Bourane – Dixième tableau

Dixième tableau

Jour de l’an 1837. Décor du premier tableau. Gavril Gavrilovitch organise une fête, comme il y a 25 ans. Parmi les danseurs, Macha et Ivan Ivanovitch, Anton et Olga, Ivan et Léna. À la table de jeu, Pouchkine, Boris, Dimitri et Katia. Natalia, Ekatrina et D’Anthès se sont rapprochés.

GAVRIL – PRASKOVIA – MACHA – IVAN IVANOVITCH – POUCHKINE – NATALIA – D’ANTHES – EKATRINA – ANTON – OLGA – IVAN – LÉNA – BORIS – DIMITRI – KATIA – CHŒUR

GAVRIL

Amis, chantons au Nouvel An,
Amis, dansons, place à la fête !
Vive le froid ; vive le vent !
Que la valse tourne la tête.

CHŒUR

Le Nouvel An, voici l’espoir
Oublions les vieilles tristesses !
C’est un bonheur de nous revoir.
Pour cette année, que de promesses !
Il faut y croire, un peu de foi !
À nous le bonheur et la joie !
Courons sur la nouvelle voie.

PRASKOVIA

C’est la fête, dansons aussi bien qu’autrefois.
Je danse le premier quadrille.
Ouvrons le bal, amusons-nous.
Allons, Macha, viens donc, ma fille.
Dans le bras de ton jeune époux
Valsez tous deux comme des fous.

CHŒUR

C’est la fête, dansons aussi bien qu’autrefois.
Polkas, mazurkas et quadrilles.
Ouvrons le bal, amusons-nous.
Allons, Macha, toi si gentille.
Dans le bras de ton jeune époux
Valsez tous deux comme des fous.

(Valse, D’Anthès invite Natalia)

Hiver, la plus belle saison,
Le feu de bois dans la maison
Illumine les cœurs d’une chaude lumière.
Dans chaque chaumière,
Le repos, le réconfort,
Le foyer, comme un bon port,
La vivante flamme
Apaise les âmes
Quand les vents soufflent au-dehors.

MACHA

Et dans le ciel blême,
Le soleil tout blanc
Se pare d’argent
Brillant diadème.

CHŒUR

Comme un diadème,
Couronne d’argent ;
Soleil blême,
Hiver blanc.

IVAN IVANOVITCH

Sous nos pas la neige croustille
Enveloppant nos chevilles
Et dans l’air les cristaux scintillent.
Glisse et vole le traîneau,
Courent au vent nos fiers chevaux
Au milieu des forêts gelées,
Au-dessous des nues constellées.

CHŒUR

Au-dessous des nues étoilées
Galopent les fiers chevaux,
Glisse et vole le traîneau.

MACHA

Voyez sur l’étang voltiger
Le patineur au pied léger,
Sa compagne aux jambes graciles
Maîtres de cet art difficile
Au milieu de ce miroir
Dansent dans l’orangé du soir,
Sur la page vierge dessinent
Des calligraphies sibyllines.

IVAN IVANOVITCH

J’aime l’hiver,
Son manteau clair
De la Russie couvrant la plaine immense,
Le sucre blanc répand son abondance.

CHŒUR

Le sucre tombe en abondance
Couvrant la plaine immense.
Nous aimons le manteau clair
Du bel hiver.

POUCHKINE

Eh bien ! Qu’en dites-vous ?
Toujours ma dame de pique
Au bon moment au rendez-vous.
Ma carte préférée, c’est sympathique,
Me délivre de vos filets
Et rabaisse vos deux valets.

BORIS

Qu’en est-il de ton autre dame ?

POUCHKINE

Pardon ?

BORIS

                                 Ta dame de cœur.

POUCHKINE

Natalia ? C’est tout un drame !

DIMITRI

Joliment grisée dans les liqueurs,
La cervelle dans les vapeurs,
Vois-tu comme elle s’amuse,
Ta muse.

POUCHKINE

Ma muse m’a mal inspiré
Le jour où le dessein m’a pris de l’épouser.
Treize ans de moins que moi, mais si jolie,
J’en fus épris, quelle folie !
Elle ne pense qu’a danser,
Ne parlant que de fard à paupières,
De ses charmes elle est si fière !
Les lettres et les arts, il n’y faut point penser,
Les choses de l’esprit, ce n’est pas son affaire.
Elle s’attache aux fariboles,
Et ce Français, comme il s’y colle
Et ma géante joue la folle
Et ça commence à m’agacer.

(Nouvelle valse)

NATALIA

Cher Georges, nous avons suffisamment valsé.
J’ai la tête tout étourdie
Et les jambes engourdies.
Reposons-nous un instant,
Pas trop longtemps.
Je n’ai que vingt-quatre ans
Dans la force de ma jeunesse
Mon cœur et mon sang me pressent
À danser, courir et sauter.

EKATRINA

Ton Sacha devrait t’inviter.

NATALIA

Mon Sacha dans ses cartes se damne,
Le nez dans ses brelans, éternel cartomane
Jurant par tous les trèfles ou par tous les carreaux,
Il ruine mon foyer, ce tyran, ce bourreau.
Obsédé par le jeu, borné comme une mule,
Toujours perdant, les dettes s’accumulent.
Ce ne sont pas ses vers, ses contes, ses romans
Qui de nos besoins, maintenant,
Du froid, l’hiver, de la fringale
Nous garderont. Quelle cigale !

D’ANTHES

Pauvre petite Natacha !
Chauffe-toi contre moi, mon chat.
Embrasement à la française !

EKATRINA

Tu t’y prends trop à ton aise.

D’ANTHES

Pour le plaisir, juste un baiser.
J’ai bien le droit de m’amuser.

(D’Anthès entraîne Natalia à l’écart. Ekatrina les surveille discrètement. Pouchkine, absorbé par le jeu, ne remarque rien de la situation.)

BORIS

Ta dame de pique
Te trahit, c’est pathétique.

DIMITRI

Et ta dame de cœur
Elle aussi, j’en ai bien peur.

****

POUCHKINE

Je n’aime pas trop ce genre d’allusion. Natalia est peut-être une écervelée, mais elle est honnête. Sa sœur et son beau-frère peuvent en témoigner. Tiens ! Où sont-ils passés ? Bah ! Qu’importe ! Ce qu’il m’importe, justement, c’est de récupérer la mise que je viens de perdre.

DIMITRI

Tu nous devais déjà cent roubles.

BORIS

Maintenant, cela nous fait cent-cinquante.

KATIA

Ta bourse est vide comme la boîte crânienne de ta femme.

BORIS

Oh ! Katia ! Serais-tu jalouse ?

POUCHKINE

Je n’ai plus d’argent, mais j’ai d’autres richesses.

(Il pose un manuscrit sur la table.)

DIMITRI

Un gros cahier !

POUCHKINE

Si tu le gagnes, ce gros cahier, tu seras célèbre dans cent ans.

NATALIA (à D’Anthès)

Il existe une autre raison pour laquelle Pouchkine ne m’invite jamais à danser et fait semblant de m’ignorer en public. Veux-tu savoir laquelle ?

D’ANTHES

Bien sûr.

****

NATALIA

C’est un tout petit monsieur,
C’est un tout petit bonhomme
Pas plus haut que quatre pommes,
Un nabot disgracieux.
Bien de la peine il se donne
Pour atteindre ma hauteur.
Ce grand versificateur
Ne sort pas sans haut-de-forme :
Un vieux galurin difforme.
C’est un bien triste mari,
Tout mal formé, rabougri.
S’il passe auprès de sa mie
Qui est grande et bien bâtie,
Il semble encore plus petit,
Quand il prend mon abattis
Son nez n’atteint mon épaule,
Même chaussé, qu’il est drôle,
De semelles, de talons
Il n’en paraît pas plus long,
Et n’atteint pas mon menton.

D’ANTHES

Hélas ! Pourquoi femme si belle
Quoique dépourvue de cervelle
S’attache à ce triste époux ?
Qu’adviendra-t-il de nous ?
Je t’aime, Nathalie,
Sculpture bien polie.
De retour à Pétersbourg,
Je te ferai bien la cour.
Sers mon amour sans résistance,
Je te conduirai vers la France
Et nous irons voir Paris
Loin de ton grotesque mari.
Et j’ornerai ton front d’une belle couronne
Et je te ferai baronne.

(Ekatrina écrit un message qu’elle glisse dans une enveloppe.)

POUCHKINE

Pour une fois je suis gagnant !
S’il en était autrement
Notre bon vieux barine
Serait l’auteur d’Ievguéni Oniéguine.

****

EKATRINA (à Olga).

Pouchkine gagne au boston. Une fois n’est pas coutume. Profite qu’il est de bonne humeur pour lui remettre cette lettre, mais surtout ne lui dis pas qu’elle est de moi.

OLGA (à Pouchkine)

On m’a donné pour vous cette enveloppe.

POUCHKINE

Qui ça, on ?

OLGA

Je ne sais pas, une dame. Elle ne m’a pas permis de vous dire son nom.

KATIA

Une lettre d’une dame ? Ouvre-la vite, Sacha. C’est sûrement une déclaration d’amour.

(Pouchkine lit la lettre.)

****

POUCHKINE

Quoi ? Me prend-on pour un âne établi,
Pour un nigaud, pour un jocrisse ?
Il me faut avaler ce calice
Tout de honte rempli ?
Où est D’Anthès, l’abominable ?

D’ANTHES

Me voici, que diable !

POUCHKINE

Être immonde et sans pudeur,
Bélître, sot, gredin, voleur !

D’ANTHES

Enfin, beau-frère,
Que signifie cette colère ?

POUCHKINE

Pas besoin d’une oraison,
Tu connais trop la raison.

NATALIA

Je crois que son cerveau s’affole.

POUCHKINE

Tais-toi donc, épouse frivole !
Nous rentrons à Saint-Pétersbourg
Et sachez qu’à notre retour
Je vous enseignerai les manières de vivre.

NATALIA

À n’en point douter il est ivre.

POUCHKINE

Ivre, madame, dites-vous ?

NATALIA

Vieux mari mesquin, jaloux !
Que d’amertume et que de fiel !

POUCHKINE

Monsieur, nous combattrons en duel,
Si du moins vous avez du courage.

CHŒUR

Pour un poète quelle rage !
Mais quel est donc ce message
Qui sa tempérance a vaincu ?

POUCHKINE

Quatre lettres qui m’outragent :
« Cocu ».

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© 2021 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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