La Cantine des Italiens (21)

Chapitre XXI
La Mort des Aînés

Maître Nimrod ! C’est épouvantable ! Cette reine de Syldurie est pire que le diable ! »

Le duc de Baffagnon avait demandé à Plogrov un rendez-vous en toute urgence. Il pénètre dans son bureau sans grosse caisse ni clairon, saisi d’une angoisse proche de la folie.

« Votre Excellence ! Commencez par vous détendre, installez-vous dans ce fauteuil et permettez-moi de vous faire apporter un whisky, cela vous calmera. »

La belle Xanthia servit le duc avec diligence.

« Alors ? Racontez-moi ! Que vous a-t-elle fait de si diabolique, cette maudite reine de Syldurie ?

– Ma malédiction ! Ma… ma… ma plaie ! Elle me l’a renvoyée, sous la forme d’une… d’une trompette. Oui maître. C’est comme je vous le dis ! D’une trompette !

– D’une trompette ? Dites-moi, cher ami, n’est-ce pas plutôt de la flûte que vous auriez abusé avant de venir me voir ?

– D’une trompette ! Et le plus épouvantable, c’est qu’elle jouait la sonnerie au mort. »

Dimitri éclate de rire.

« Qu’avez-vous donc mangé hier soir ?

– De la choucroute.

– Eh bien voilà ! De la choucroute ! Il ne faut plus manger de choucroute le soir. C’est trop bourratif, trop lourd à digérer. Ça vous a donné des cauchemars.

– Je n’ai pas rêvé. J’ai vu une sorte d’entonnoir doré dans le ciel, et ça jouait de la trompette, et puis c’est devenu tout noir, et ça a pris la forme d’un cor de chasse, et ça faisait un bruit horrible, on aurait dit Arno quand il chante. Et puis, c’est tombé du ciel en plein sur mes terres. C’étaient les sauterelles ! Les sauterelles ! Elles ont envahi tout mon domaine ! Mes tomates ! Mes haricots. Elles ont tout mangé. J’ai dû m’enfuir. On en avait jusqu’aux genoux des sauterelles ! »

Dimitri se prend la tête dans les mains. Il se fait un long silence, interrompu par les sanglots du prétendant à la divinité.

« Lynda ! soupire-t-il, Lynda ! Cette garce ne rate pas une occasion de me ridiculiser. »

Il relève le buste et essuie ses larmes.

« Ça ne peut pas durer ! Nous allons employer les grands moyens. »

Dimitri et son acolyte se font servir un nouveau whisky.

« Restez avec nous, ma chère épouse, ce dont nous allons parler vous concerne, vous aussi. Mon cher duc, je suppose que vous avez lu le second livre de Moïse, ou, si vous préférez, le livre de l’Exode.

– Oh ! moi… vous savez… c’est Susanne…

– Soit. Vous êtes un béotien théologique, mais j’espère que vous avez tout de même fait le rapprochement entre la mission que je vous ai confiée auprès de la reine de Syldurie et celle que Dieu a confiée à Moïse auprès du roi d’Égypte.

– Oui, les plaies d’Égypte, les sauterelles, les grenouilles, et tout le bataclan.

– Au fait, il y en a eu combien de plaies, en Égypte ?

– Douze.

– Dix. Et ce n’est déjà pas mal. Ma chérie, veux-tu bien me passer ma Bible ? »

Voici l’ennemi déclaré de Dieu lisant les Saintes Écritures.

« Voyons ! Exode, chapitre sept. Nous y sommes… Le Nil changé en sang… ça, c’est fait. Continuons ! Les Français.

– Pardon ?

– Les grenouilles, ensuite, les moustiques, ensuite, les mouches qui piquent. La mort du bétail, les furoncles. La grêle, c’est fait aussi. Les sauterelles, idem. Enfin, les ténèbres, et ça nous fait neuf !

– Et vous voulez me faire faire tout ça ?

– Non, ça suffit. Nous avons déjà réalisé trois de ces fléaux avec un succès… plus ou moins relatif. Maintenant nous allons exécuter le dixième, last not least. La mort des premiers-nés.

– Tous les premiers nés du royaume ?

– Non pas tous. Je dois admettre que ce miracle est au-dessus de mes forces. Un seul enfant, mais pas n’importe lequel : le prince David, l’héritier.

– Vous voulez que j’aille assassiner le prince, comme cela.

– Mais non, Xanthia et moi, nous avons tout intérêt à le garder vivant. Vous l’enlevez, vous me l’amenez. C’est tout. Vous ne savez pas faire tomber le feu du ciel, mais enlever un enfant, ce devrait être dans vos cordes.

– Et comment je vais m’y prendre ? Je vais aller voir Lynda, je vais lui dire : ainsi parle Nimrod, et patati, et patata. Prête-moi ton fils, s’il te plaît, je n’en ai pas pour longtemps, jusque le temps de le sacrifier au diantre, et je te le rends.

– Ça, mon petit père, vous vous débrouillez comme vous voulez. Ce ne sont pas mes oignons.

– C’est toujours pour moi, les corvées ! »

Tandis que se trame cet odieux complot, Lynda n’a pas le cœur en paix, elle est envahie par une pensée obsédante :

« Convoque le général.

– Convoquer le général ? Mais pour quoi faire ?

– Convoque le général.

– Allons-nous avoir la guerre ?

– Convoque le général.

– Et qu’est-ce que je vais lui dire, au général ?

– Convoque le général. »

La jeune souveraine se décide à téléphoner à l’État-major.

« Mon général. La reine veut vous voir dans son bureau dès que possible.

– Allons bon ! Qu’est-ce que je lui ai encore fait ? Elle va me blâmer, c’est sûr. Depuis le coup des blindés sur la Place Royale, elle m’a dans le nez, de toute façon. »

Le général Dubrun-D’Andellocq, comprenant qu’il ne vaut mieux pas contrarier la reine, se rend promptement à la convocation. Au garde-à-vous, il affronte le regard autoritaire de Lynda, installée derrière son large bureau.

« Général, il m’est, je pense, inutile de vous rappeler de quelle manière vous avez gravement démérité. D’autre part, vous vous êtes mis au service de l’ignoble Dimitri Plogrov, ce qui ne vous grandit pas à mes yeux. J’ai d’abord voulu vous décharger de vos étoiles qui ont cessé de briller depuis longtemps, mais en définitive, j’ai décidé de lever les sanctions et de vous donner la possibilité de vous racheter.

– J’en suis infiniment reconnaissant à Votre Majesté.

– Dites-moi général. Je sais que les militaires sont peu enclins à la courtoisie, mais j’espérais qu’on vous avait appris à vous déganter devant une dame.

– C’est que… Majesté… J’ai un petit problème cutané, de l’eczéma, vous comprenez, c’est assez disgracieux et je crains…

– Au contraire, général, aérer votre peau ne peut que lui faire du bien. Tous les médecins vous le diront.

– C’est que…

– Enlevez vos gants. C’est un ordre ! »

Le général obéit.

« Qu’est-ce que vous avez, là, sur le pouce ?

– J’avais prévenu Votre Majesté. C’est peu esthétique.

– Général Dubrun-D’Andellocq, vous êtes en état d’arrestation. »

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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