Dimitri Plogrov – Acte III – Second tableau

Second tableau

Décor de l’Acte II. On voit que les travaux de la Nouvelle Babylone ont progressé.

Scène III

PLOGROV — YVONNICK

YVONNICK
Beau coup d’éclat, vraiment ! Mais quelle réussite !
Mission bien accomplie, je vous en félicite ;
Voilà du beau Nimrod le niveau s’élever.

PLOGROV
Tais-toi donc, inspectrice des travaux achevés !

YVONNICK
Tes plans ont bien foiré, il faut le reconnaître ;
Dos Pesos a gagné, ce fut un coup de maître.

PLOGROV
Ainsi qu’une merguez grillant au pied du mur,
Acompte sur l’enfer pour un croyant si pur !
Prêtre du dieu Nimrod gagne ce qu’il mérite,
Prédicateur avare, meurtrier, hypocrite,
Il renie son Seigneur, il fait honte à son Dieu,
Le châtiment promis, c’est Le glaive et le feu.
La mort de ce brigand, croyez-le, mon amie
C’est l’aubaine assurée pour notre économie
Car cet ouvrier-là ne sera pas payé.

YVONNICK
Mais après Dos Pesos qui faut-il envoyer
pour nous débarrasser de Moïse et d’Élie ?

PLOGROV
J’ai fondé d’autres plans, je les tiens, ma jolie.
Le diable est avec moi, nous en viendrons à bout,
Et j’ai mis justement Bafanov sur le coup.
Tu l’as d’ailleurs bien dégrossi.

YVONNICK
                                               Le bel ouvrage !

PLOGROV
Il peut vivre avec moi le pouvoir en partage.

YVONNICK
Je le dispenserai de mon enseignement
Car en politicien il vole, il trompe, il ment.

PLOGROV
Il s’agit bien ici, vraiment de politique !
Je te l’ai revêtu d’une aura prophétique.
Tout prophète, en effet, proclame au nom de Dieu ;
Qu’il déclare en mon nom, chantre mélodieux !
Et monte de la terre une seconde bête.
Il fera des prodiges à vous tourner la tête,
Des stupides moutons guide spirituel.
Yvonnick, laisse-nous, le voilà ponctuel.
(Yvonnick sort, entre Bafanov.)

Scène IV

PLOGROV – BAFANOV

PLOGROV
Vous m’avez l’air fâché.

BAFANOV
                                   Votre belle égérie
Me traite en serviteur, toujours me contrarie.

PLOGROV
C’est elle, désormais, qui devra vous servir ;
Vous la ferez ployer au gré de vos désirs.
Par son autorité je vous mis à l’épreuve,
Mais vous voilà formé, vous avez fait vos preuves.
Je vous ai relevé, car tel est mon dessein.
Je saisirai le glaive et combattrai les saints,
Quant à vous qui portez mon esprit, mes oracles
Vous séduirez le monde à l’appui de miracles.
Voyez comment Jésus de l’eau faisait du vin :
Rudiment de science, exercice enfantin.
Au fond du vase, quelques cristaux… permanganate
De potassium, et ce coup-ci jamais ne rate.
(Il réalise l’expérience chimique.)

La jolie robe !

BAFANOV
                        Où sont le goût et le bouquet,
La gouleyance enfin de ce fameux banquet ?
Ce vin n’a du nectar que la physionomie !

PLOGROV
Ce prodige, crois-moi, n’est que pure chimie.
Voilà comment le Christ préparait sa boisson.
Ainsi que l’Évangile, une peste, un poison
Qu’avalent les croyants, bernés !

BAFANOV
                                               Mais par le diantre,
À Cana les buveurs n’avaient point mal au ventre.
Voyez, je vous remplis d’eau claire ce ballon.
Goûtez.

PLOGROV
            C’est bien de l’eau.

BAFANOV
                                         Avant qu’il ne soit long,
Sans dire de grands mots, d’un seul geste magique
Je rougis le liquide. Un, deux trois…

PLOGROV
                                                           C’est pratique.

BAFANOV
Goûtez, je vous en prie.

PLOGROV
                                   En êtes-vous certain,
C’est buvable ?

BAFANOV
                        Santé !

PLOGROV
                                   Mais c’est du chambertin !

BAFANOV
Du pouilly, s’il vous plaît, des coteaux de la Loire,
Et pour moi le succès, la richesse et la gloire.

PLOGROV
Voilà qui séduira, c’est tout à fait charmant
Mais laissons de côté ce divertissement ;
Nous avons à Sion de plus sérieux problèmes.

BAFANOV
Cet Élie, ce Moïse, deux envoyés qui sèment
La divine parole autant que la terreur,
Au nom du Dieu-Très-Haut, de vrais provocateurs.
Ils se tairont bientôt, j’en fais ma propre affaire.
Nous tenons deux complices.

PLOGROV
                                               Ici ?

BAFANOV
                                                      La chose est claire :
Dans notre bergerie, une louve et son loup.
Je les démasquerai tous deux du même coup.
Je les fis appeler. Bien, les voilà qui viennent.
Écoutez nos propos, c’en mérite la peine.
(Entrent Théophile et Priscille.)

Scène V

PLOGROV – BAFANOV – THÉOPHILE – PRISCILLE

PLOGROV
Approchez-vous, servants efficaces, bonjour.
Bafanov qui jadis nous ratait tous ses tours
Dans les arts merveilleux s’est rendu virtuose,
Il change l’or en plomb, change en ronce la rose.
Bafanov est mon fouet pour dompter l’univers ;
Vous obéirez donc à ce prince pervers.

BAFANOV
Je dois vous confier une mission pénible :
C’est à Jérusalem qu’habite notre cible.
Vous décollerez donc par le premier avion
Et vous m’obéirez sans la moindre question.
Le tour est périlleux, il faut agir très vite.
Je vous rétribuerai en cas de réussite :
Votre poids en lingots, sans compter les honneurs ;
Le Brésil, justement, demande un gouverneur.

PLOGROV
On ne refuse point offre si généreuse,
À moins, belle Priscille, que vous soyez peureuse.

PRISCILLE
J’ai bravé jusqu’ici de terribles dangers.

PLOGROV
Je suis le nouveau dieu, fort pour vous protéger.

BAFANOV
Et vous, cher Théophile, n’êtes-vous pas un homme
Réglé comme une horloge ou comme un métronome ?
Tout doit être carré, sans à-coup, régulier.
Vous réglerez ce compte en parfait chevalier.
Dos Pesos, le gardien de votre bergerie
S’acquitta de la tâche, et non sans incurie.
Il en perdit la vie. Vous prendrez le relais.
Armez-vous d’un poignard ou bien d’un pistolet.

PRISCILLE (à Théophile)
Des sordides travaux en trouvez-vous de pires ?
Ce sont les deux témoins qu’il va falloir occire.

THÉOPHILE
Donnez-nous quelques jours, le temps de réfléchir.

BAFANOV
On ne réfléchit point. Vous devez obéir.
(Sortent Plogrov et Bafanov)

Scène VI

THÉOPHILE – PRISCILLE

PRISCILLE
Espions à Babylone, fin de notre carrière.
Ce projet d’Apollos était trop téméraire.
Qu’adviendra-t-il de nous qui sommes découverts,
Pantins entre les doigts du monarque pervers.
Simples comme colombes, prudents comme couleuvres,
Discrets, furtifs, actifs et transparents dans l’œuvre,
Nous avons informé nos frères les chrétiens,
Les avons préservés des morsures des chiens.
Fouillant adroitement dans les fichiers du maître,
Ses ignobles desseins nous avons fait connaître
Aux nouveaux convertis, disciples dissidents,
Des policiers secrets prévenant l’incident.
Sous le sceptre du roi de Mésopotamie ?
Nous sentant à l’abri sur la terre ennemie,
Demeurons en ce lieu, nous serons mis a mort.

THÉOPHILE
On nous ferait mourir ? Je ne suis pas d’accord.
Plogrov est trop rusé. Des chrétiens le martyre
Ne saurait fortifier sa gloire et son empire.
Au monde il veut prouver qu’il est un roi de paix,
Tolérant, bienveillant, un souverain parfait.
Qui menace la paix selon sa propagande ?

PRISCILLE
Les témoins de Sion.

THÉOPHILE
                                  Oui, Plogrov et sa bande,
Pour tuer ces prophètes envoient de faux chrétiens,
Le peuple mal instruit n’y comprenant plus rien.
Plutôt que nous tuer il pose ce dilemme :
Pour sauver notre vie trahir ce Dieu qu’on aime.
Selon son bon plaisir il nous envoie très loin
Tuer les envoyés, exécuter les oints
Et plutôt que la mort qu’on réserve aux rebelles
Nous priver à jamais de la vie éternelle.

PRISCILLE
C’est une chose affreuse. Hélas ! Mon cher époux,
Sortons de Babylone, partons ! Où irons-nous ?
(Entre Apollos.)

Scène VI

THÉOPHILE – PRISCILLE – APOLLOS

APOLLOS
Un ange du Seigneur au glorieux visage
En songe cette nuit m’a livré ce message :
C’est à Jérusalem que nous devons partir ;
Peut-être devrons-nous y mourir en martyrs.
Ce n’est pas aujourd’hui l’heure du sacrifice ;
Le Vivant nous appelle encore à son service.
Soyons prêts, les enfants, pour une autre mission.
Oublions Babylone et partons pour Sion,
Et l’ennemi croira que, par obéissance,
Nous exécuterons ses vœux sans réticence.

THÉOPHILE
Nous verrons les témoins. Les faudra-t-il tuer ?

APOLLOS
Sur place nous irons tous deux les saluer.

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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