Nimrod – Acte II

ACTE II

Décor du premier acte, mais on voit un immense chantier aux abords de la ville.

Scène Première

NOAM – AKAR

AKAR
As-tu, mon cher Noam, gardé notre secret ?

NOAM
Un véritable ami sait se montrer discret.

AKAR
Si jamais mon complot tombait dans son oreille…

NOAM
Nimrod, en vérité, te rouerait à merveille,
Et je ne donnerais pas un sicle de fer
De ta peau. Rendez-vous sans escale en enfer.
Je garde au fond du cœur toutes tes confidences
Et je me sens flatté de tant de confiance.
Fidèle compagnon jamais ne se dédit.

AKAR
Me voici rassuré. Tu ne lui as rien dit.

NOAM (à part)
Insensé ! De Nimrod j’attends la récompense.
À qui veut conspirer il faut de la prudence.
Mieux vaut trahir son père, son fils ou son ami
Que de trahir son roi. C’est un bon compromis :
Je te livre au tyran et Nimrod me fait prince,
Inspecteur des travaux, gouverneur de province.

AKAR
Que disais-tu ?

NOAM
                        Moi ? Rien. Je pensais en mon cœur :
Qu’il serait malaisé de tromper ton seigneur !

AKAR
J’ai reçu d’Ésaü l’art de la fourberie.
Il m’a tout enseigné de la flagornerie.
D’ici quelque moment notre roi va surgir
Et tu verras bientôt le beau flatteur agir :
Je chanterai sa gloire, et tout en poésie.
Quand je l’aurai charmé par mon hypocrisie,
J’endormirai ce roi bête et prétentieux
Dont le front plein d’orgueil plane au-dessus des cieux.
Caressant d’une main sa graisseuse tignasse,
De l’autre je le frappe et le fiche sur place.

NOAM
Quel merveilleux artiste avec lui périra !
Son œuvre de titan qui donc la finira ?
As-tu vu ce chantier aux abords de la ville ?
Vois s’affairer au loin ces abeilles serviles.
Nimrod n’a point menti. Il œuvre assurément
Pour doter Babylone du plus beau monument.
Il devrait s’élever au-dessus des montagnes
Et dominer les mers, les cités, les campagnes.
Car c’est une fierté que la tour de Babel.
Mais Nimrod m’a chargé de construire un autel.
Assemblons donc ce bois en vue d’un sacrifice.
Aide-moi, vieil ami, tu me rendrais service.
(Pendant la suite du dialogue, Akan et Noam construisent une plateforme de bois.)

AKAR
Un autel ? Une offrande ? En quel honneur ? Dis-moi !

NOAM
Une offrande à Nimrod. Un cadeau pour le roi.

AKAR
Un cadeau ?

NOAM
                   Un cadeau. C’est son anniversaire.
Voilà cent ans déjà que Nimrod vit sur terre.
(voyant venir Ariel)

Quelle est donc cette femme au front si radieux ?

AKAR
C’est un homme.

NOAM
                           Une femme.

AKAR
                                               On l’eut pris pour un dieu.

NOAM
Tout en elle est vêtu de jeunesse et de grâce.

AKAR
C’est un homme, et je crains de regarder sa face.

Scène II

NOAM – AKAR – ARIEL

ARIEL
Cupides courtisans, lâches, félons, méchants
Ourdissant dans la nuit vos complots malfaisants.

AKAN
Ose-t-il nous parler avec telle hardiesse ?

ARIEL
À qui donc croyez-vous que mon discours s’adresse ?
N’êtes-vous pas Akan et Noam, intrigants,
Traîtres à votre roi, méprisables brigands ?
N’as-tu pas le dessein, Akan, flatteur infâme,
D’assassiner Nimrod ?

NOAM (à part)
                                   Ce n’est pas une femme.

AKAN
Ce dessein me regarde et ne t’en mêle pas.
À chacun ses affaires, à chacun ses tracas.
Dis plutôt qui tu es avant que je t’assomme.

ARIEL
Je suis un voyageur.

AKAN (à Noam)
                                   Tu vois bien : c’est un homme.

NOAM
Eh bien ! Mon beau jeune homme au visage si fin
Qu’on le prendrait pour fille, vas-tu nous dire enfin
De quel droit tu nous parles avec cette arrogance
Sans craindre de nos mains la juste violence ?

ARIEL
J’ai l’aspect d’une femme et je ne vous crains point
Car pour voir le pays je suis venu de loin.

AKAN
Tu l’as vu. Fais-nous donc l’honneur de disparaître
Car nous pourrions tantôt vous corriger en maître.

ARIEL
J’aspire à relever le défi des humains.

AKAN
Vous n’êtes même pas armé.

ARIEL
                                               J’ai mes deux mains.
(Akan tire l’épée et attaque Ariel qui le maîtrise.)

AKAN
D’un seul coup de genou il a brisé ma lame.

ARIEL
Je ne suis pas un homme et je ne suis point femme.

AKAN
Êtes-vous donc un Dieu ?

NOAM
                                        Êtes-vous un démon ?

ARIEL
Ariel, esprit volant par les vaux et les monts,
Chargé de voir la ville et de la reconnaître
Et j’enverrai sous peu mon rapport à mon maitre.

NOAM
Votre maitre ?

ARIEL
                        Qui fit les étoiles du ciel
M’a chargé d’enquêter au pays de Babel.
Il tient Nimrod à l’œil, ce triste personnage
Dont le chef orgueilleux se perd dans les nuages.

NOAM
Nimrod ne craint pas Dieu.

ARIEL
                                               Plus humble il deviendra
Quand l’épée du Seigneur lui tranchera le bras.
Il tarde de le voir écraser ce reptile.
Adieu. Je m’en vais donc visiter cette ville.
(Sort Ariel)

Scène III

NOAM – AKAR

NOAM
De Nimrod ou de lui, lequel est le plus fou ?
Mais le voici venir avec ce prince roux.
Ils forment tous les deux un couple fort aimable.

AKAN
Après l’ange de Dieu voici celui du diable.
(Entrent Nimrod et Ésaü.)

Scène IV

NOAM – AKAR – NIMROD – ÉSAÜ

AKAR
Ô gloire à toi, Nimrod, souverain protecteur,
Maître des bons esprits, des démons la terreur.
Tu répandis les flots au-delà de la terre.
Je suis ton serviteur, que faut-il pour te plaire ?
Que dois-je t’apporter pour prouver mon amour ?

ÉSAÜ
Voyez le beau fripon pour lui faire sa cour !

NIMROD
Des humains, pour me plaire, je veux que l’on m’adore,
Qu’on me serve à genoux, que le monde m’implore.
Mille offrandes je veux voir fumer sur l’autel
Car, j’ai déjà cent ans, mais je suis immortel.
J’ai gardé la vigueur que donne la jeunesse ;
J’ai gardé la beauté. Qu’on m’honore sans cesse.
Je veux que tous les peuples à mes pieds prosternés
Louent le nom de Nimrod, le Mardouk incarné.
Louange à moi !

AKAR
                          Louange à toi !

NOAM
                                                           À toi la gloire !

NIMROD
Que le nom de Nimrod se grave en vos mémoires
Car ce nom brillera jusqu’en éternité.
Nimrod est la lumière et la divinité.
Dans le nom de Nimrod est la toute-puissance
Et le feu du soleil blêmit en sa présence.
Je suis le roi Nimrod, l’éternel créateur.
Celui qu’on nomme Dieu n’est qu’un usurpateur.
(On entend gronder le tonnerre.)

Mais n’entendez-vous pas ce nuage qui tonne ?
Je l’ai vexé, je crois. Le voilà qui ronchonne.
Allons ! Frappe-moi donc, puisque tu es si grand,
Et défends ton honneur, et ta gloire, et ton rang.
As-tu peur de Nimrod ? N’as-tu point de courage ?
Ta force fait défaut pour venger cet outrage ?
Quand tu seras du ciel enfin précipité
Les anges se plieront devant ma sainteté.
(Ariel apparaît brusquement.)

Scène V

NOAM – AKAR – NIMROD – ÉSAÜ – ARIEL

ARIEL
Cela m’étonnerait.

NIMROD
                             Comment ? Qu’oses-tu dire ?

ARIEL
Ainsi défier Dieu ! Permettez-moi d’en rire.
Vous surévaluez, mon vieux, votre pouvoir.

NIMROD
Si vous étiez un homme, je vous ferais savoir…

ARIEL
Je ne suis pas un homme et je sais me défendre.

NIMROD
Disparaissez, fripon, sinon je vous fais pendre.

ARIEL
J’apparais s’il me plaît, disparais si je veux.
Je puis du haut du ciel faire tomber le feu.
(un éclair)

NIMROD
N’es-tu donc pas un dieu façonné dans la glaise ?
N’es-tu pas un démon ?

ARIEL
                                   Point, ne vous en déplaise.
Je suis le serviteur du monarque éternel.
Je suis son messager et mon nom est Ariel.

NIMROD
Tu n’es point homme donc, ni dieu non plus. Étrange !
Te prétends messager des cieux.

ARIEL
                                               Je suis un ange.

NIMROD
Mais je n’ai nul besoin d’un pareil visiteur,
Surtout, pour me guider, point besoin de tuteur.
Je suis seul à régler ma conduite et ma vie.
À remonter au ciel, enfin, je vous convie.

ARIEL
Je m’en vais vers le Maître à nouveau voyager,
À lui parler de toi je m’étais engagé.
Je viens de visiter et la plaine et la ville ;
Cette expédition ne fut pas inutile
Car, j’ai vu la débauche et la perversité
Du peuple de Babel. J’ai vu sa vanité.
J’y ai vu des seigneurs, vautrés dans l’opulence,
Envers le miséreux user de violence.
Où donc est la justice, et l’amour, et le droit ?
Pour le peuple accablé que fera donc son roi.
Lorsque dans les palais on se gave et s’enivre,
Dans la fange des rues l’on combat pour survivre.
Que feras-tu, Nimrod, pour étancher les pleurs,
Récompenser le juste et punir le voleur ?

NIMROD
J’ai fait de Babylone une cité prospère.
Qu’elle vous plaise ou non, ce n’est pas mon affaire.

ARIEL
Enfin, me diras-tu, que sert-il en ce jour
D’épuiser tant de sang à bâtir une tour ?

NIMROD
Pour me faire plaisir, et surtout pour la vue
De mon immense empire admirer l’étendue.

ARIEL
Pour frapper les regards et resplendir à l’œil,
Toiser ta vanité, mesurer ton orgueil.
Mais tu n’as point d’esprit et ta cervelle est vide.

NIMROD
C’est assez écouter de discours insipides.
Disparais loin de moi. Ôte-toi de mes yeux.

ARIEL
Je ne partirai pas, vieux renard orgueilleux.

NIMROD
Crains donc que ma colère à l’instant ne s’enflamme.

ARIEL
Valet sale et hideux, crains plutôt pour ton âme.
(Nimrod tire une flèche sur Ariel qui disparaît.)

NIMROD
Ce ladre a résolu de gâter mon humeur.
C’est un jour de courroux, c’est un jour de malheur.
Où est passé Akar ?

AKAR
                              Me voici, mon doux maître.
Fidèle à te servir.

NIMROD (à part)
                            Avance, maudit traître.
(à Akar)

Suivez-moi, cher ami qui si bien me servez :
J’ai quelques petits mots à vous dire en privé.
(Nimrod s’éloigne avec Akar.)

Scène VI

NOAM – ÉSAÜ

ÉSAÜ
Un entretien privé ? Qu’ont-ils donc à se dire ?
Et Nimrod mal luné ! Oui, je pressens le pire.
Ami, Noam, dis-moi, viens rassurer mon cœur
Car je suis assailli par le doute et la peur.

NOAM
Qu’espères-tu de moi, quel conte et quel message
Pour réveiller en toi la paix et le courage ?

ÉSAÜ
Akar ne t’a-t-il pas livré quelque secret,
Quelque maudit dessein, téméraire projet,
De plans ambitieux confession intime ?

NOAM
Akar me confie tout, quand ce serait un crime.

ÉSAÜ
Un crime, justement, avide de pouvoir
Et de vengeance aussi, t’aurait-il fait savoir…

NOAM
D’assassiner Nimrod, oui, c’est une folie.
De garder le secret j’ai juré sur ma vie.
Crois-tu qu’il me plairait, pour mon amusement
De trahir mes amis et rompre mes serments ?
Ce serait forfaiture ignoble, lâche et vile.
Je ne bois de ce vin, garde l’esprit tranquille.
(Entre Nimrod.)

Scène VII

NOAM – ÉSAÜ – NIMROD

NIMROD
Avec ce gueux, ma foi nous avons discuté.
Ce fut un entretien fort bien argumenté.
Le temps de respirer, je lui ai fait sa fête
Et d’un bon coup de poing lui écrasai la tête.
La brutale puissance n’est pas à mépriser
Car j’écoute avec joie les membres se briser.

ÉSAÜ
Quelle horreur ! Un tel monstre a-t-il le droit de vivre ?
Du sang, tel un nectar, l’être immonde s’enivre.

NIMROD (à Noam)
Serviteur, sois loué pour ta fidélité.
Le salaire promis, tu l’as bien mérité.

ÉSAÜ
Qui parle de salaire ? Qui parle de mérite ?
Réponds-moi. Qu’as-tu fait, scolopendre hypocrite ?

NOAM
Humble valet du roi, j’ai fait mon seul devoir.
Ma solde méritée je prétends recevoir.

ÉSAÜ
En livrant ton ami à l’horrible vengeance ?
N’as-tu point de remords ni point de conscience ?
Où donc est ta parole, homme privé de loi ?
N’as-tu donc pas une âme et n’as-tu point de foi ?

NIMROD
Ésaü, taisez-vous ! Car en tant que complice
Je vous devrais aussi condamner au supplice ;
Vous êtes roi d’Édom et votre royauté
Vous dispense aujourd’hui de cette cruauté.
Nous réglerons ceci entre rois, par les armes.
Le vol des javelots, des épées le vacarme,
Le choc des boucliers, la fureur des combats !
À l’ombre de ma tour, j’y attends tes soldats.
(à Noam)

Et toi, fier chevalier, serviable et fidèle
Qui livra dans mes mains le courtisan rebelle,
Du chantier de ma tour je te nomme régent
Et t’offre pour salaire mille talents d’argent.
Dans mon harem, aussi, choisis deux ou trois femmes
Et prends garde à ton cœur, que l’amour ne l’enflamme.
(Entre Nazar, avec Léa, Kéren et Yéla.)

Scène VIII

NOAM – ÉSAÜ – NIMROD – NAZAR – LÉA — KÉREN – YÉLA

NIMROD
Je ne l’attendais plus ce prêtre de malheur
Qui du maître du monde ne craint pas la fureur.
(à Nazar)

Le jour bientôt s’achève et j’ai failli attendre.
Quelle raison trouveras-tu pour te défendre ?
Car je te trouve assez impertinent, Nazar,
Au jour du sacrifice, de paraître en retard
Et me laisser m’enraciner de telle sorte.

NAZAR
Quelle raison, Seigneur ? Vois ce que je t’apporte.
Je n’ai pas oublié le jour de tes cent ans
Et me présente ici chargé de beaux présents.
Ces filles sont à toi pour égayer la fête.
Admire leur beauté. Ne sont-elles parfaites ?

NIMROD
Où les as-tu trouvées ?

NAZAR
                                   Ceci est mon secret.
J’ai cherché ce trésor sans répit, sans arrêt.
Pour te fournir enfin ces nouvelles amies
J’ai ratissé sans fin la Mésopotamie.
Dis-moi qu’elles te plaisent.

NIMROD
                                               Et quel est leur blason ?

NAZAR
Aux filles de la rue nulle comparaison.
Des nymphes de palais, comtesses et marquise.
Plonge-toi dans leurs yeux, leur chevelure exquise,
Et leurs lèvres de rose, leur charme pur et frais.

NIMROD
J’en ai déjà trouvé de plus laides, c’est vrai.

NAZAR
Ce sont, n’en doute pas, de jolies prisonnières
Et ces pendardes-là sortent de l’ordinaire.

NIMROD
Que faut-il que j’en fasse ?

NAZAR
                                         Ce que tu veux, mon roi.
Choisis-toi la plus belle, ou bien toutes les trois.

NIMROD
Mais que sont ces liens et qui les fit captives ?

NAZAR
Filles de race fière, et pour qu’elles me suivent…

NIMROD (à Yéla)
Quel ravissant minois tu me présentes là !
Approche, bel enfant. Quel est ton nom ?

YÉLA
                                                                 Yéla.

NIMROD
Yéla. Quel joli nom à couvrir de caresses !
Je saurai te combler, je t’en fais la promesse.
Aimes-tu les diamants, les rubis, les saphirs ?

YÉLA
Oh ! oui !

NIMROD
               De pleins boisseaux je saurais t’en offrir.
Tu auras le pouvoir, la grandeur, la richesse
Et je serai ton roi, tu seras ma princesse.

ÉSAÜ
Quel comédien, ma foi, et quel beau séducteur !
Que répondra la belle à ce fascinateur ?

YÉLA
De me donner à vous l’occasion est belle.
Comme un docile enfant je sais être fidèle,
Mais vous avez un lot d’épouses par milliers.
Elles seront jalouses et vont m’humilier.
Malheureux grain de mil écrasé sous le nombre,
Je crains, dans cet hymen, une lumière sombre.

NIMROD
Je crois, ma douce amie, que vous exagérez.
Je n’en ai que six cents, je puis vous l’assurer.
Mais de vos yeux de feu la puissante lumière
Contraindra, croyez-le, la rivale à se taire.
Vous serez favorite, il n’en faut point douter.
Elles devront partir ou bien vous respecter.

YÉLA
Vous m’avez rassurée. Je serai votre femme.

NIMROD
Nazar, délivre-la de ses cordes infâmes,
Car elle est destinée à la couche du roi.
Voilà qui est réglé. Poursuivons donc.
(à Léa)

                                                           Et toi,
Quel est ton nom ?

LÉA
                             Léa.

NIMROD
                                   Une femme charmante !
Voyez ce beau regard qui déjà me tourmente,
Dormant parmi les lis, la délicate fleur.
Je t’offre la richesse, l’amour et le bonheur.

LÉA
Je n’en veux point.

NIMROD
                             Comment ?

LÉA
                                               J’ai dit non.

NIMROD
                                                                 Je m’abuse !
Envers le roi des rois est-ce ainsi que l’on use ?
Sotte, ne veux-tu pas profiter de mes biens ?
Est-ce le grand Nimrod qu’on traite comme un chien ?

LÉA
Je ne serai de vous ni femme ni maîtresse.

NIMROD
Peste de la ribaude, maudite la traîtresse !
Avant que de périr ne veux-tu dire un mot ?
Justifie ta folie. Proclame-le bien haut.

LÉA
Nul esclave ici-bas ne peut servir deux maîtres
Et s’il veut plaire à l’un, à l’autre il sera traître.
Dans mon cœur j’ai choisi de servir l’Éternel
Et j’adore le Dieu qui créa terre et ciel.
Quand Nimrod m’offrirait le soleil et la lune,
S’il jetait à mes pieds son argent, sa fortune,
Son sceptre et sa couronne et son trône et son or,
Babylone la grande, et sa ville, et son port,
Ses navires chargés, je n’en aurais que faire.
Son règne est vanité, son empire est misère.
Dieu me donne bien plus et de tous ses bienfaits
Me comble chaque jour et ses dons sont parfaits.
Pour un prince orgueilleux faut-il que j’abandonne
Celui que j’aime tant ? Que le Ciel me pardonne !

NIMROD
Préfères-tu la mort ?

LÉA
                                   Je préfère mourir.

NIMROD
Tu mourras donc, la belle, mais tu devras souffrir.

LÉA
Je ne crains ni le feu, le fer, ni la souffrance
Car j’ai livré mon corps au Dieu de délivrance.

NIMROD
Assez dit de sottises !
(à Kéren)

                                   Et toi, quel est ton nom ?

KÉREN
Kéren.

NIMROD
            Es-tu, ma belle, un enfant sage ou non ?
Car j’ai mis devant toi la mort avec la vie.
Je te prends pour épouse et tu seras ravie ;
À jamais tu seras le plaisir de mes nuits.

KÉREN
Et Yéla ?

NIMROD
            J’ai beaucoup de place en mon grand lit.
En nous serrant un peu…

KÉREN
                                     Répugnant personnage !
(Elle lui crache au visage.)

NIMROD
Vous insultez un dieu. Quel affront ! Quel outrage !
Quel horrible blasphème ! Il faut qu’il soit puni.
Regrettez-vous ces mots, fille de rien ?

KÉREN
                                                           Nenni.

NIMROD
Voyez donc mon courroux. Tu mourras, vierge infâme,
Et ta rébellion périra dans les flammes.
Qu’on érige à l’instant un trône pour Yéla
Et que sur ce bûcher l’on brûle ces deux-là.
(Nazar mène Léa et Kéren sur le bûcher, tandis qu’on apporte un trône sur lequel s’assied Yéla.)

NAZAR
J’apporte au dieu suprême un vivant sacrifice :
Deux vierges au front pur. Que Nimrod soit propice !
Il est le seul seigneur, il est le seul vrai dieu.

NIMROD
Un peu moins de paroles ! Allume-moi ce feu !
Je veux voir la fumée s’élever tout de suite.

NAZAR
Voilà du bois bien sec, il s’embrasera vite.
(Nazar commence à allumer le feu.)

NIMROD
Alors ?

NAZAR
            Une minute, et je frotte le bois.

NIMROD
Eh bien ?

NAZAR
            Voici la flamme au service du roi.

LÉA
Éternel, Dieu du ciel, reçois mon âme pure.

NIMROD
Que le Dieu que tu sers te garde des brûlures !

LÉA – KÉREN
(chantant)

Je lève les yeux vers les monts…
Qui me délivre en ma misère ?
Du Dieu qui construisit la terre
Viennent la force et la raison.

Celui qui veille sur ton front
Te garantit de la colère
Permet que ton âme prospère,
Jamais ne dort en sa mission.

NIMROD
Que signifie cette chanson ?

NAZAR
                                          Voilà qu’il pleut
Contrariant la flamme. Elle faiblit un peu.

NIMROD
Soufflez !

NAZAR
   Je souffle enfin ! Mes poumons se déchirent.

NIMROD
Alimentez le feu.

NAZAR
                          C’est très facile à dire.

NIMROD
Plus fort que l’élément je te croyais, Nazar.

NAZAR
La nature a fixé des bornes à mon art.

NIMROD
Arrête cette pluie ! Nazar, fait quelque chose !

NAZAR
Eh ! Que ferait Nazar quand le ciel nous arrose ?

NIMROD
Allez ! C’est le tonnerre qui s’en mêle, à présent !
Comme le ciel est noir ! Que l’air est écrasant !

LÉA
La pluie le contrarie. Le monarque se fâche.

KÉREN
N’est-il donc pas un dieu pour apaiser la drache ?

LÉA
Le vent, tel un fripon, détresse nos cheveux.

NIMROD
Tonnerre et feu du ciel, taisez-vous, je le veux.
Maudits vents du désert ! Que l’enfer vous confonde !

ÉSAÜ
Tempête furieuse ! Est-ce la fin du monde ?

NIMROD
Veux-tu me rendre fou ? Ne parle pas ainsi.
Regarde dans la plaine le fleuve qui grossit.
L’Euphrate devient noir ; sa force se déchaîne ;
Il charrie dans son lit des troncs brisés de chênes.
Babylone ! Ma ville ! Les flots vont l’engloutir.
J’ai pourtant consacré mon âme à la bâtir.
J’ai construit cette tour pour en faire un refuge.
Je craignais qu’Adonaï, par un second déluge
Détruisit mes projets. Ma tour ! Ma pauvre tour !
Sûr abri pour les hommes, fruit de mon grand amour !
Cette œuvre de ma vie me serait enlevée !
Les flots l’emporteraient, merveille inachevée !

ÉSAÜ
L’insensé, sur le sable, érige sa maison.

LÉA
Nimrod, le tout puissant, égare sa raison.
Louez ce grand benêt ! Acclamez son courage !

KÉREN
Pauvre petit chéri qui a peur de l’orage !
(La foudre frappe Yéla. Nimrod s’enfuit. La tempête se calme. Ésaü délie Léa et Kéren.)

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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