Les Piques de l’ami Randol (11 – 20)

11. Langue de Schiller

Je suis assez fier d’avoir accompli à bicyclette un périple de deux mille kilomètres en Autriche. J’ai fait le Groβglockner, en poussant le vélo, mais je l’ai fait quand même.

Arrivé à Lech, aux confins du Tyrol et du Vorarlberg, je suis entré dans une boutique, et j’ai dit : « Guten Abend.

– Bonsoir, » m’a-t-on répondu.

J’étais sidéré de cette affaire-là.

Je ne suis pas entré avec une baguette et un camembert sous le bras, comment a-t-elle su que je suis français ?

Bien plus tard, ayant fait des progrès en allemand, j’ai compris.

J’ai dit, comme tout francophone qui se respecte : « Gouteune Abeunde », la prononciation correcte étant « Gout’n A-b’nd », l’accent tonique sur la première syllabe de chaque mot.

Le manque de maîtrise d’une langue est souvent sujet à malentendus, parfois lourds de conséquences.

Membre à l’époque de la Société musicale de Saint-Maur-des-Fossés et caporal-chef dans l’armée de l’Air, je devais passer, en tant que musicien, le week-end de Pentecôte à Pforzheim pour un échange franco-allemand. En tant que militaire, je devais demander une permission à ma hiérarchie.

« Pas de problème, vous l’aurez, votre permission. »

Dans l’armée, c’est bien connu, l’ordre précède toujours le contre-ordre.

Le vendredi, j’étais prêt à partir, les valises bouclées, les pieds dans les starting blocs.

« Désolé, caporal-chef, votre permission est supprimée.

– Mais pourquoi ?

– Parce que c’est comme ça.

– Eh bien ! puisque c’est comme ça, je pars quand même. »

Et j’ai fait le mur.

Bien fait pour eux.

Dans ce genre de rencontre, des camaraderies se nouent rapidement entre garçons et filles des deux pays. Quelquefois, ce sont des amourettes qui s’amorcent. Avant de remonter dans les cars, on échange les adresses. Je n’ai pas échappé à la règle.

De retour sur ma base aérienne préférée (BA 123 Orléans Bricy), mon escapade m’a coûté quinze jours d’arrêts simples. Ces deux semaines de pénitence sont d’ailleurs les seuls moments où je me suis amusé pendant mes deux années de service. Après ma démobilisation en 1976, je me suis promis de ne plus jamais mettre les pieds dans cette région. J’ai pourtant vécu plus de vingt ans de ma vie à Châteaudun, à trente-cinq kilomètres de cette fameuse base aérienne.

Comme quoi…

Mais revenons à notre histoire. J’ai, dans mon allemand approximatif, écrit quelques lettres à mes nouvelles amies. D’ailleurs, aucune d’elles ne comprenait le français. Je leur ai dit que la région me plaisait et qu’aux prochaines vacances, je m’offrirai un tour de Forêt-Noire à vélo et que j’en profiterai pour passer à Pforzheim leur faire un petit coucou.

J’ai cru amusant de parler aussi de ce qui m’était arrivé en rentrant au quartier. Les arrêts simples, c’est l’interdiction de quitter la base et l’obligation de passer les nuits dans un local étroit et fermé. Dans le patois militaire, on appelle cela « faire de la taule », ou « faire de la prison », rien à voir avec Fleury-Mérogis.

« Ich bin in gefängnis gewesen… »

Si j’avais écrit : « Ich bin gestrafen gewesen, » terme qui, en allemand, correspondait mieux à la situation… mais « in gefängnis », comme un malfaiteur…

Quand je me suis pointé à Pforzheim, on m’a claqué la porte au nez.

12. La Police

Pourquoi les flics sont-ils aussi bêtes ?

– Parce que, s’ils avaient l’air intelligents, personne ne les prendrait au sérieux.

13. Une maison qui respire

Mes parents avaient acheté un corps de ferme en Picardie. Comme cette maison avait près de cent ans et que nous ne savions pas qui l’avait habitée avant nous, il nous arrivait d’imaginer qu’elle pourrait bien être hantée.

L’idée de croiser un jour un fantôme dans le grenier ne nous effrayait pas plus que cela, pourtant il nous arrivait d’entendre un bruit de respiration.

C’est surtout la nuit, dans le silence, que nous l’entendions avec certitude : cette maison respirait.

C’était tout de même inquiétant.

J’ai cherché une explication logique à tout cela. Sans doute, un courant d’air dans la cheminée donnait cette étrange impression.

Mais la respiration ne venait pas de la cheminée. C’était dans la brique.

Alors ? Maison hantée ou pas ? Toujours est-il que, lorsque notre famille est devenue chrétienne, ce phénomène a disparu.

14. Le tasbih

À l’occasion de mon départ en préretraite, mon copain Ahmed m’a fait un petit cadeau, un collier de perles de plastique vert fluorescent.

Moi, bêtement, je lui ai dit :

« C’est joli. C’est ta fille qui l’a fait ?

– Nan, nan, c’est un truc, quand tu as du temps à perdre à la mosquée, tu prends une perle, tu dis : “Subhan Allah, Al Hamdoulilah, Allahou Akbar”, tu prends la perle d’à côté, tu recommences. Ça t’occupe un bon moment. »

15. Ray Bradbury, un visionnaire

Les gosses sont à l’école neuf jours sur dix. Je n’ai à les supporter que trois jours par mois à la maison. C’est une bonne formule. Vous les collez dans le salon et vous poussez le bouton. C’est comme la lessive. On fourre le linge dans la machine et on ferme le couvercle.

16. Jeunes des quartiers

Je m’affairais à placarder des affiches sur le boulevard Péringondas, à Châteaudun. Le vent qui soufflait ajoutait une pointe de difficulté à cette occupation ordinaire, quand une lycéenne, le visage enveloppé dans un foulard, s’est approchée de moi.

« – Monsieur, est-ce que je peux vous aider ?

– Mais… Vous risquez de vous salir.

– Ça ne fait rien. »

Je n’aurais jamais osé le lui demander, mais elle a empoigné ma brosse à colle et a commencé à encoller. J’étais étonné et ravi par cette gentillesse et cette aide inattendue.

Il est tellement facile de coller une étiquette « Racaille 2007 appellation contrôlée » sur le front des jeunes de nos « nouveaux quartiers. » Beaucoup parmi eux refusent, à juste titre, cette étiquette et montrent par des actes de civilité qu’ils ne la méritent pas.

17. Le miroir

Car, si quelqu’un écoute la parole et ne la met pas en pratique, il est semblable à un homme qui regarde dans un miroir son visage naturel, et qui, après s’être regardé, s’en va, et oublie aussitôt quel il était. Mais celui qui aura plongé les regards dans la loi parfaite, la loi de la liberté, et qui aura persévéré, n’étant pas un auditeur oublieux, mais se mettant à l’œuvre, celui-là sera heureux dans son activité.

Jacques 1:23/25

Un homme un jour trouva un miroir.

 « Quelle chance ! se dit-il, j’ai retrouvé un portrait de feu mon père, quand il avait mon âge. » Et il baise tendrement le miroir.

Survient alors sa femme :

 « Espèce de fainéant ! Bon à rien ! Qu’est-ce que tu regardes au lieu de travailler ? »

Et, lui arrachant le miroir des mains :

 « Tu embrassais le portait d’une femme. C’est donc ta maîtresse !

– Mais… pas du tout, c’est mon père.

– Tu te moques de moi ? Si encore tu me trompais avec une belle femme, mais regarde-moi cette mocheté ! Je demande le divorce. »

Et voilà notre couple, armé du fameux miroir, dans le bureau du juge.

 « Assurément, dit le juge, il s’agit indubitablement du portait d’un homme. Mais, j’ose espérer, Monsieur, que cet individu n’est pas votre père. Quel faciès de brute ! Le visage que j’ai sous les yeux est certainement celui d’un criminel. Si un jour je mets la main sur un homme qui a une tête comme celle-ci, je commence par le faire coffrer. »

La Bible est comparée à un miroir qui nous renvoie notre image trait pour trait. Mais bien souvent, nous préférons ne pas nous y reconnaître et faire de nous-mêmes une photo retouchée qui nous avantage.

Nous lisons dans ses pages que même les plus respectables et les plus religieux d’entre nous sont des pécheurs condamnés à la mort éternelle, que Jésus-Christ est venu racheter en donnant sa vie.

Car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu.

Romains 3:23

Car le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle en Jésus-Christ notre Seigneur.

Romains 6:23

18. Un frère du voyage

Un frère du voyage s’était rendu, sans doute par erreur, dans une église qui imposait dans le culte une liturgie très rigide.

Sans se préoccuper du voisinage, notre frère, comme il en avait l’habitude, ponctuait la louange et la prédication de joyeux Alléluias ! Si bien que les chrétiens n’ont pas tardé à lui tapoter l’épaule :

 « Voyons, un peu de tenue, s’il vous plaît. Nous sommes dans une église ! »

Mais ces avertissements ne produisaient aucun effet. Alors un diacre se lève et le prend par le bras :

 « Écoutez, allez faire un tour dans la bibliothèque, voir si j’y suis. Vous reviendrez quand vous serez calmé. »

Comme c’est charitable !

L’incident clos, le calme était revenu dans la communauté et tout le monde écoutait le prédicateur quand soudain retentit un puissant « Alléluia Baro Dével ! »

Le diacre se précipite dans la bibliothèque :

« Qu’est-ce qui se passe encore ?

– Eh bien ! j’étais en train de regarder l’Atlas mondial, et j’ai vu que par endroit, l’océan dépassait les dix mille mètres de profondeur. Et la Bible dit :

Il mettra sous ses pieds nos iniquités ; tu jetteras au fond de la mer tous leurs péchés.

Michée 7:19

Alors, que ça vous plaise ou non, moi je dis Alléluia ! »

19. Variante de la même histoire

Un frère du voyage s’était rendu, sans doute par erreur, dans une église qui imposait dans le culte une liturgie très rigide.

Sans se préoccuper du voisinage, notre frère, comme il en avait l’habitude, ponctuait la louange et la prédication de joyeux Alléluias ! Si bien que les chrétiens n’ont pas tardé à lui tapoter l’épaule :

 « Voyons, un peu de tenue, s’il vous plaît. Nous sommes dans une église ! »

Mais ces avertissements ne produisaient aucun effet. Alors un diacre qui avait remarqué le mauvais état de ses semelles le prend à part :

« Écoutez, mon ami. Si vous gardez le silence jusqu’à la fin du culte, je vous promets de vous offrir une paire de chaussures neuves. »

Fort de cette promesse, notre frère essaie de garder son calme, mais au beau milieu de la prédication, il se lève et s’écrie :

« Et tant pis pour les godasses : alléluia ! »

20. Une camionnette 2CV verte

Mon père avait acheté une camionnette deux-chevaux verte. Elle n’avait que deux places à l’avant alors qu’en comptant ma sœur et moi, en plus de parents, nous étions quatre. Comment allaient-ils s’y prendre pour nous emmener en vacances à Saint-Tropez ?

Nous étions au début des années soixante et les lois nous autorisaient encore un peu de fantaisie. Mon père a fait le tour des brocantes et finit par trouver une banquette sans dossier dont la longueur correspondait pile-poil à la largeur intérieure du véhicule. On aurait cru que c’était calculé. Il y avait justement à l’arrière, de chaque côté, une vitre carrée qui permettait de voir défiler le paysage tout en restant assis.

Et nous voilà partis sur la nationale 7, si chère au cœur de Charles Trenet. Hôtel à Lyon à l’aller, hôtel à Lyon au retour.

Voyage interminable, heureusement ponctué d’incidents.

Une panne d’essence, car à cette époque il fallait penser, de temps en temps, à sortir de la voiture et ouvrir le réservoir pour s’assurer qu’il y reste assez de carburant. Papa qui se colle à la marche avec son bidon.

Sur une chaussée fraîchement gravillonnée, une DS nous dépasse à toute allure (au moins cent kilomètres à l’heure !). Le pare-brise éclate. Papa qui sort en brandissant les poings vers le ciel et injuriant le conducteur qui était déjà loin.

Mais le pire pour mes parents fut certainement la chanson que nous avons chantée en duo pendant tout le voyage :

Ohé ! ohé ! matelot ! – Matelot navire sur les flots.

Passé Montélimar, papa commençait à en avoir assez et finit par nous faire remarquer que ce n’était pas « matelot navire », mais « matelot navigue ».

Nous étions aussi déçus que lorsque nous avons découvert la non-existence du Père-Noël. « Matelot navigue » est peut-être plus acceptable sur le plan de la grammaire, mais « matelot navire », c’est tout de même plus joli.

Et puis, il y a eu les sorties ! De Toulon à Saint-Raphaël, Sainte-Maxime, Cogolin, le château de Grimaud. Sans compter cette excursion dans les Maures au cours de laquelle j’ai failli m’étouffer en avalant de travers un bonbon à la menthe. Une fois la frayeur passée, maman répétait à qui voulait l’entendre : nous avons failli avoir un mort dans les Maures.

En définitive, je garde plus de souvenirs de la camionnette Citroën verte que des vacances elles-mêmes.

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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