Darius – Acte V – Deuxième tableau

Deuxième tableau

L’entrée de la fosse aux lions, fermée par une pierre. Il fait encore nuit, le jour se lève durant les scènes suivantes.

Scène VI

DARIUS
La nuit, toujours la nuit aux terreurs infinies !
Je ne puis demeurer dans ma chambre. Insomnie !
Dans mes draps de satin puis-je dormir encor
Quand l’âme est oppressée de pénibles remords.
Le marteau de la mort écrase ma poitrine.
Point de femme en mon lit ni point de concubine.
Eh quoi ! Roi sans esprit ! Quoi ! Tyran orgueilleux.
Tu conduis au trépas le prophète de Dieu.
Vers quel astre divin adresser ma prière ?
Ne puis-je, de mes bras, déplacer cette pierre ?
Daniel dans cette fosse et j’en suis criminel ;
J’en porterai le poids aux enfers éternels.
Je n’ose imaginer de ces fauves la rage
Et dans ce noir cachot le sang et le carnage,
Et les rugissements, les cris de l’accusé,
Les membres déchirés et tous les os brisés,
Des bêtes affamées l’extrême violence,
Les lions rassasiés. Effroyable silence !
Il faut attendre l’aube, que viennent nos soudards,
Qu’ils basculent la pierre ! Du paisible vieillard
Restera-t-il encore en vue de funérailles
Une jambe, une main, quelques restes d’entrailles ?
Je n’y puis point songer. Que son sort est cruel !
Que ne suis-je resté dans le sein maternel,
N’avoir point vu le jour ni point connu la vie !
Ô plus honni des rois de cette dynastie !
À la mort condamné, prince sans majesté !
Jusqu’à mon jour dernier toujours me lamenter…
Et s’il vivait encore ? Hélas ! folle pensée !
Mon pauvre esprit s’égare, espérance insensée !
Daniel ! Daniel ! Daniel ! M’entendez-vous, Daniel !
Ô Daniel, réponds-moi ! Mais, par les dieux du ciel,
Les morts entendent-ils ? Aurait-il une oreille
Ouverte à mon appel ? Ô folie sans pareille !
Daniel ! Il est bien mort. Je n’entends point sa voix.
L’Éternel ne l’a pas protégé cette fois.
(Dariana le rejoint.)

Scène VII

DARIUS – DARIANA

DARIANA
Darius, mon cher époux, la nuit fut agitée ;
J’entendais les soupirs d’une âme tourmentée.
Dans la chambre royale tu voulais dormir seul
Entouré de tes draps comme dans un linceul.
Moi, privée de sommeil, dans la pièce voisine,
J’écoutais tes sanglots.

DARIUS
                                   Comme moi, j’imagine,
Assaillie de douleurs tu n’as pu t’endormir.

DARIANA
Comment l’aurai-je pu à t’entendre gémir ?

DARIUS
Daniel en cette fosse ! Cette idée m’épouvante.
De culpabilité mon esprit se tourmente.

DARIANA
Je t’entendis quitter cette chambre à grand bruit,
Endosser ton manteau, t’engager dans la nuit.
Je me lève à mon tour, d’inquiétude brûlée,
Je te vois arpenter la sinistre vallée
Où traîtres, apostats, à la mort condamnés
Dans l’antre des lions furent abandonnés.

DARIUS
Hélas ! Que ferons-nous ? Sa mort abominable,
C’est moi qui l’ai voulue. Combien je suis coupable !

DARIANA
Éprouvons notre foi. Le prophète est-il mort ?
En es-tu bien certain ? Auras-tu vu son corps ?

DARIUS
Mais…

DARIANA
            Il reste l’espoir. Tu tourmentais ton âme
Et je priais les dieux de veiller sur sa flamme.

DARIUS
Puissent les dieux t’entendre !

DARIANA
                                               Il nous reste l’espoir.
Vit-il encore où non ? Nous devons le savoir.
La vérité ne peut se cacher sous la terre.
Angoisse sans pareille ! Il faut valser la pierre.

DARIUS
Le jour viendra bientôt. Attendons les soldats.

DARIANA
L’attente est trop cruelle ! Nous avons quatre bras.
Voyons cette caverne. Unissons nos faiblesses.
(Ils essaient de rouler la pierre.)

DARIUS
Elle est lourde et sa tranche est épaisse.

DARIANA
Elle bouge. Courage ! Là. Encore un effort !
(Ils parviennent à déplacer la pierre.)

Je ne sens point venir les relents de la mort.

DARIUS
Ces lions sentent mauvais. Une âcre odeur de fauve.
Vois de l’horrible mort l’épouvantable alcôve.
Daniel ! Pauvre Daniel ! Mon ami, m’entends-tu ?
Hélas ! Il ne dit rien. Mon cœur est abattu.
Je ne reverrai plus mon serviteur fidèle.
Que je meure à mon tour ! Daniel !

Voix de DANIEL
                                                    Qui donc m’appelle ?

Scène VIII

DARIUS – DARIANA – DANIEL

DARIUS
Tu as donc échappé aux griffes des félins.

Voix de DANIEL
Pourquoi crier si fort, moi qui dormais si bien ?

DARIUS
Daniel, est-ce bien toi ?

Voix de DANIEL
                                   C’est moi.

DARIUS
                                                  Toujours en vie ?

Voix de DANIEL
Vivant, et le teint frais. Ma mine fait envie.
(Daniel sort de la fosse.)

DARIANA
Daniel ! Par quel miracle…

DANIEL
                                         Je suis bien protégé.
Les lions furent dociles et ne m’ont point mangé.
D’ailleurs, la chair humaine est pour eux trop coriace
Et c’est piètre pitance que notre pauvre race.
Le poil de ces chatons offre assez de confort ;
Leur épaisse crinière donna même à mon corps
La chaleur dans la nuit, telle une couverture.
Je fus intimidé par leur forte stature,
Les voyant m’approcher je me mis à prier.
Le plus puissant des mâles parut m’étudier,
Puis je vis s’affaisser la noble créature,
De sa langue rugueuse il essuie ma figure,
Ouvrant sa gueule énorme il se met à bâiller.
Ses amis, près de moi, cessent de tournoyer.
Ils s’endorment enfin, ronflant comme impossible
Mais je fus assailli d’un sommeil invincible.

DARIANA
Une si belle issue ! Osions-nous l’espérer ?

DANIEL
Quel est le Dieu qui seul pouvait me délivrer
Si ce n’est l’Éternel ? À lui toute la gloire.
Quelles autres raisons vous empêchent de croire ?

DARIANA
Dieux des astres célestes, des fleuves, de la mer :
Aucun n’aurait sauvé ce prophète si cher.

DARIUS
Qu’en est-il de Tholas et de son acolyte ?
Il faudra châtier cette engeance maudite.
Alors, d’ici ce soir, vous verrez, mes petits,
Si mes lions n’ont pas retrouvé l’appétit.
Au Sauveur de Daniel je veux être agréable.
J’exige qu’on publie un ordre irrévocable :
Que dans tout mon royaume, pour chaque nation
Et pour chaque province, et sans condition,
J’ordonne à toute langue et à toute la terre
Que le Dieu de Daniel on craigne et l’on vénère.
Il est le Dieu vivant, son règne est éternel,
Il subsiste à toujours. Par un vœu solennel
Je m’engage à servir ce Dieu qui seul délivre.
J’ordonne à mes sujets de l’aimer et le suivre.
Son trône est dans les cieux parmi les séraphins.
L’Éternel régnera jusqu’aux jours de la fin.

Le Rieu de Condé, 27 décembre 2019

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Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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