Dimitri Plogrov – Acte premier – second tableau

Second tableau

Nous retournons à l’épilogue de Sylduria, quelques heures après la mort de Nolwenn, alias Xanthia, et la disparition de Lynda.*[1]

Arklow, capitale de la Syldurie. Un salon. Un téléviseur diffuse des images muettes, bien que la pièce soit vide. Entre Plogrov.

Scène IV

PLOGROV
Mais où donc est passée Lynda*, cette rebelle,
Indomptable chipie, espiègle sauterelle ?
S’est-elle évaporée, dissipée dans le noir ?
J’ai beau fouiller partout, jusque dans les tiroirs.
Ne viendra-t-on jamais à bout de cette fille
Qui même entre mes doigts glisse comme une anguille ?
Blessée, les dents brisées, blanche comme la mort
Lynda de Syldurie me persiflait encor,
Objet de mon amour et de toute ma haine,
Car je l’ai trop aimée, cette triste sirène,
La plus jolie des reines, mais servante à la fois,
Toujours narguant la mort en vertu de sa foi.
Lynda, par Balzebul ! Où donc se cache-t-elle,
Comme ce fameux chien fuyant quand on l’appelle ?
Esclave de ce roi d’épines couronné
La voilà disparue, palsambleu ! sous mon nez !
Courir après ses pas, j’en ai le front en nage
J’en viendrai bien à bout, la coquine, j’enrage !
Diantre soit de la reine et son crucifié !
(Entre Bafanov.)

Le duc de Bafanov, je l’avais oublié*.

Scène V

PLOGROV – BAFANOV

PLOGROV
Soyez remercié pour votre diligence.
Veuillez vous installer ; prenez place, Excellence.

BAFANOV
Excellence ? À vrai dire, vous n’êtes coutumier
À tant de politesse et je pourrais parier
Que vous attendriez de moi quelque service,
Une part de mon temps, un menu sacrifice.

PLOGROV
Sacrifice ! Allons donc ! Cher ami, quel grand mot !
Il s’agit d’un mystère, que dis-je, d’un complot.
Lynda…

BAFANOV
            Cette chipie fait encore des siennes ?
Qu’a-t-elle fait de beau, cette mordante chienne ?

PLOGROV
La reine a disparu.

BAFANOV
                            Eh bien ! bon débarras !
Cette égarée brebis ne nous manquera pas.

PLOGROV
Voici donc la mission qu’aujourd’hui je vous donne :
Chercher et la trouver.

BAFANOV
                                   Qui ça ? Moi ?

PLOGROV
                                                           Je l’ordonne.

BAFANOV
Et puisqu’il est question de disparition,
N’auriez-vous vu passer Xanthia* dans la région ?

PLOGROV
Ne vous épuisez pas à chercher cette belle.
Goûtez-moi ce whisky, donnez-m’en des nouvelles.

BAFANOV
Vous êtes fort aimable. À ma question, d’abord
J’espère une réponse.

PLOGROV
                                   Vous vous agitez fort.
Gardez votre sang-froid et reprenez un verre.
Cet écossais breuvage à tous est salutaire.

BAFANOV
Xanthia…

PLOGROV
               Buvez encore et je vous répondrai.
Voulez-vous des glaçons ? Il en sera plus frais.

BAFANOV
Ça ira. Mais Xanthia…

PLOGROV
                                   Buvez, soyez tranquille.
Il ne vous sert de rien d’échauffer votre bile.

BAFANOV
Je la cherche partout, vraiment, j’en suis épris.

PLOGROV
Buvons à sa santé.

BAFANOV
                            C’est assez, je suis gris.

PLOGROV
Vous êtes gris, déjà ? La liqueur est trop forte ?

BAFANOV
Me voici tout en joie, je décolle !

PLOGROV
                                                 Elle est morte.

BAFANOV
Elle est morte ? Qui donc ? La perfide liqueur ?

PLOGROV
Xanthia. En même temps décédée, j’en ai peur.

BAFANOV
Remplis encore un verre.

PLOGROV
                                     Une maudite balle
Fut tirée dans son dos, brisant la vertébrale ;
Mais pour son meurtrier je serai sans pitié.
Nous le retrouverons et saurons le châtier.
Ne prenez trop à cœur cette pénible affaire,
Cette femme est perverse, intrigante, adultère,
Virtuose dans l’art de vous manipuler ;
Et vous l’avez aimée ! Elle vous a roulé.
Servante du malin, que son maître l’emporte !
(Le téléviseur diffuse à présent des images de catastrophe. *)

Regardez-moi ce bronx ! Et c’est à notre porte ?

BAFANOV
Non, c’est en Amérique, ce ne peut être ailleurs.
Ils ont toujours en pire ce qu’ils ont de meilleur.

PLOGROV
C’est bien en Syldurie. Augmentez le volume.
Voyez tous ces camions couchés sur le bitume.

BAFANOV
Carambolage affreux, tant de fer encastré !
On voit courir partout survivants effarés.

PLOGROV
Et sur la Schwarzwaldbahn, en pleine Forêt-Noire,
Cette ligne en lacets, je le vois sans y croire,
Un train s’est abîmé, lancé comme un boulet.

BAFANOV
Pas un seul rescapé, le désastre est complet.

PLOGROV
Écoutez ! Le pilote est toujours introuvable.
Et qu’en est-il ailleurs ?

BAFANOV
                                   Quelle affaire incroyable !
Dans le monde partout des disparitions,
Sur tous les continents, toutes les nations,
Perdus en un clin d’œil, la chose est avérée.

PLOGROV
En un clin d’œil… Mais oui ! Elle est donc arrivée !

BAFANOV
Arrivée qui ?

PLOGROV
                        La parousie, mon bon seigneur !
Champagne, cher ami, champagne, et du meilleur !
(Il cherche un passage dans la Bible.)

Aux Thessaloniciens, dans la première épître,
Voici le paragraphe, quatrième chapitre.
D’intelligible voix, lisez fort, mon gaillard
Pendant que nous versons le succulent nectar.

BAFANOV (lisant)
« Que vous ne soyez pas, frères dans l’ignorance
Ainsi que les perdus qui n’ont point d’espérance,
Au sujet des dormants. Christ au ciel est monté,
Il est mort sur la croix, il est ressuscité.
Sachez que Dieu prendra les défunts dans sa gloire,
Ce que nous déclarons, ce que vous devez croire :
Les morts devanceront les rachetés vivants,
Nous serons enlevés pour son avènement,
Car le Seigneur lui-même, au son de la trompette,
À la voix de l’archange descendra sur nos têtes,
Les morts dans le Seigneur tous ressusciteront,
Quant à nous, les vivants, enlevés nous serons,
Tous ensemble vers lui, élevés dans les nues,
Nous le rencontrerons, toutes âmes émues,
Et nous serons toujours avec notre Seigneur.
Que ses paroles saintes consolent nos douleurs. »
Et alors ?

PLOGROV
              Comment donc ? C’est facile à comprendre,
À l’évidence même il nous faut bien nous rendre.
Cherchez… Lettre Première de Paul aux Corinthiens…
Chapitre quinze, verset, voyons… cinquante et un.
Enfin vous comprendrez où nous allons, j’espère.
Bien ! Lisez donc !

BAFANOV
                          « Voici, je vous dis un mystère :
Nous ne mourrons pas tous, mais tous serons changés.
La dernière trompette, nous voilà transformés… »
Des trompettes encore ! Quelle étrange fanfare,
Les voix archangéliques mêlées au tintamarre !

PLOGROV
Lisez !

BAFANOV
            « En un clin d’œil… »

PLOGROV
                                               Répétez, s’il vous plaît.

BAFANOV
« En un clin d’œil ».

PLOGROV
                               Voilà, le message est complet.
« En un clin d’œil », enfin ! L’Église en sa patrie,
Comme dit ce cantique est enfin réunie.
C’est le jour tant prêché par ce prédicateur :
Le vieil Andropoulos*, ce prêtre inquisiteur.
De deux hommes aux champs, annonçait-il en chaire,
D’un couple dans son lit, incroyable mystère,
De deux l’un sera pris, l’autre sera laissé.
Nous sommes pour toujours enfin débarrassés
De tous ces saints bénis. Car c’est dans l’Évangile,
Luc, chapitre dix-sept. Et nous voilà tranquilles.

BAFANOV
Quelle théologie ! Vous seriez, j’en ai peur,
Si vous n’étiez athée, le plus grand des pasteurs.
Et cela nous avance…

PLOGROV
                                   À quoi donc ? Bougre d’âne !
Nous n’avons dans les pieds votre épouse Susanne,
Et quant à ma Lynda, dans la félicité,
Elle aura dans les cieux meilleure royauté.
Un corps glorifié, couronne incorruptible ;
Tout ceci, vieil ami, c’est écrit dans la Bible.
(Entre Yvonnick.)

Scène VI

PLOGROV – BAFANOV – YVONNICK*

YVONNICK
Vous m’avez appelée ?

PLOGROV
                                   Non. Qu’importe, venez.
Yvonnick, notre amie, nous vient de Douarnenez.

BAFANOV
Enchanté.

YVONNICK
                Moi de même.

BAFANOV
                                     De l’humide Bretagne
Elle vient respirer l’air chaud de nos campagnes.

YVONNICK
Je vous vois tous les deux déjà bien enivrés.
Je devrais m’éclipser.

BAFANOV
                              Nous en serions navrés.

YVONNICK
La fête est bonne ici. Ce n’est pas jour de jeûne.
Je veux en boire aussi.

PLOGROV
                                   Non point, tu es trop jeune.
Veux-tu de l’orangeade ou du sirop d’orgeat ?

YVONNICK
Breuvage de fillette ! Vous n’êtes qu’un goujat !

BAFANOV
Euh… comment trouvez-vous la vieille Syldurie ?

PLOGROV
Allons, ne le prends pas sur ce ton, ma chérie.

BAFANOV
Ma chérie ? Votre nièce ou quelque parenté ?

PLOGROV
Ma fiancée.

BAFANOV
                 Quoi ? Cette fille ?

PLOGROV
                                           En vérité.

YVONNICK
Sa fiancée. Alors ? Ça vous gêne, gros père ?

BAFANOV
Péronnelle insolente, en voilà des manières !

YVONNICK
Ce bedonnant partout fourrant son vilain nez !

BAFANOV
Bedonnant ! La chipie ! Je vais vous en donner !

PLOGROV
Espièglerie d’enfant, bagatelle, vétille.
Ne vous querellez plus, mon amour, sois gentille.
Ma belle, aie du respect pour ce ventre charnu.

BAFANOV
Ce visage, d’ailleurs, ne m’est pas inconnu.

PLOGROV
C’est la sœur de Nolwenn, Xanthia, si tu préfères.
On me l’a confiée ; je saurai bien qu’en faire.

BAFANOV
Quoi ? La sœur de Xanthia ?

PLOGROV
                                          Elle a de qui tenir.
Je ne regrette pas de l’avoir fait venir ;
Aussi dévergondée que Nolwenn, cette fille
Est perverse à souhait. C’est l’esprit de famille.
Sans plus tergiverser, je l’épouse à présent.

BAFANOV
Vous l’épousez ? Sérieux ? Elle est jeune.

PLOGROV
                                                              Quinze ans.
À servir mes projets n’est-elle disposée ?
Belle, devineresse, comme un serpent rusée.
Si je suis un prophète, elle est mon Aïcha,
Si je suis empereur, elle est Messalina.
Oui, je rebâtirai l’antique Babylone,
Elle en sera la reine, à son front la couronne.
Dans la Bible, il est dit : « la femme Jézabel. »
Elle l’incarnera, et le Dieu d’Israël,
Et le Dieu des chrétiens devra lutter contre elle.
Comme fut Jeanne d’Arc, indomptable pucelle…

BAFANOV
Pucelle est-elle encore ?

PLOGROV
                                   Pucelle elle n’est plus.

BAFANOV
Métaphore bancale.

PLOGROV
                             Mais je suis résolu
D’en faire mon émule, mon bras droit, ma complice.
Loin de nous la vertu, glorifions le vice !
Croyants, abandonnez vos vieux rêves pieux.
Aujourd’hui mon veau d’or détrône votre Dieu.


[1] L’* renvoie à Syldurie, principalement au livre VII « La Cantine des Italiens » et à l’épilogue.

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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