébrilement dans sa poche, il finit par y trouver un papier tout chiffonné qu’il déploie. Il lit péniblement, butant sur les mots :

« “Ainsi parle Nimrod, empereur de Babylone et dieu de l’univers. Parce que tu as transgressé mes lois, parce que tu sers un dieu inique qui me fait de l’ombre et ne cesse de m’humilier, parce que tu adresses des prières à son faux christ et laisses son esprit de mensonge diriger ta vie ; parce que tu as conduit ton royaume à me désobéir et à me mépriser, ainsi parle Nimrod, tu seras déchue de ta royauté, je te précipiterai à bas de ton trône, je te piétinerai comme une vieille araignée, je jetterai ton cadavre dans la mer, les poissons mangeront ta chair et les flammes de l’enfer consumeront ton âme jusqu’à la fin des temps.”

– Mon pauvre ami ! Je ne sais pas si je dois éclater de rire ou te donner la fessée devant tout le monde. »

Le duc laisse tomber aux pieds de Lynda sa canne qui, aussitôt, se transforme en un cobra et se dresse face à elle en sifflant.

« Alors ? Votre Majesté a-t-elle toujours envie de se payer ma fiole ?

– Le voilà qui se prend pour Moïse, maintenant ! De mieux en mieux !

– Prêtez allégeance à Nimrod, et ce serpent redeviendra bâton. »

Elle empoigne la gorge de la bête et lui brise le cou dans un craquement de bois sec.

« Ils saisiront des serpents. – Marc 16.18. »

Tous les témoins applaudissent.

« Maintenant, tu retournes voir ton Nimrod, et tu lui dis que je l’attends pour lui mettre mon pied au derrière. Hâte-toi de disparaître. »

Alphonse s’en va.

« Et ramasse ton bois mort ! »

Il revient sur ses pas, reprend le cadavre du reptile qui a repris la forme d’une canne brisée à la base du pommeau. Honteux et confus comme le corbeau qui a perdu son fromage, il s’en va pleurnicher sur les épaules de Xanthia.

« Là, tu en fais beaucoup, tout de même, on te donne des pouvoirs, et tout, et tu n’es pas capable de t’en servir correctement. Ton cas n’est plus de ma compétence, c’est à l’empereur de décider ce qu’il faut faire de toi, et s’il décide de te condamner à mort, je revendique le privilège de t’exécuter. »

Elle exhibe un revolver qu’elle plaque sur la nuque de son interlocuteur.

« Viens avec moi ! »

Pendant que l’incompétent prophète s’apprête à passer un mauvais quart d’heure, Lynda a convoqué deux policiers renommés pour leur compétence.

« En résumé, ce que je vous demande, c’est de répertorier toute personne qui porterait un cor de chasse tatoué sur le pouce droit. Est-ce bien clair ?

– C’est très clair, Majesté, nous avons bien compris notre mission.

– Affirmatif ! Notre mission, nous l’avons bien comprise, Majesté, c’est très clair.

– Votre collaboration me sera d’autant plus précieuse que vous avez travaillé pour Plogrov et que vous connaissez bien sa manière de fonctionner.

– C’est vrai. D’ailleurs, nous avons une vieille rancune contre lui : sa copine nous a rudoyés.

– Affirmatif ! Elle nous a rudoyés, sa copine, et contre lui, nous avons une vieille rancune, c’est vrai. »

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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