Félix le Peintre – Acte II

ACTE II – L’ascension

Un appartement luxueux, place de l’Étoile (actuellement place Charles-De-Gaulle). Vue sur l’Arc de triomphe. Les toiles et le matériel de l’artiste sont disposés en ordre. Le portrait aux écus occupe une place d’honneur. Entre Félix, en habit de fête, éméché.

Scène Première

FÉLIX (saluant le portrait)

Salut à toi, ô Leonard de Malignac… Montignac… Machintruquignac, maître énervable et vénéré. Que penses-tu de mon nouveau terrier ? Ça nous change de Montmartre, pas vrai ?

Et dire qu’il y a une semaine encore, j’étais terré comme un rat dans une nasse à supplier ce vieux grigou de me faire crédit ! S’il me voyait dans ce somptueux décor, il ferait moins l’arrogant ; il me sentirait grand et se sentirait tout petit. Mais oublions tout cela. La misère est derrière moi, voici le jour qui se lève après la nuit. À moi d’en profiter ! L’ancien Félix Lecléantaud errait à pied le long de la place du Tertre, le nouveau, le maître qui sera bientôt célèbre se promène en calèche sur les bords de la Seine.

Que d’argent dépensé en si peu de temps ! Qu’importe ! J’ai de la réserve, de quoi profiter de la vie. Qui a dit que les grands génies devaient vivre dans la misère et que leur richesse est inversement proportionnelle à leur talent ? Quoi qu’il en soit pour ce qui est du talent – je veux parler du talent d’or – le destin m’a fait une grâce, à moins que ce soit la main de Dieu…

Mais laissons là toute cette philosophie ! Est-ce Dieu ou le diable qui m’a rendu riche ? Qu’importe, les faits sont là. Et vive la vie ! Et vive le champagne ! Et je m’en servirais bien un petit coup !

À ta santé, mon garçon ! À la peinture ! À ton succès et à la fortune. Et à l’amour ! Maintenant que tu as quitté le rang des traîne-gaines, tu ne devrais pas tarder à le trouver. Et encore une flûte pour maître Paul auquel je dois tout mon savoir.

(regardant à la fenêtre)

Tiens ! il suffit de penser à lui, le voilà qui passe dans la rue, par hasard. Non, ce n’est pas un hasard, il a disparu sous la porte-cochère. Il vient me rendre visite. C’est lui qui monte l’escalier.

(Il va ouvrir ; entre Martignac.)

Scène II

FÉLIX – MARTIGNAC

MARTIGNAC

J’ai eu de la peine à te trouver. Nicolas m’a dit que tu avais déménagé, mais qu’il ignorait ta nouvelle adresse. Je craignais que ton propriétaire ne t’ait mis dehors et j’ai d’abord cherché sur les quais, m’attendant à trouver sous un pont quelque vagabond de génie. Je craignais même que, dans le dénuement et le désespoir, tu ne te sois livré au fleuve, et puis, avoue que Paris n’est pas si grand qu’il le paraît, me promenant rue de Rivoli, j’ai vu dans un fiacre, un monsieur très élégant. Il n’a pas été facile de te reconnaître, mais c’était bien toi, tout endimanché. Alors je suis allé mener ma petite enquête, et j’ai retrouvé ta trace. Place de l’Étoile ! Les loyers ne sont pas donnés, par ici.

FÉLIX

Je suis propriétaire.

MARTIGNAC

Je ne comprends pas.

FÉLIX

Disons que Dieu m’a confié un talent.

MARTIGNAC

Alors, souviens-toi de cette fameuse parabole. Il te sera demandé des comptes. Mais, dis-moi, comment es-tu devenu si riche ?

FÉLIX

Je te l’ai dit : Dieu m’a donné un talent et, comme tu le vois, j’ai commencé à le dépenser.

MARTIGNAC

Je ne pense pas que ce soit l’art qui te nourrisse si grassement.

FÉLIX

Si, dans une certaine mesure. (désignant le portrait) C’est plus ou moins grâce à lui.

MARTIGNAC

Qui eut cru qu’une peinture aussi misérable puisse rendre aussi riche ?

FÉLIX

Ma carrière de peintre s’est engagée dans une nouvelle voie. L’argent ne fait pas le talent, mais crois-moi, il y contribue.

MARTIGNAC

Prends garde que ta richesse ne te fasse pas glisser dans l’orgueil et que tu ne te corrompes.

FÉLIX

Je sens comme un reproche dans ces paroles. Serais-tu jaloux de ce que le disciple devienne plus important que le maître ?

MARTIGNAC

Important ? Qu’est-ce qui te rend si important ? Pour le moment, je ne vois en toi qu’un damoiseau qui se pavane en calèche avec un haut-de-forme. C’est au pied du mur qu’on voit le maçon et c’est devant le chevalet qu’on voit le peintre. J’ai l’impression qu’à part la fête, tu n’as rien fait de constructif. Ta Psyché est toujours inachevée. Si tu n’es pas capable de lui donner un visage, fais-lui porter un masque de carnaval.

FÉLIX

Allons bon ! Ça commence à me plaire ! J’ai du travail, moi, figure-toi, et justement, j’attends quelqu’un qui va m’aider à faire fructifier mon fameux talent, inconnu, j’en conviens, mais plus pour longtemps.

MARTIGNAC

Moi aussi, cette discussion commence à m’agacer. À plus tard.

(Sort Martignac.)

FÉLIX

On dirait que je l’ai fâché. Que m’importe, à présent, je n’ai plus besoin de lui. Je suis mon propre maître.

Scène III

FÉLIX – LANDRIEUX

FÉLIX

Donnez-vous donc la peine d’entrer, monsieur Landrieux. Je vous attendais avec une impatience fébrile.

(Entre Landrieux, tenant un journal.)

LANDRIEUX

C’est un honneur pour moi de vous rencontrer, après vous avoir consacré une colonne entière dans le plus grand quotidien parisien, auquel je suis fier de collaborer.

FÉLIX

Ce n’est pas le nombre de colonnes qui compte. M’affirmez-vous que cet article est tout à mon éloge et que votre art d’écrire convaincra tout un chacun de prendre le chemin de mon atelier ?

LANDRIEUX

Monsieur Lecléantaud, dans toute ma carrière, c’est la première fois qu’un homme, brillant artiste par surcroît, me rétribue aussi magnifiquement pour lui faire de la réclame. Croyez-en mon expérience, je suis une plume d’or, je sais dompter le vocabulaire, la grammaire et la syntaxe pour pénétrer comme une épée dans l’esprit des lecteurs. Je suis au journalisme ce que vous êtes à la peinture : un génie, et tout Paris va le savoir. France-Matin vient juste de paraître dans les kiosques. Vous serez l’un des premiers à découvrir l’article que je vous ai consacré. Avez-vous un coupe-papier ?

FÉLIX

Non, je ne crois pas. Attendez ! Cette lime à ongles fera bien l’affaire. D’ailleurs, je m’étonne qu’un organe de presse dynamique comme le vôtre n’utilise pas cette nouvelle machine… Comment s’appelle-t-elle ? Un boursicot ?

LANDRIEUX

Un massicot, du nom de Guillaume Massicot, son inventeur. Non, il n’y faut pas songer, cette parodie de guillotine, c’est la mort du journalisme et de l’édition.

FÉLIX

Pourquoi donc ?

LANDRIEUX

Cet engin du diable ! Il prive le lecteur de son plus grand plaisir : découvrir son trésor page après page, il coupe à droite, il coupe en haut. Une coupe irrégulière, il n’y en a pas deux semblables, comme les flocons de neige, et cette œuvre unique, c’est vous qui l’avez créée. Quelle extase ! Croyez-moi, vous qui êtes un artiste, cette invention n’a aucun avenir. Imaginez que vous alliez manger au restaurant et qu’on vous serve une entrecôte découpée en petits dés. Moi je ne mange pas de ce pain-là !

FÉLIX

De cette viande-là, devriez-vous dire.

LANDRIEUX

Comme vous voudrez. Acheter un journal, c’est comme épouser une fille. Vous savez que personne ne s’en est servi avant vous. Un journal découpé au massicot, il a déjà perdu sa virginité.

FÉLIX

Vu sous cet angle… Eh bien ! Lisons !

LANDRIEUX

À vous l’honneur. C’est en page deux. Cent francs de plus et vous aviez la une.

FÉLIX

Vous auriez dû me le dire, j’en avais les moyens.

(Il découpe le journal et commence à lire.)

« L’extraordinaire talent de Félix Lecléantaud ».

Voilà un titre bien prometteur, et qui me plaît.

LANDRIEUX

Je vous l’ai dit : pour la communication, je suis indétrônable.

FÉLIX

Continuons :

« L’extraordinaire talent de Félix Lecléantaud.

Hâtons-nous de complimenter les habitants éclairés de notre capitale : ils viennent de faire une acquisition qu’on nous permettra de qualifier de magnifique à tous les points de vue. Chacun se plaît à reconnaître qu’on trouve chez nous un grand nombre de charmants visages et d’heureuses physionomies ; mais nous ne possédions pas encore le moyen de les faire passer à la postérité par l’entremise miraculeuse du pinceau. Cette lacune est désormais comblée : un peintre est apparu qui réunit en lui toutes les qualités nécessaires. Dorénavant, nos beautés seront sûres de se voir rendues dans toute leur grâce exquise, aérienne, enchanteresse, semblable à celle des papillons qui voltigent parmi les fleurs printanières. Le respectable père de famille se verra entouré de tous les siens. Le négociant comme le militaire, l’homme d’État comme le simple citoyen, chacun continuera sa carrière avec un zèle redoublé. Hâtez-vous, hâtez-vous, entrez chez lui, au retour d’une promenade, d’une visite à un ami, à une cousine, à un beau magasin ; hâtez-vous d’y aller d’où que vous veniez. Vous verrez dans son magnifique atelier, au 9, place de l’Étoile, une multitude de portraits dignes des Van Dyck et des Titien. On ne sait trop qu’admirer en eux : la vigueur de la touche, l’éclat de la palette ou la ressemblance avec l’original. Soyez loué, ô peintre ! Bravo, Félix Lecléantaud ! Travaillez à votre gloire et à la nôtre. L’affluence du public et la fortune seront votre récompense.[1]

Signé : Jacques Landrieux »

Voilà un article parfait, il a des pieds et des jambes.

LANDRIEUX

C’est ce qu’aurait dit Schiller. Maintenant, c’est à vous de jouer. Tirez bien la balle au but. À vous d’exercer un talent à la hauteur de mes éloges. Un conseil : mettez un écriteau à l’entrée de l’immeuble et un autre sur le palier. Et laissez votre porte ouverte afin que les plus timides eux-mêmes entrent sans la moindre hésitation.

FÉLIX

Vous avez certainement raison.

LANDRIEUX

Je vous laisse à votre gloire.

(Il sort, laissant la porte ouverte.)

Scène IV

FÉLIX 

Quelle prose ! Quelle plume ! Que de louanges ! Et j’en suis digne. Je suis un génie qui va marquer son siècle et jusqu’aux derniers jours de l’humanité. Ah ! La gloire ! J’ai tant souffert ! J’ai si souvent mangé les semelles de mes chaussures ! Façon de parler ! Encore eut-il fallu que j’en eusse ! Ma vie est en train de basculer dans la postérité. Merci, Seigneur, de m’avoir confié ce précieux talent. Je te le promets, je ne l’enfouirai pas sous la terre. Je le ferai fructifier à la banque céleste, comme l’a fait le bon et fidèle serviteur. Et pour te prouver toute ma gratitude, je vais t’offrir une transfiguration comme jamais personne n’en a peint. Je la vois déjà. Vite à mes pinceaux ! Une lumière éblouissante sur la toile, au point que celui qui la regardera risquera pour sa vue. Une blancheur telle qu’aucun teinturier ne pourra l’imiter, comme le disait si bien Saint-Marc. Allons ! Au travail pendant que l’inspiration est ici. Voyons ! Ça, c’est trop petit. Pour Jésus, accompagné de trois apôtres, et d’Élie et de Moïse, qui plus est, il nous faut du grandiose.

(Il prépare une toile. Entre la comtesse, tenant un journal, accompagnée de Lise.)

Scène V

FÉLIX – LA COMTESSE – LISE

LA COMTESSE

Bonjour monsieur, sommes-nous bien dans l’atelier du maître Félix Lecléantaud ?

FÉLIX

En effet.

LA COMTESSE

Et vous êtes le maître Félix Lecléantaud ?

FÉLIX

En personne, et pour vous servir.

LA COMTESSE

Regarde, Lise, c’est la première fois que tu pénètres dans l’atelier d’un peintre célèbre. Tu dois être émue.

LISE

Oui, maman.

LA COMTESSE

Mais, pardonnez-moi, j’ai manqué à la plus élémentaire des politesses. J’ai omis de me présenter. Je suis la comtesse Dorothée de Villampuy.

FÉLIX

Enchanté.

LA COMTESSE

Et voici ma fille Lise.

FÉLIX

Enchanté de même. Vous êtes ravissante. Ne rougissez pas, je le pense réellement.

LA COMTESSE

Est-ce que toutes vos œuvres sont exposées ici ?

FÉLIX

Seulement les plus récentes. Les autres me seront livrées cette semaine. Déplacer des œuvres d’art est une tâche bien délicate. Imaginez que ces bouviers de déménageurs m’en abîment une.

LA COMTESSE

Il ne vaut mieux pas l’imaginer.

(regardant le portrait)

Regarde, Lise, comme c’est charmant ! On dirait que ce vieil homme est vivant.

LISE

J’ai l’impression qu’il me dévisage. J’en aurai presque peur.

LA COMTESSE

Ne dis donc pas de sottises, ma fille… C’est vrai, moi aussi, j’ai l’impression qu’il me fixe du regard. Quel artiste à Paris serait capable de créer cet être aux yeux remplis de vie, si ce n’est Dieu lui-même ?

FÉLIX

Oh ! N’exagérons rien, chère madame. Je ne suis qu’un homme.

LA COMTESSE

Crois-en mon avis de connaisseur, ma fille, ce tableau siégera un jour au Musée du Louvre. Monsieur Jacques Landrieux a flairé le génie, et c’est un spécialiste en matière de beaux-arts. As-tu lu ce qu’il a écrit : « nos beautés seront sûres de se voir rendues dans toute leur grâce exquise. » Et tu fais partie de ces grâces exquises, ma chérie.

LISE

Voyons, maman !

LA COMTESSE

Cher maître, je serais pour moi un honneur et une joie si vous vouliez bien faire le portrait de Lise. Votre prix sera le mien.

FÉLIX

Ce n’est pas l’argent qui me motive. Je devrais dire mille francs, mais comme vous m’êtes agréable et que mademoiselle est charmante, convenons de neuf cents.

LA COMTESSE

C’est entendu. Quand voulez-vous que nous commencions ?

FÉLIX

Maintenant, si vous voulez.

LA COMTESSE

Te sens-tu prête, ma chérie ?

LISE

C’est que… je ne suis pas vêtue ni coiffée comme il faut.

FÉLIX

Ne vous en inquiétez pas. Pour faire votre portrait, je n’ai besoin que de votre visage. Mon inspiration pourvoira à ce qui l’entoure.

LISE

Alors, allons-y.

(Lise prend la pose. Félix commence à peindre.)

LA COMTESSE

Surtout, mettez bien en valeur la finesse de ses traits.

FÉLIX

Oui, madame.

LA COMTESSE

Et surtout, faites ressortir la couleur de ses yeux.

FÉLIX

Vous pouvez me faire confiance ; je suis tout au service de ces jolis yeux là.

LA COMTESSE

Mais qu’est-ce que vous faites ?

FÉLIX

Quelque chose vous chagrine ?

LA COMTESSE

Cette espèce de jaune que vous lui collez sur la joue, ça ne va pas du tout !

FÉLIX

Rassurez-vous, madame, c’est juste une harmonie d’ombre et de lumière pour valoriser la clarté de son teint. Vous verrez, le résultat sera surprenant.

LA COMTESSE

Mais pour le moment, elle porte un air ictérique. Ça ne lui ressemble pas.

FÉLIX

Si vous voulez un portait à la fois beau et ressemblant, cela risque d’être difficile.

LA COMTESSE

Comment ?

LISE

Pardon ?

FÉLIX

Euh ! Ce n’est pas ce que je voulais dire. Pardonnez-moi. Vous verrez, ce portrait sera une véritable merveille.

(Félix continue à peindre. On n’entend plus un mot.)

Eh bien ! Le travail a déjà bien progressé. Voyez plutôt. Peut-être voulez-vous prendre une pose.

LISE

Mais, cela fait déjà un bon moment que je prends la pose.

FÉLIX

Je veux dire, vous reposer un peu, vous détendre, prendre un peu l’air et revenir un peu plus tard. Pour la promenade, nous sommes tout près des Champs-Élysées.

LISE

Oh ! oui maman ! Les Champs-Élysées. J’ai tellement envie de visiter toutes ces boutiques !

LA COMTESSE

Tu vas encore me faire dépenser des fortunes en robes et en chapeaux. Eh bien soit ! Allons aux Champs-Élysées. À très bientôt, cher maître.

LISE

Au revoir, maître.

FÉLIX

Au plaisir.

(Sortent la comtesse et Lise.)

Scène VI

FÉLIX 

Quel mignon modèle que voilà ! J’espère bien la convaincre de continuer à poser pour moi, et dans une tenue un peu moins puritaine, si vous voyez ce que je veux dire. Non, sa maman ne voudra pas. N’y pensons plus. Je ferais mieux de m’avancer dans mon travail en attendant leur retour. Voyons, pourquoi ai-je mis en place ce grand rectangle ? Ah oui ! La Transfiguration. Par où commencer ? Par le Christ ou par les apôtres ? Plaçons déjà le décor. Non, ça ne vient pas. Je ne peux pas peindre une scène religieuse alors que je ne pense qu’à cette fille. Quoi d’autre ? Ah ! Voilà ! Cette antiquité inachevée… Je sens que je vais faire une merveille. Il y a des jours où l’inspiration déborde. Aujourd’hui, ma muse a un prénom, elle s’appelle Lise.

(Il finit de peindre Psyché. Quand elle est achevée, Lise et sa mère entrent.)

Scène VII

FÉLIX – LA COMTESSE – LISE

LISE

Nous voici de retour, et nous avons fait de bonnes affaires.

LA COMTESSE

Bonnes affaires ! On voit bien, ma fille, que ce n’est pas toi qui tiens la bourse.

LISE

Je suis prête pour reprendre la pause. En aurons-nous encore pour longtemps ?

LA COMTESSE

Pour longtemps ? Mais voyons, ma petite Lise, tu vois bien que le maître a terminé son œuvre pendant que nous courrions les boutiques. Quelle merveilleuse idée de l’avoir peinte vêtue à la grecque ! Ça ne manque pas d’originalité. Je m’attendais à quelque chose de plus banal. À n’en point douter, vous êtes un génie.

FÉLIX 

Euh… oui… enfin, non… c’est Psyché. Elle était si belle qu’Aphrodite elle-même en était jalouse, et elle lui a fait des tas de niches.

LISE

Et vous l’avez peinte sous mes propres traits. Je suis bouleversée.

FÉLIX 

Comme je l’avais promis, j’ai fait de vous une huile à la fois belle et ressemblante.

LA COMTESSE

Nous étions convenus de neuf cents francs, mais elle vaut beaucoup plus. Je l’emporte pour deux mille francs.

FÉLIX 

Non, je suis désolé, pas même pour cinq mille, ni pour dix mille.

LISE

Pourquoi ? Je ne vous comprends plus du tout.

FÉLIX 

Nous allons terminer ce portrait que nous avons commencé, si vous le voulez bien, et vous l’emportez ce soir pour le prix convenu de neuf cents francs. En ce qui concerne Psyché, je suis heureux que cette toile vous plaise et vous serez la bienvenue dans mon atelier pour l’admirer aussi souvent que vous voudrez, et mon plus grand plaisir serait de vous voir tous les jours. Cependant, je tiens fermement à ne pas m’en séparer jusqu’à nouvel ordre, et savez-vous pourquoi ?

LISE

Non.

FÉLIX 

Lorsqu’on a accroché la Joconde au mur du Musée du Louvre, les admirateurs ont dit : « Mais qui est cette belle femme ? – C’est Mona Lisa ». Elle avait le même prénom que vous, et c’est un bon présage. Lorsque ce chef-d’œuvre aura trouvé sa place dans l’un des plus grands musées du monde, les gens diront : « Mais qui est cette ravissante créature ? – C’est la jeune comtesse Lise de Villandry. »

LA COMTESSE

Villampuy.

LISE

Maître ! Je suis abasourdie. Jamais on ne m’a fait un tel compliment. C’est promis, je viendrai visiter votre atelier tous les jours. Vous serez un nouveau Léonard de Vinci, et je serai votre Mona Lisa.

LA COMTESSE

Ma fille, vous vous emballez un peu vite.

FÉLIX (à part)

Ah ça ! Quand les belles-mères s’en mêlent, il faut qu’elles gâchent toujours tout ! Belle-mère ! Qu’est-ce qui me prend ? Cette jolie petite comtesse est en train de me chavirer les neurones.

(à Lise)

Euh… Bien, reprenons. Regardez-moi bien en face avec cette expression attentive, vos deux mains croisées sur vos genoux, voilà, c’est parfait.

Chère Lise… Comment vous dire ? Nous nous connaissons à peine, mais cette rencontre est en train de tout bouleverser. Non seulement mon art, grâce à vous, va prendre une courbe décisive, mais ma vie… toute ma vie… Ô Lise, ma Psyché, je vous aime. Épousez-moi. Si vous acceptez, je serai l’artiste le plus heureux du monde. Si vous refusez, je perdrai la raison, comme Buonarroti, à moins que l’opium et la mort n’abrègent ma souffrance.

LA COMTESSE

On dit que Michelangelo Buonarroti a crucifié son modèle. Tu devrais faire attention, ma fille.

FÉLIX 

Vous plaisantez, madame. Je vous signale au passage que cette rumeur concernant Michel-Ange n’a jamais été fondée.

LA COMTESSE

Et j’ajoute que, si vous tombez amoureux de tous vos modèles, vous devez avoir de quoi former un harem.

FÉLIX 

Je vous supplie de me croire, madame la Comtesse, c’est la première fois que j’aime ainsi.

LISE

Maman, as-tu pensé à l’honneur d’avoir pour gendre un peintre célèbre.

LA COMTESSE

Et toi, tu l’aimes aussi, bien entendu ?

LISE

Euh… oui… Je crois…

LA COMTESSE

Donc tu n’es pas sûre. Continue à poser pour ton amoureux. Nous aurons le temps d’en reparler à tête reposée. Et puis, ton père a aussi son mot à dire.

(Félix continue à peindre en silence. Entre Martignac, tenant le fameux journal.)

Scène VIII

FÉLIX – LA COMTESSE – LISE – MARTIGNAC

FÉLIX 

Mesdames, j’ai l’honneur de vous présenter un grand maître : Paul Martignac. C’est lui qui m’a appris à tenir un pinceau. Madame la comtesse de Montigny…

LA COMTESSE

Villampuy.

FÉLIX 

Madame la comtesse de Villampuy, sa fille Lise.

(congratulations)

MARTIGNAC

Je comprends ce qui te rend si fier, avant de passer te voir, je n’avais pas lu cet article de Landrieux. Te voilà parmi les grands. Quelle renommée !

FÉLIX 

N’est-ce pas !

MARTIGNAC

« Vous verrez dans son magnifique atelier, au 9, place de l’Étoile, une multitude de portraits dignes des Van Dyck et des Titien. On ne sait trop qu’admirer en eux : la vigueur de la touche, l’éclat de la palette ou la ressemblance avec l’original. Soyez loué, ô peintre ! Bravo, Félix Lecléantaud ! Travaillez à votre gloire et à la nôtre. »

Tu ne trouves pas qu’il en fait un peu trop, Landrieux ? J’espère que tu ne te prends pas encore pour Van Dyck. Tu lui ressembleras peut-être un jour, et c’est la gloire que je te souhaite, mais la route est encore longue.

FÉLIX 

J’y aspire.

MARTIGNAC

Je vois que ta Psyché est enfin achevée. Très bien. Tu vois qu’avec un peu de bonne volonté on arrive à quelque chose. Si c’est mademoiselle qui t’a servi de modèle, tu n’as pas de mérite. Maintenant que la route de la gloire t’est ouverte, je m’étonne d’ailleurs que tu persistes à exposer ce torchon de chez Casimir.

LISE

Torchon de chez Casimir ? Je ne comprends pas.

FÉLIX (bas, à Lise)

C’est un code qu’on emploie entre artistes : Casimir, c’est le nom du vieil homme qui a posé pour ce portrait.

LISE

Ah ! Bon ?

FÉLIX (à Martignac)

Ce torchon de chez Casimir, c’est mon talisman. Je lui dois beaucoup plus que tu ne penses et, de toute ma carrière, je ne m’en séparerai jamais.

MARTIGNAC

Comme tu voudras ! Mais, ce que je crains, justement, c’est que ce portait mal fagoté devienne un boulet pour ta carrière. Et n’oublie pas ce que je t’ai toujours enseigné : tu as reçu un talent du Ciel, à toi de le mettre en valeur. Si tu le laisses dormir sous la terre, tu encourras les foudres divines. Ne te laisse pas séduire par la mode et la facilité. Je te quitte sur ces bonnes paroles.

(Il sort.)

LISE

Votre professeur m’a l’air d’un drôle de bonhomme.

FÉLIX 

Que voulez-vous ? Mon succès le rend jaloux.

LISE

Ça, ce n’est pas bien.


[1] L’auteur s’est contenté de reproduire le texte de Gogol dans la traduction d’Henri Mongault.

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© 2022 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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