Nimrod – Acte III

ACTE III

Décor du premier acte. La tour est presque achevée.

Scène Première

ÉSAÜ
La plaine de Sumer s’étire à l’infini.
Terres de fin limon, champs fertiles, bénis,
L’empire de Nimrod, cet archer fier, immonde,
Repousse ses limites aux frontières du monde,
À l’ombre de sa tour, innombrables fourmis,
Sous le cuir et le fer se tasse l’ennemi.
Voyez ces fantassins avec leurs capitaines
Manœuvrer en cadence au milieu de la plaine.
Il en sort de la ville, alignés tous en rang.
Insectes par milliers, je les vois, dévorant,
Les soudards dans les champs piétinent les récoltes,
Marchant au bon désir de ce prince en révolte.
Que maudit soit Nimrod ! Peste soit du chasseur !
Sur son propre pays, armée d’envahisseurs !
Pour l’injuste combat ce peuple s’organise,
Les javelots sont prêts et les flèches précises.
Contre le roi d’Édom s’élève une clameur.
Une si belle armée ! C’est pour moi tout honneur.
Tout le camp de Nimrod levé pour me combattre.
Moi, je n’ai qu’une armée de bouviers et de pâtres.
Comment pourrais-je, hélas ! défaire un si grand roi ?
Nimrod est un guerrier cent fois plus fort que moi
Et m’opposer à lui… Insensé ! Quelle audace !
Je n’ai pas d’autre choix : l’affronter face à face.
Je n’attends de ce fou quelque ombre de pitié.
Pourquoi m’être engagé dans cette inimitié ?
Si j’eus laissé Akar démêler ses querelles
Et, rentré sous ma tente, oublier ce rebelle !
Face au roi déchaîné, ce taureau de Basan,
Ce fauve sanguinaire, ventre assoiffé de sang,
Si je capitulais. Je n’ai plus de courage.
Il faut choisir, allons ! la honte ou le carnage.
Mais j’aperçois Noam, gravissant les gradins.
Quel vent nous fait monter ce traître, ce gredin ?
Je me passerais fort de cet énergumène !
(Entre Noam.)

Scène II

ÉSAÜ – NOAM

NOAM
Voici donc ce rouquin, l’œil perdu dans la plaine !
As-tu vu ces armées ? Quelle agitation !
La guerre se prépare, ô vive émotion !
Bientôt se répandront dans les champs les entrailles.
Qu’attends-tu pour descendre et pour livrer bataille ?
Tes fantassins attendent que sonne le clairon ;
Tu restes là, planté ; n’es-tu pas un poltron ?

ÉSAÜ
Poltron je ne serai pour te briser la tête
Et pour te corriger je tiens mes armes prêtes,
Toi, pervers basilic, vil flatteur, intrigant !

NOAM
Monsieur sait assez bien faire son arrogant
Mais ne se hâte point d’entrer dans la margaille.
Que vautours et corbeaux bientôt fassent ripaille
De ta chair abhorrée pourrissant au soleil !

ÉSAÜ
Disparais de ma vue. Judicieux conseil !

NOAM
Je ne partirai pas. J’apprécie cette place
Et pour m’y établir me ris de tes menaces.
Je pourrai tout à l’aise, de ces lieux élevés
Observer les combats qu’ils ne soient achevés
Et contempler de loin cette tour formidable,
Cet ouvrage divin, forteresse imprenable.
Vois ces nobles créneaux qui s’ouvrent vers les cieux.
C’est un défi lancé à l’altier front de Dieu.
Admire de ces pierres la parfaite harmonie.
Oui, Nimrod est un maître, une force, un génie.
Par la foudre et la grêle Éloïm a voulu
Abattre cet ouvrage, et peu s’en est fallu.
Mille coudées encore, notre tour est dressée
Et la gloire du Dieu céleste est abaissée
Quand l’œuvre de Nimrod s’élève à l’infini.
Éloïm périra par mon maître puni.
Cette tour défiera les siècles et les âges ;
J’en suis le contremaître et même davantage.
Je deviendrai puissant lorsque tu seras mort
Mais je vais à l’écart méditer sur ton sort.
(Sort Noam.)

Scène III

ÉSAÜ
Hélas ! Le malotru ! Le fâcheux camarade !
Que le diable l’emporte avecque ses tirades !
Que le feu de l’enfer grille ce scélérat !
Mais me voici vautré dans de fort jolis draps.
Que n’ai-je avec les rois forgé quelque alliance !
Mais quel prince ici-bas aurait pris ma défense ?
Allons ! Finissons-en ! Allons vers nos soldats.
Descendons dans la plaine. Ordonnons le combat.
Mais lancer une armée en vue de la défaite !
Tout ceci ne vaut rien. Qu’on sonne la retraite !
Que font ces coquins-là ? Ils ne m’attendent pas.
Sont-ils donc si pressés de courir au trépas.
Sans attendre aucun ordre et sans obéissance
Courent sur l’ennemi. Eh bien ! Quelle vaillance !
Les soldats de Nimrod sont pris au dépourvu.
Cette charge soudaine ! Ils n’avaient rien prévu.
Du triomphe d’Édom voici le préambule.
Voyez du roi des rois les soudards qui reculent.
(Entrent Léa et Kéren, sans voir Ésaü.)

Scène IV

ÉSAÜ – LÉA – KÉREN

LÉA
Fuyons loin de Babel ce spectacle de sang.
De la mort, jusqu’ici, remontent les relents.
J’ai peur, ma pauvre sœur, vois cette violence.
Entends siffler dans l’air les flèches et les lances.

KÉREN
C’est la guerre, ma sœur, et voici la terreur.
Ne vois-tu pas ici l’orgueil et la fureur ?
Car depuis que Caïn, enivré de vengeance
Frappa le pauvre Abel, son frère sans défense,
La haine, sur la terre a remplacé l’amour.
Hélas ! Comme on se tue au pied de cette tour !
L’homme créé par Dieu selon sa propre image
Se gave de rapine et nourrit de pillage.
Convoitise, avarice, vol, impudicité,
Tel est le sang qui coule au cœur de la cité !
Dans la rivalité des souverains perfides
Nimrod siège au sommet de cette pyramide.

LÉA
Enfin, voici venu le jour tant désiré
Où de son joug maudit nous serons libérés.
Ésaü, contre lui se jette en la mêlée,
Pourfendant l’ennemi du fil de son épée.

KÉREN (apercevant Ésaü)
En tête de l’armée, le glaive au clair ? Vraiment ?
Spectateur sans courage, assis tranquillement.
Ésaü, que fais-tu quand tes hommes s’éventrent ?
Et n’es-tu pas toi-même à la guerre ? Que diantre !

LÉA
Crains-tu de recevoir sur place un mauvais coup
Qui pourrait faire mal et te briser le cou ?

KÉREN
Ou d’un glaive pointu prendre une égratignure ?

LÉA
Il a juste un caillou coincé dans la chaussure
Et, courant de la sorte il pourrait s’essouffler.

ÉSAÜ
Qui vous rend si hardies, sottes, de persifler ?
Certes, vous gagneriez à vous montrer polies
Car vous avez grand tort de railler, mes jolies,
Vous qui m’avez choisi pour maître et protecteur
En face de Nimrod, ce vil blasphémateur.
En filles insensées vous gérez votre affaire
Et vos comportements n’ont point lieu de me plaire.
J’ai nullement besoin de vous deux pour tuteur,
Pour bailleur de leçons ni pour éducateur.
Et d’ailleurs, justement, j’étais prêt à descendre
Car j’ai sur le métier quelque tête à pourfendre.

LÉA
Eh bien ! Voyons !

ÉSAÜ
                              Comment ? Que veut dire : voyons ?

KÉREN
Tu partais à l’instant !

ÉSAÜ
                                   Faites bien attention !
J’étais prêt à descendre à la guerre, vous dis-je,
Défendre votre honneur autant que mon prestige
Mais ces vaillants soldats ne m’ont point attendu.
Outrepassant mes ordres, ils se sont défendus.
Ces gaillards se hâtaient à ce point d’en découdre
Qu’ils combattent sans chef et je dois m’y résoudre.
Admirez ce courage à défendre leur roi,
Repoussant l’adversaire. Qu’ont-ils besoin de moi ?

LÉA
Oui, pour ceux de Nimrod quelle méchante fête,
Arrosée à foison du vin de la défaite !
Voyez-les reculer.

KÉREN
                            Ils luttent avec Dieu
Tandis que ceux d’en face ont le diable pour eux.

LÉA
Avec Dieu pour soutien nous ferons des prouesses.
Nous vaincrons, Ésaü, je t’en fais la promesse.

KÉREN
Oui, ce prince arrogant se courbe sous les coups.
Ce Nimrod sentira ton talon sur son cou.
L’infâme potentat toutes deux nous déteste
Et le bûcher trempé lui est fort indigeste.
S’il remonte vainqueur, c’en est fait de nos corps ;
Il nous fera choisir : le harem ou la mort.

LÉA
J’aimerais mieux périr de sa main furieuse.
Maîtresse du tyran : quelle fin glorieuse !

KÉREN
Maîtresse, en l’occurrence, est façon de parler.
Esclave faut-il dire pour le mieux formuler.
Le cuir m’est préférable au lit de cette bête.
Mieux vaut que l’on m’étrille ou bien que l’on me fouette.

ÉSAÜ
Allons, ne craignez rien. Je le dis entre nous :
Vous le verrez pleurer, rampant à vos genoux,
Suppliant votre grâce, et pour votre vengeance,
Je vous l’offre enchaîné, superbe récompense.

LÉA
Regardez l’ennemi qui résiste à présent.
Comme il se ressaisit !

KÉREN
                                   Ce n’est pas étonnant.
À mille contre cent ! Par devant ! Par derrière !

LÉA
Ils tirent à présent de leurs traits incendiaires.

ÉSAÜ
Ils ont formé le cercle autour des fantassins,
Les percent dans le dos de glaives assassins.
Hélas ! Pareille au vent se tourne la fortune.
Ô félonne ! ô traîtresse ! scélérate importune !
Qu’adviendra-t-il de vous, vierges au front si pur ?

LÉA
Nous avons un refuge, un rocher des plus sûrs :
Yavèh, le protecteur de celui qui l’invoque.
Nimrod, plein de mépris, chaque jour le provoque.
Quel bonheur d’avoir Dieu pour maitre et pour ami !
Il combattra pour nous comme il nous l’a promis.
Comme un jeune garçon dans sa main bienveillante
Pose la tienne, enfin ! Ton cœur dans la tourmente
Il saura l’apaiser si tu pries simplement.
Confie-toi dans ce Père et deviens son enfant.

ÉSAÜ
Confie-toi ! Confie-toi ! C’est bien facile à dire !
Hélas ! Mon cœur chancelle et la peur me déchire.

LÉA
Nous prierons toutes deux car tu n’as point de foi.
La puissance du Maître appellerons sur toi
Pour que son plein éclat reluise sur ta face.

KÉREN
Je veux être damnée s’il ne te fait point grâce.

ÉSAÜ
Eh bien ! Priez ! Allez !

LÉA
                                   Nous t’invoquons, Seigneur…

ÉSAÜ
Ne vous relâchez pas. Priez avec ferveur.

LÉA
Vois, mon Père, à tes pieds, ta servante soumise…

ÉSAÜ
Que l’invocation soit précise et concise !

LÉA
Vois ton enfant chéri devant toi prosterné…

ÉSAÜ
Un cri lancé du cœur, élan passionné.

LÉA
Père, vois d’Ésaü les soldats en déroute…

ÉSAÜ
Priez d’une voix forte afin qu’il vous écoute.

LÉA
Seigneur…

ÉSAÜ
                 Je vous…

LÉA
                                   Mon Dieu…

ÉSAÜ
                                                       J’aimerais…

LÉA
                                                                          Dieu du ciel,
Ouvre, je t’en supplie, ton cœur à mon appel.

ÉSAÜ
Entrez dans le sujet car l’ennemi nous presse.

LÉA
Comment puis-je prier ? Vous me coupez sans cesse !

ÉSAÜ
Soit, je me tais.

LÉA
                        Enfin ! Reprenons ! Dieu Très-Haut,
Toi qui formas les monts, les îles et les eaux,
Qui bénis l’innocent et châtie le coupable,
Tu connais tes enfants, ton peuple misérable
Et l’ennemi plus fort, plus nombreux, mieux armé,
Harcelant nos soldats de ses traits enflammés,
Et Nimrod, cet impie dont le fer nous menace…

ÉSAÜ
Ta prière, Léa, n’est pas très efficace.
L’adversaire s’éveille, toujours plus furieux
Et notre camp n’est pas des plus victorieux.
N’aurais-tu point péché en secret, ma coquine,
Pour éloigner de toi la clémence divine
Et lui fermer le cœur ?

LÉA
                                   Quoi ?

ÉSAÜ
                                               Kéren, à ton tour.
Es-tu mieux disposée que ta sœur en ce jour ?

KÉREN
Tes interventions nous semblent un peu raides.
Tu ne mérites pas que pour toi j’intercède.

ÉSAÜ
Prie tout de même !

KÉREN
                              Ô Dieu ! ton triste serviteur
Tremble devant la guerre, il est vert, il a peur.
Donne à cet Ésaü un soupçon de vaillance.
Ô sois son bouclier, sois son arc et sa lance.
De ta force revêts les braves compagnons…

ÉSAÜ
Plus je t’entends prier et moins nous y gagnons !
Le sang rougit l’Euphrate. L’odeur de la défaite
Monte jusques à moi. Ma mort est déjà prête.
Ô sombre désespoir ! Ô misère des rois !
L’Éternel m’abandonne !
(Ariel apparaît.)

Scène V

ÉSAÜ – LÉA – KÉREN – ARIEL

ARIEL
                                      Que fais-tu de ta foi ?
Ne sais-tu pas que Dieu te prend sous sa houlette ?

ÉSAÜ
Mais…

LÉA
            Voici de retour l’incomparable athlète !

ARIEL
De retour, en effet, pour te réprimander.
Secoue donc tes vieux os ! Lève-toi sans tarder,
Ésaü, que fais-tu si loin de la bataille ?
Nimrod, en cette plaine, attend que tu le tailles
En cinquante morceaux, car tel est ton devoir.
Par ton inaction vas-tu le décevoir ?

ÉSAÜ
L’adversaire est si fort, si cruel, si perfide,
Il est…

ARIEL
            C’est ce méchant lourdaud qui t’intimide ?

ÉSAÜ
Je suis un vermisseau dans sa main.

ARIEL
                                                           Et alors ?
N’est-ce point ta faiblesse, ami, qui te rend fort ?
Le pervers, à plaisir, exhibe sa puissance,
Mais Dieu, dans ta faiblesse, offre ta délivrance.
Mets ton glaive en sa main car il est fort pour toi.
Tu battras ce géant si seulement tu crois.
Va, cours avec l’épée trempée pour la conquête
Et reviens à mes pieds laisser tomber sa tête.

ÉSAÜ
Soit, je ne tarde plus, je m’élance au combat
Et m’en vais sur le chant me charger de ce rat.

ARIEL
Juste un détail encore : au sein de cette ville,
Je me suis promené, je m’en reviens tranquille.
On trouve dans Babel tant de choses à voir
Que j’aurais fort aimé y flâner jusqu’au soir.
J’ai vu dans la cité des palais en grand nombre,
Mais l’orgueilleuse tour la couvre de son ombre.
Ses murs épais voudraient s’élever jusqu’au ciel,
Contre les feux divins rempart providentiel,
Œuvre démesurée, prétentieuse idole,
Du vaniteux pantin ridicule symbole.
Le gros Nimrod mérite une bonne leçon,
Je lui ai préparé un tour à ma façon.
Un moucheron volant détruira son empire ;
D’y penser seulement je m’étouffe de rire.
(Ésaü tire son épée et court vers la bataille. Noam réapparaît.)

Scène VI

LÉA – KÉREN – ARIEL – NOAM

NOAM
Le rougeaud sans cervelle, ce fanfaron peureux
Se montre digne, enfin, de lutter comme un preux !

KÉREN
Voyez ! Ce mercenaire, rampante scolopendre,
De se faire rouer ne perd rien pour attendre.

NOAM
Insolentes chipies ! Taisez-vous toutes deux
Où du fouet crocheté vous tâterez sous peu.
(Les quatre contremaîtres s’approchent. Ils se querellent dans un langage incompréhensible.)

Mais que veulent ceux-ci ? Et quel est ce langage ?
Je n’y comprends que dalle à leur baragouinage !

Scène VII

LÉA – KÉREN – ARIEL – NOAM – HUPPIM – SCHUPPIM – MACHLI – MUSCHI

NOAM
Holà ! Messieurs ! Holà ! Pas tous en même temps !
Parlez chacun son tour, intelligiblement.

HUPPIM
Chto ?

NOAM
            Comment voulez-vous qu’enfin l’on vous comprenne
Si de vous exprimer ne vous donnez la peine ?

MUSCHI
Karassoli.

NOAM
             Pardon ?

ARIEL
                           Il dit : « Karassoli. »
(Ariel rit franchement pendant toute la scène.)

MUSCHI
Trapztéli pourtormir !

NOAM
                                       Vous êtes impoli.

MUSCHI
Binkou…

NOAM
            Je ne comprends rien à cette harangue
Et vous avez sans doute un pavé sur la langue.

SCHUPPIM
Aillame, oliteul boï, soapi toussiyou.

NOAM
Que dit cet abruti ?

HUPPIM
                             Ya nié ponimayou.

NOAM
C’est fait, je deviens fou.

HUPPIM
                                      Chto ?

NOAM
                                               Ma raison s’égare.
Je n’entends rien à rien.

ARIEL
                                   Oui, c’est vraiment bizarre.
Peut-être devrais-tu consulter un docteur.

MACHLI
Hasch tou Monikhra gsén, mini khrlini tokhrteur ?

NOAM
Surtout, ne dis jamais « je t’aime » à une fille.
Avec ce bel accent, cette voix de gorille
Elle pourrait penser que tu vas l’avaler.

MUSCHI
Koto, tabla, citar, zourma, youkoulélé.

NOAM
Ces vilains asticots me cabossent la tête.

ARIEL
Va faire un tour en ville et trouve un interprète.

NOAM
Ah ! Vous ! Ça suffit bien ! Ce n’est pas le moment !

HUPPIM
Chto ?

SCHUPPIM
            Ouanussé ? Adon neuneustén !

MACHLI
                                                           Was ?

NOAM
                                                                       Comment ?
Ces gueux m’ont attiré dans des filets infâmes !

HUPPIM
A gdié moya jena ? Où est passée ma femme ?

NOAM
Je n’en sais rien. Ces fous vont me percer la peau.

HUPPIM
A gdié moya chliapa ? Où donc est mon chapeau ?

NOAM (à Ariel)
N’es-tu pas l’inventeur de cette frénésie ?

ARIEL
Cela se pourrait bien.

MACHLI
                                   Tou mouesch noï gboresie.

NOAM
Allez-vous-en ! Partez ! Partez ! Weg von mir !

HUPPIM
                                                                       Chto ?

NOAM
Qu’ai-je dit là ?

ARIEL
                        Le pauvre ! Il en devient marteau.

NOAM
N’êtes-vous point partis ?

HUPPIM
                                     Chto ?

SCHUPPIM
                                                Vouatt ?

NOAM
                                                           Loin de ma vue !
À quoi bon prolonger cette belle entrevue ?
Débrouillez-vous sans moi, c’est assez vous souffrir.
Sans plus dire un seul mot redescendez bâtir.
(Les contremaîtres s’éloignent dans le même désordre.)

Scène VIII

LÉA – KÉREN – ARIEL – NOAM

ARIEL
Ça, c’est bien envoyé !

NOAM
                                   Sur ce point vous gagnâtes.
Comme singes hurlant ces bipèdes primates !
Mais regardez en bas ces maudits ouvriers !
Au lieu de travailler ils ne font qu’aboyer.
Que faudrait-il comprendre à cette stratégie ?
La totale anarchie ; la débâcle et l’orgie.
Les voilà qui, par groupes, volent aux quatre vents !
Expliquez-moi ceci. Vous êtes si savant !

ARIEL
Les peuples à présent par langues se partagent,
Loin de l’Entre-deux-fleuves, abandonnant l’ouvrage.
Ils formeront cent peuples et mille nations
Dans les îles privées de population.

NOAM
Mais la tour, de Nimrod l’opulent diadème ?

ARIEL
Prends ton seau, ta truelle, et bâtis-la toi-même.

LÉA
Sur le champ de combat, désordre sans pareil,
Les troupes se dispersent ainsi, sous le soleil.
Où est passé Nimrod, ce chasseur intrépide ?

KÉREN
Des fiers Babyloniens la défaite est splendide.
(Entre Ésaü, tenant le heaume de Nimrod.)

Scène IX

LÉA – KÉREN – ARIEL – NOAM – ÉSAÜ

ÉSAÜ
Voici le casque de Nimrod.

LÉA
                                         Son heaume ? Eh bien !
Le voilà joliment décoiffé, ce vaurien !

ARIEL
Tu m’apportes le heaume ? Qu’as-tu fait de sa tête ?

ÉSAÜ
Perdue dans la prairie, au milieu de l’herbette.

LÉA
Tu as vaincu Nimrod ?

ÉSAÜ
                                   Et même terrassé.
J’ai percé de mes traits l’ennemi harassé.

LÉA
Dresse-moi le tableau de ta lutte héroïque.

KÉREN
Donne de ton combat le récit véridique.
Tes hauts faits glorieux nous aimerions savoir.

ÉSAÜ
Mon combat ne fut pas, quitte à vous décevoir,
Celui d’un grand héros ni d’un maître de guerre.
J’ai vu le roi Nimrod soudain rouler à terre.
Il tomba de son char, comme de traits percé,
Souffrant comme un damné. Que s’était-il passé ?
Je le vis, comme un ver, se vautrer dans la fange,
Frappé par un démon ou frappé par un ange.
« Ésaü, cria-t-il, me trouvant face à lui,
Vois l’horrible supplice où Nimrod est réduit !
De ce Dieu sans merci je subis la vengeance.
Prends ma vie, cher ami, achève mes souffrances. »
Je l’abattis alors d’un trait bien ajusté,
Puis, d’un fil bien trempé, je l’ai décapité.
Ainsi périt sans gloire ce tyran pitoyable.

LÉA
Je n’ai pas bien compris cette histoire incroyable.
Quelle main éjecta ce maudit de son char ?

KÉREN
Qui donc a projeté dans la boue ce soudard ?
Qui a précipité ce souverain du monde,
Du fumier des chevaux souillé sa face immonde ?

ARIEL
Ne t’avais-je point dit que Dieu se sert souvent
Du plus insignifiant parmi tous les vivants.
Je n’ai fait qu’obéir aux consignes du Maître
Et pris un moucheron pour bien moucher ce traître.

ÉSAÜ
Un moucheron ?

LÉA
                        Vraiment ?

ARIEL
                                        Cet insecte chétif
Plus léger que le vent, ce guerrier furtif
Si fragile instrument de la hargne divine,
Du monarque orgueilleux pénétra la narine ;
Il ne s’en peut défaire, la douleur le rend fou.
Que lui sert de maudire le Dieu fort et jaloux.
L’invisible ennemi, sans pitié, le tourmente.

LÉA
Pour un dieu prétendu l’aventure est plaisante.
Et le voilà foulé, l’intrépide chasseur
Qui de l’ours ou du lion se voulait agresseur.
Et voici son vainqueur, insecte minuscule
Dans le nez de Nimrod. Quelle fin ridicule !

KÉREN
La puissante cité, l’œuvre de ce brutal
Ne sera que repaire aux renards, aux chacals ;
Et Babylone, exsangue de ses vives blessures
Jamais ne renaîtra.

ARIEL
                             En êtes-vous bien sûre ?

Le Rieu de Condé, 17 mars 2019

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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