Le Crépuscule du Dragon – Acte II – Second tableau

Second tableau

Babylone, l’esplanade de la statue. Près de la statue est dressée une guillotine.

Scène IV

PLOGROV – ESTHER

ESTHER 
La statue penche un peu.

PLOGROV
                                      Elle ne penche pas.

ESTHER 
Elle penche, te dis-je.

PLOGROV
                                   Avec un bon compas,
Armée d’un fil à plomb mesures-tu, ma belle
L’angle d’inclinaison ? Droite comme chandelle,
Tu te fais des idées, elle ne bouge point.
Construite par le diable en l’honneur de son oint,
Qui pourrait l’ébranler ? Elle est de bonne trempe.

ESTHER 
Je dis qu’elle est penchée comme la tour d’Étampes.[1]
Elle apporte de l’ombre au soleil de midi.

PLOGROV
Je n’ai rien remarqué, mais puisque tu le dis…

ESTHER 
Cela ne me plaît pas. Quel sinistre présage !
Si l’image du roi tombait sur son visage,
Que penseraient de toi tes esclaves, mon loup ?
Ton royaume, chéri, ne vaudrait plus un clou.
Il ne faut négliger des puissants les symboles.

PLOGROV
Crainte superstitieuse, ineptie, fariboles !

ESTHER 
Le sol a-t-il été correctement sondé ?
Sur le sable et la glaise, le monument fondé
S’enfonce lentement, plus encore il s’enfonce.
Où donc est l’architecte, qu’il donne une réponse.
Bâtisseur négligeant, qu’il soit écartelé
Pour fournir un exemple !                  

PLOGROV
                                      Comme vous y allez !

ESTHER 
Mais près de l’échafaud tant de monde s’agite !

PLOGROV
Ce soir on exécute et la fête est gratuite.
Dans deux heures mourrons soixante condamnés,
Déjà l’on se bouscule pour les voir amenés,
La vue du sang versé, les cris de la souffrance
Devraient leur inspirer terreur et répugnance
Mais ainsi sont les cœurs des sordides mortels
Qui trouvent leur plaisir aux spectacles cruels.

ESTHER 
Qui donc fera rougir la superbe machine ?

PLOGROV
Ceux qui devant le roi ne courbent point l’échine,
Pour le crucifié ne craignent point la mort,
Adorateurs immondes !

ESTHER 
                                   Il en existe encor ?

PLOGROV
De Nimrod ils défient l’autorité suprême,
Contre le roi du monde ils crachent leurs blasphèmes ;
De la marque imposée ils se croient dispensés,
Sur les cinq continents ils se sont dispersés.
Ils ont beau se cacher partout dans la nature,
Nos soldats en ont fait de solides captures
Et près de l’échafaud s’assemblent les vautours.

ESTHER 
Priscille et Théophile ?

PLOGROV
                                   Nous les cherchons toujours.

ESTHER 
Contre ta royauté quelques Juifs se rebellent.

PLOGROV
Seuls quelques-uns, dis-tu ?

ESTHER 
                                          Aux dernières nouvelles,
Salomon, près du mur des Lamentations
Prêche la repentance et la conversion
Au fils du charpentier, le front garni d’épines.
Les enfants d’Abraham se frappent la poitrine
Disant : « Pardon, Seigneur, nous t’avons offensé. »
Israël reconnaît le roi qu’il a percé.

PLOGROV
Dieu n’a-t-il pas puni ses brebis infidèles,
Leur donnant à subir cette peine éternelle,
Dispersés loin du temple et privés de l’autel,
Toujours persécutés par des peuples cruels ?

ESTHER 
Salomon doit périr, car il renie son maître
Avec ces Juifs-chrétiens, félons fourbes et traîtres.
(Entre Bafanov.)

Scène V

PLOGROV – ESTHER – BAFANOV

PLOGROV
Bafanov, qu’en est-il des nouvelles ? Dis-moi !

BAFANOV
Sur tous les continents le monde est en émoi :
Canicule partout, et le blé devient rare.
Plus de seigle non plus, la nature est avare.
Les paysans partout abattent leurs troupeaux.
Pour étancher leur soif plus le moindre ruisseau.
Lorsque la pluie survient de terribles orages
Enlèvent les maisons fondées sur les rivages.
Par défaut, par excès pèchent les éléments ;
Notre terre assoiffée s’abreuve bruyamment,
Les peuples par milliers, chassés par la famine,
Sans aucune sagesse et nulle discipline,
Abandonnent leurs biens, leurs terres, leurs maisons,
Au pied de Ta Grandeur cherchent la guérison,
Espérant le salut dans les murs de la ville.

PLOGROV
Plus que plaine de Beauce nos pavés sont fertiles !

BAFANOV
Sans doute ! À Babylone point de mort ni de pleurs,
Le lait coule à foison, le repos, le bonheur !

PLOGROV
Adonaï a versé sa coupe de vengeance
Mais pour qui craint Nimrod la vie en abondance.
Ici l’on se repaît d’amour et de plaisir,
On entre à Babylone et nul n’en veut sortir,
La ville à profusion déverse ses richesses,
Comme elle est généreuse ! Elle tient ses promesses.
Trafic de cocaïne, elle accapare l’or,
Elle vend des esclaves les âmes au prix fort.
N’est-ce pas Babylone, la cité glorieuse,
Vautrée dans les orgies, ses débauches joyeuses ?
Grande prostituée, tout assoiffée de sang,
Nourrie par les enfers, charbons incandescents,
Babylone superbe, immense, indestructible,
Dieu voudrait la détruire, prétention risible !
Les astres, le soleil, la lune, prosternés
M’adorent, moi, Nimrod, créateur incarné
Blasphémateur privé des grâces éternelles,
De Satan le prophète et serviteur fidèle,
Peuvent frapper la grêle et la foudre, et l’éclair,
Je suis l’astre luisant qu’on nomme Lucifer.
Je suis le vaniteux, l’apostat, l’adultère.
Dieu me peut menacer dans sa juste colère,
Dans mon fort imprenable, à l’abri des remparts,
J’excite mes soldats, mes chevaux et mes chars,
Au fils du roi David je déclare la guerre ;
J’ai dressé contre lui les princes de la terre.
Christ qui te crois vivant, puissant et courageux,
Viens avec tes myriades et tes poignées de gueux,
Sois prêt pour la bataille et prêt pour la défaite
Et que de mon talon je t’écrase la tête.
Le vieux juge arrogant sera par moi jugé.

ESTHER 
Elle a bougé.

PLOGROV
                        Qui donc ?

ESTHER 
                                        La sculpture a bougé.
L’image, la statue du malin possédée.

PLOGROV
Toujours elle s’incline, tu en es obsédée.
Qui pourrait l’ébranler ?

ESTHER 
                                   La colère de Dieu.
Regarde vers le ciel, il est rouge de feu.

PLOGROV
De la crainte de Dieu tu n’es pas coutumière ?

ESTHER 
Et je sens la cité, ce n’est pas ordinaire,
Dans le sable et la glaise enfoncer lentement.

PLOGROV
Je te trouve bien prompte avec tes sentiments.

ESTHER 
L’humidité remonte et suinte sur la pierre,
Le fleuve inondera la ville tout entière.
(Elle sort)

Scène VI

PLOGROV – BAFANOV

PLOGROV
Voilà bien notre Esther et ses obsessions !

BAFANOV
Elle a de ces idées !

PLOGROV
                              Enfer ! Damnation !
Je vois dans ce ciel rouge une sourde menace.
L’éternel ennemi nous brave avec audace.
Je ne suis ni craintif ni superstitieux
Mais on ne sait jamais… Un rêve curieux
M’a troublé cette nuit, était-ce mauvais signe ?
Sur le golfe azuré je voguais comme un cygne ;
J’observais dans le ciel mille oiseaux bariolés,
Avec eux dans la nue je me voyais voler
Quand je vis s’avancer trois superbes cavales,
Ailées, revêtues d’or et de pourpre impériale.
Quelle grâce en leur vol, indicible beauté,
Les yeux des cavaliers chargés d’autorité…
Plutôt deux cavaliers plus une cavalière,
Et de ces reîtres-ci qui était la première ?

BAFANOV
Une antique amazone, une femme soldat ?
Me faut-il deviner ? Je la connais ?

PLOGROV
                                                  Lynda*.

BAFANOV
Si c’est une boutade, eh bien ! Je n’en ris guère.

PLOGROV
Lynda de Syldurie, indomptable guerrière,
Si belle et si terrible en son armure d’or,
L’arc en sa jolie main prêt à frapper à mort.
Des flots de diamants couronnaient sa coiffure,
Le vent lui emmêlait la blonde chevelure ;
Aux rayons du soleil son écu flamboyant,
Ses beaux yeux meurtriers, son regard foudroyant,
La lumière divine éclairant son visage,
Je voulais la serrer dans mes bras, mais, j’enrage,
La belle me décoche une flèche en plein cœur,
Je m’éveille aussitôt, les draps baignés de sueur.

BAFANOV
Tu rêvas de Lynda cette nuit, c’est étrange :
Pour se moquer de toi Dieu te mandate un ange.

PLOGROV
Un bel ange vraiment, aux ailes de démon !
Étrange métaphore, pitoyable sermon !
En cauchemar Lynda me tue, mais bougre d’âne…

BAFANOV
J’ai fait le même rêve et c’était ma Suzanne*,
Comme au jour de ses noces et nous avions vingt ans,
Plus belle même encore, un sourire envoûtant,
En armure, elle aussi, oh ! comme elle était fière !
D’une fronde en sa main elle lance une pierre,
Comme David abat son Goliath, et je meurs
Le front noyé de sang. Ce rêve me fait peur.

PLOGROV
Il n’est point de hasard, Dieu nous fait une farce,
En songe nous envoie ces deux superbes garces.

BAFANOV
« Elle se rit de toi, la fille de Sion. »[2]
J’y vois de l’Adonaï quelques intentions :
il veut nous avertir, maintenant, qu’il se fâche.
Harmaguédon, bientôt ? Combattons sans relâche.
Défendons de Nimrod la flamme et le drapeau.
Armons-nous pour la guerre. Il n’aura pas ma peau.

PLOGROV
À quoi bon s’énerver. D’ici quelques minutes,
– Voyez-les s’attrouper ! – Ici l’on exécute.
Le Bourreau va livrer quelques Juifs à la mort,
De maudits circoncis qui se croient les plus forts.


[1] Moins connue que la tour de Pise, la tour Saint-Martin, à Étampes, penche pour la même raison.

[2] Ésaïe 37.22

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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