Le Crépuscule du Dragon – Acte III – second tableau

Second tableau

Le Mur des Lamentations. Ténèbres.
Entrent Priscille et Théophile, invisibles.

Scène VI

THÉOPHILE – PRISCILLE

THÉOPHILE
Priscille, où sont passés nos bruyants guides noirs ?

PRISCILLE
Un vol noir dans le noir ! Hélas ! comment les voir ?
Qu’en est-il de leurs voix, douce cacophonie,
Leur croa disgracieux, chanson sans harmonie,
Torture du tympan, j’en venais à l’aimer.

THÉOPHILE
Les corbeaux se sont tus.

PRISCILLE
                                       Devrons-nous les blâmer ?
Ils se sont dispersés sur cette ville obscure.

THÉOPHILE
Ils nous plantent sur place, indignes créatures.

PRISCILLE
Par où faut-il marcher ? Quel est notre chemin ?
Je crains de m’égarer. Ne lâche pas ma main.

THÉOPHILE
Où sommes-nous ?

PRISCILLE
                             Jérusalem ?

THÉOPHILE
                                               Sans aucun doute
Car tant qu’il faisait jour nous en suivions la route.

Scène VII

THÉOPHILE – PRISCILLE – SALOMON

PRISCILLE
J’entends venir au loin ? N’entends-tu pas chanter ?
Un chant qui se rapproche. Nous devons l’écouter.

SALOMON
Toi Bethléem ! Ô Bethléem !
Bethléem, village oublié,
Vois-tu le grand roi qui va naître ?
Il règnera, glorifié.
Fils de Juda, voici ton maître.
            Ô Bethléem !

THÉOPHILE
L’oracle de Michée inspira ce cantique.
Il chante le Sauveur, poème prophétique.

SALOMON
Jérusalem ! Jérusalem !
La pierre d’angle qu’on rejette,
Pierre pesante, lourd fardeau,
Elle t’écrasera la tête,
Te brisera comme un marteau.
            Jérusalem !

PRISCILLE
Cet homme-là craint Dieu. Chantons à notre tour.
Que le son des cantiques, en l’absence du jour
Nous fasse retrouver. À défaut de lumière
Qu’il réchauffe en nos cœurs un esprit de prière.
(Ils chantent en duo.)

Sur l’Invitation au voyage d’Henri Duparc et sur les rimes de Charles Baudelaire

Adonaï, Seigneur,
Divin Rédempteur,
Un jour, nous irons ensemble
Au ciel, te servir,
Vers toi, nous unir,
Car c’est toi qui nous rassembles.
Plus d’esprit souillé,
Plus de cœurs brouillés,
Dans ce pays plus d’alarmes.
            L’ami merveilleux,
Le Dieu glorieux
Lui-même essuiera nos larmes.

Là, dans la sainte cité
Tout est paix, félicité.

Dans les lieux d’en haut
Nous verrons bientôt
Celui dont la grâce abonde.
C’est pour nous guérir
Qu’il a dû souffrir,
Cloué sur la croix immonde.
            Le pécheur méchant
Qui vient repentant
Lui offrir sa vie entière
Ne craint plus la mort,
Dans la ville d’or
Verra sa pleine lumière.

Là, dans la sainte cité,
Tout est paix, félicité.

SALOMON
Combien je me languis de la cité des cieux !
Ses portes de cristal ! Son palais radieux !
Seigneur, prends en pitié nos languissantes âmes,
Car des bûchers maudits nous subissons la flamme.
Oui, viens bientôt, Jésus, Seigneur Emmanuel !
Satan règne sur terre, ton royaume est au ciel.
Dans la ville d’en bas tout est peine et souffrance,
Vers la ville d’en haut monte notre espérance.
Vers l’admirable roi nous élevons nos mains.
Sauve-nous du tyran, sauve-nous du Romain.
Des yeux du peuple juif, Seigneur, essuie les larmes ;
Protège le chrétien par tes divines armes.

Scène VIII

THÉOPHILE – PRISCILLE – SALOMON – ARIEL

(Un chant, venu du ciel, se fait entendre. Une étoile perce l’obscurité. La lumière s’intensifie à mesure que le chant se rapproche. Enfin, l’ange chanteur, Ariel apparaît, enveloppé de lumière.)

ARIEL
Sur « Du bist die Ruh’ » de Franz Schubert

Tu es, Seigneur, le vrai repos,
Tu as porté mon lourd fardeau
Quand à la mort, pour moi tu t’es livré.
Pour mon péché, sur la croix tu t’es donné.
Sur la croix, tu t’es donné.

Dans le tombeau, on t’a porté,
La lourde pierre on a roulé.
Oh ! Quel tourment, pour moi sombre pécheur !
J’ai crucifié le saint homme de douleur !
Le saint homme de douleur !

Jésus, toujours tu vis en moi, ô Fils de Dieu !
Ô ressuscité ! Ô ressuscité !

(Attiré par la lumière qui se dégage de lui, le peuple s’attroupe.)

Point de paix dans ce monde et le repos banni.
L’univers est malade et les hommes punis.
La planète subit du Seigneur la colère
Et l’on vendrait sa vie pour un jour de lumière.
Hommes, cherchez la paix et vous la trouverez ;
Recherchez le repos, pécheurs, persévérez
Point de tranquillité pour l’impie, l’adultère,
Pour le méchant, jamais de repos sur la terre,
Il n’en trouvera point au profond de l’enfer,
Le maudit s’est vendu au sombre Lucifer.
Vous chérissez la nuit, vous craignez la lumière ;
Hommes ! Qu’avez-vous fait du Messie qui libère ?
Est-ce inutilement qu’il fut crucifié ?
Est-ce en l’or et l’argent que vous vous confiez ?
Vos trésors sont pourris, vos richesses rouillées,
Vos diamants, vos rubis et vos pierres taillées
Vous délivreront-ils aujourd’hui du malheur ?
Les coupes sont versées, ne restent que les pleurs,
Mais le ressuscité vous accorde une trêve,
C’est le matin de Dieu, voyez, le jour se lève.
Comme des papillons de nuit dans le brouillard,
Venez vous éclairer au lumignon blafard.
Ecoutez à présent le glorieux message,
Approchez-vous du feu. Manquez-vous de courage ?
Voici venir à vous le jour de l’Éternel :
Le jour du jugement, un instant solennel.
Écoutez, vous pécheurs qui traînez par la ville.
Venez, Juif Salomon, annoncez l’Évangile.

SALOMON
Le peuple qui marchait, aveuglé dans le noir
Vit au loin se lever le soleil de l’espoir.
Une grande clarté remplit la ville obscure ;
Le pays de la mort, de l’ombre, en un murmure,
Se réveille à la vie, chacun se réjouit
Comme le moissonneur récoltant de bons fruits.
Ce sont les cris de joie et des chants d’allégresse.
Le ciel envers son peuple a tenu sa promesse :
Le joug qui t’écrasait, qui te brisait le cou,
Le bâton qui rompait tes côtes sous ses coups,
La verge t’opprimant, celle du Madianite,
Ces armes sont brisées, l’ennemi prend la fuite.
Debout, peuple de Dieu, car l’enfant nous est né !
Le Messie d’Israël, ce Fils nous est donné :
Tout-Puissant, conseiller, – c’est ainsi qu’on le nomme, –
Admirable, éternel, régnant parmi les hommes.
Tout vêtement de guerre, par le fer et le feu,
Tout est anéanti par la main du grand Dieu.
Comme Ésaïe lui-même ne cesse de le dire :
Une paix sans limites il offre à son empire.
Par le zèle divin, la justice et le droit,
Ainsi s’élèvera le trône du bon roi.
Et toi, Jérusalem, capitale foulée
Par les peuples impies, vierge pure, immolée,
L’Éternel de Juda sera le bouclier,
L’inébranlable fort, le rempart, le rocher,
Et le plus faible enfant, tout craintif et timide
Sera comme David et sa maison solide.
L’Éternel combattra toutes les nations,
Ennemies de Juda, ennemies de Sion.
Dieu lèvera son bras, elles seront détruites.
Voici le désarroi, le désastre et la fuite.
Sur David et son peuple, alors, je répandrai
L’esprit de repentance et je déverserai
Sur la sainte cité, dans ses rues, sur les places,
Un esprit suppliant. Ils recevront la grâce,
Ils me reconnaîtront, Jésus ressuscité ;
Ils pleureront sur moi, celui qu’ils ont percé ;
Ils se repentiront de leurs actes iniques,
Pleureront comme on pleure la mort d’un fils unique.
Voyez, c’est aujourd’hui le jour du châtiment,
Aujourd’hui l’Éternel, Dieu qui jamais ne ment,
Une dernière fois déverse sa colère
Dont le feu, sans retour, anéantit la terre,
Et son bras courroucé ne se retiendra plus.
C’est le jour, Israël, le jour de ton salut.
N’attends pas à demain, reçois cette lumière,
Reçois le vrai repos qu’il t’offre au nom du Père.
(Un grand nombre de Juifs s’approche et s’agenouille. Bafanov, armé, apparaît au milieu de la foule.)

Scène IX

THÉOPHILE – PRISCILLE – SALOMON – ARIEL – BAFANOV

BAFANOV
Quoi ? Je ne rêve point ? Tous ces juifs prosternés,
Séduits par les discours de cet illuminé !
Maudits fils de Jacob ! Traîtres Israélites !
N’est-elle exterminée, cette race maudite ?
N’a-t-on pas ordonné qu’ils fussent tous tués ?
Ne sont-ils flagellés, enchaînés et roués ?
Même persécutés ils nous narguent sans cesse !
Se rient de notre reine, Esther, cette tigresse.
À Sion, en secret, par elle missionné
Pour lui dresser constat qu’ils sont exterminés.
J’espérais confirmer une belle victoire,
Mais je suis tout confus, je refuse d’y croire :
Non seulement le peuple est fort et vigoureux
Mais les voilà chrétiens, exécrables Hébreux !
Sanction sans appel, la mort sera brutale.
Je les abattrai tous d’une seule rafale.
(Ariel disparaît. La scène est de nouveau plongée dans les ténèbres.)

Eh ! On ne voit plus rien ! Soldats, qu’attendez-vous ?
Frappez de vos poignards ces hommes à genoux.
Même aveugles, frappez ! Tuez-m’en des myriades.
Ce sont nos ennemis.

Voix d’un SOLDAT
                                 Nous sommes tous malades.
(On entend rire Ariel.)

BAFANOV
Malades ? Comment donc ?

Voix d’un SOLDAT
                                         Un ulcère cruel.

ARIEL
Sixième coupe, amis ! C’est un cadeau du ciel.

BAFANOV
Je ne me sens pas bien, moi non plus. C’est étrange.
Je suis tout nauséeux et la peau me démange.
Ah ! C’est insupportable ! Je souffre, c’est fatal !
Y a-t-il en ce bled au moins quelque hôpital ?
(Bafanov s’enfuit. Le jour revient.)

Scène X

THÉOPHILE – PRISCILLE – SALOMON – ARIEL

ARIEL
Ils sont tous envolés ces insectes nuisibles,
Chassés à tous les vents, ne sont-ils pas risibles ?
Observez maintenant les signes dans le ciel
Car le Messie descend, glorieux, solennel.
Les armées de démons face à lui se rassemblent.
Voici le Christ guerrier, déjà le dragon tremble.
Voyez-vous s’avancer les sombres légions
Piétinant cette ville et toute sa région.
Jésus les combattra dans la vallée fertile
Qu’on nomme Harmaguédon. Résistance inutile !

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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