Bouledevent et Laverdure

Alors que j’écris ce récit, les Ukrainiens bombardent Donetzk. Mon cœur déborde de tristesse.

Je voudrais inviter le lecteur à lire ce conte, non pas comme une simple histoire, mais avec la vision de la misère d’un peuple opprimé depuis bientôt dix ans.

Gricha est-il vraiment un ours, ou une personne, ou un peuple ?
Qui sont réellement Bouledevent et Laverdure ?

Quel nom se cache derrière l’anagramme de Yolande Surlevure ?

Je voudrais avant tout rendre hommage au courage d’une jeune fille exceptionnelle, native de Lougansk. Titulaire à quatorze ans de plusieurs prix littéraires, engagée malgré sa jeunesse dans une lutte pour son pays et condamnée à mort par celui dont le nom pourrait se traduire par Laverdure. Elle se reconnaîtrait si elle me faisait l’honneur de lire les lignes qui vont suivre.

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Il était une fois, dans un pays éloigné, un roi qui s’appelait Laverdure.

Il était aussi, dans un pays proche, un autre roi qui s’appelait Bouledevent.

Il était surtout une méchante sorcière qui s’appelait Yolande Surlevure.

Il était enfin une petite fille nommée Macha (c’est elle la gentille).

Ah oui ! J’aillais oublier le grand méchant loup. Non, pardon, c’est un ours. Mais c’est qu’il est méchant cet ours-là ! Et mauvais coucheur avec ça ! Un vrai ours, et mal léché en plus ! Appelons-le Gricha.

Bien ! maintenant que tous les personnages sont réunis, l’histoire peut commencer.

Macha habite la petite ville de Lgnsk. Je sais, c’est difficile à prononcer, il n’y a que des consonnes. Un jour, elle eut envie d’aller se promener dans la forêt, près de chez elle. Elle y rencontra l’ours. Gricha se dressa, montrant ses dents, brandissant ses pattes griffues, hurlant comme un ours.

« Au secours ! » cria la petite fille. Elle s’enfuit, l’ours courait derrière elle.

« Ne t’en vas pas comme ça, n’ais pas peur. Je ne te ferai pas de mal. Je t’aime bien. »

La fillette avait des jambes courtes, mais rapides, l’ours, essoufflé, abandonna la course.

« Pauvre petite ! Je n’ai réussi qu’à l’effrayer. Je ne sais pas m’y prendre avec les petites filles. Je me suis comporté comme un ours, et c’est normal, puisque je suis un ours. »

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Yolande Surlevure n’est pas une vieille sorcière, d’ailleurs, elle n’est plus très jeune non plus. C’est une sorcière tout court. N’essayez pas non plus de l’imaginer avec un chapeau pointu noir autour duquel graviteraient les chauves-souris. Non, non, non ! C’est une élégante créature. Il faut la voir déambuler dans son tailleur sur mesure, veste jaune et jupe bleue. On dirait un perroquet.

Comme toute sorcière qui se respecte, elle invoque un esprit malfaisant, celui du Démon des Cinquante Étoiles. C’est à lui qu’elle obéit sans jamais poser la moindre question. Un jour, ce fameux démon est allé prendre un bain dans le Mississipi. Elle est allée aussitôt se jeter dans le Rhin et manqua de s’y noyer.

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Laverdure est un tout petit bonhomme. Avant d’être roi, il était comédien. Il joue très bien la comédie, mais personnellement, j’aimais mieux Bourvil.

Bouledevent aussi est un petit bonhomme, encore plus petit que Laverdure, mais il compense sa médiocrité en se prenant pour une planète, une énorme planète où les avions ne pourraient pas même atterrir. Quand ça souffle à six cents kilomètres à l’heure, sur cette planète-là, les habitants, s’ils existaient, diraient : c’est calme, aujourd’hui, il n’y a presque pas de vent. Et quand notre roitelet ouvre la bouche, il en sort du vent.

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Laverdure aime bien Yolande Surlevure. Il faut dire qu’elle lui rend bien des services, moyennant quelque argent, bien entendu, il faut bien vive. Elle lui prophétise ce qu’il a envie de s’entendre prophétiser. Bouledevent aussi aime bien Yolande. En est-il amoureux ? En a-t-il peur ? Peut-être les deux. Elle dit : debout ! Bouledevent se lève. Elle dit : assis ! Bouledevent s’assied. Elle dit : couché ! Bouledevent se couche. Elle dit : du pognon ! Bouledevent, roi de Séquanie, va puiser mille écus dans sa banque centrale. Yolande lui en rend cinquante. Bouledevent se prosterne :

« Ô merci, merveilleuse bienfaitrice. Sans votre incroyable générosité, nous serions tous dans la misère. »

Laverdure est allé consulter Yolande :

« Ainsi parle Daniel, prophétisa-t-elle : prend garde à l’Ours. Il doit manger beaucoup de chair.

– Qui c’est ce Daniel ?

– Que t’importe ce Daniel ? Occupe-toi de l’Ours. Il va te voler Lgnsk et Dntsk. »

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Laverdure est inquiet. Comme il est bon comédien, il va jouer la comédie sur la grand-place de Dntsk, c’est ainsi qu’il veut s’approprier la sympathie de la population et l’interroger discrètement, afin de savoir s’ils ont vu traîner un ours dans les parages. Sans succès, c’est pour des prunes qu’il a fait le bouffon. Alors il est allé à Lgnsk.

Autre ville, autre tactique, il va visiter les écoles et distribue des friandises aux écoliers. Il joue même à la marelle. Quel gentil roi que ce petit roi-là !

Après la récréation, c’est le temps d’étudier. La porte de la salle de classe s’ouvre, le roi entre, les enfants se lèvent comme un seul homme.

« Vous pouvez vous asseoir, » dit le maître.

Le roi Laverdure commença par féliciter les enfants et les encourager à une scolarité studieuse :

« Savez-vous que lorsque j’avais votre âge, j’étais toujours premier de la classe. C’est pour cela que je suis devenu roi. Posez-moi une question, n’importe laquelle.

– Table de multiplications par ssept, lança un petit garçon. »

Le souverain saisit un morceau de craie et de sa royale écriture, traça au tableau la fameuse table.

« M’sieur ! euh ! Sire, vous vous êtes trompé, lança une voix de petite fille, 7 fois 7, ça fait 49, pas 77.

– Tu es sûre ?

– Absolument sûre. Votre Majesté est nulle en arithmétique, et je la défie aussi en orthographe, grammaire, histoire, géographie, sciences naturelles, éducation physique et sportive… »

Le roi, qui se voulait convivial, affiche brusquement une physionomie renfrognée. Par ailleurs, la voix intérieure de la sorcière venait de lui parler :

« C’est elle qui connaît l’Ours. »

« Comment t’appelles-tu ?

– Macha.

– Eh bien, Macha, j’ai un message pour toi : méfie-toi de l’Ours, il doit manger beaucoup de chair.

– Pour ce qui concerne l’Ours, j’en fais mon affaire. »

Laverdure s’efforça de rire :

« Tu en fais ton affaire ? Tu vas lui montrer tes ongles et il va s’enfuir.

– J’ai mon idée.

– Je crois que tu es une petite peste. »

Visiblement contrarié, il quitta la classe. L’instituteur le prit à part :

« Cet enfant est la plus intelligente de l’école. À son âge, elle a déjà écrit des poèmes, des contes, des comédies et même un roman. Et sportive, en plus, elle a la ceinture rouge, le contraire de Votre Majesté… Euh ! Je voulais dire… En tout cas je ne lui ai jamais dit qu’elle était intelligente, de peur qu’elle n’en devienne orgueilleuse et que ses camarades la prennent en grippe.

****

Macha était devenue la risée de sa class à cause de sa réflexion au sujet de l’Ours et de la réplique ironique du roi. Elle prit la décision de retourner dans la forêt. Cette fois ci, elle n’aurait pas peur, elle y va seule, portant une sorte de grand cartable.

La voilà seule au milieu des bois, tirant de son étui l’arme secrète : un grand miroir. Déplié, il a la taille d’un homme. Que va-t-elle en faire ? Elle le fixe à un arbre, puis s’éloigne sans bruit. Gricha, lui aussi, aime se promener dans les bois, il avance, placide, passe devant le miroir sans le voir, il s’éloigne, revient, cherchant quelque rayon de miel. Son énorme postérieur se reflète dans la glace. Il se retourne. Il se dresse brusquement, le poil de son dos se hérisse. Frayeur ou colère. Il se précipite derrière l’arbre, le contourne, il se retrouve face à lui-même, donne des coups de patte sur le verre. Finalement, il arrache le miroir et le démolit de toute sa rage. Il entend un éclat de rire cristallin. Macha, assise au pied d’un mélèze rit à s’en couper le souffle, frappant le sol se son poing. Gricha se met à gronder.

« Petite chipie ! oserais-tu te moquer de moi ? »

Mais la fillette ne peut retenir son fou rire.

« Pardonnez-moi, monsieur l’Ours, vous êtes vraiment trop drôle.

– Comment ça, je suis drôle ? N’as-tu jamais vu un ours en colère ? »

À la vue de l’air fâché de Gricha, elle ne savait plus si elle devait continuer à le persifler ou si elle devait s’enfuir. Elle opta pour la provocation.

« Tu n’es qu’un vieil ours méchant, tu es bête, et tellement laid que tu as peur de ta propre image. »

Macha se tenait debout, prête à s’enfuir après cette pique oratoire. Elle jeta sur la bête un dernier regard. Gricha ne bougeait pas, assis sur son gros derrière, il affichait sur son visage d’ours une profonde tristesse. Son grognement n’était pas une manifestation de colère : il pleurait.

« Qu’est-ce que tu as ?

– Tu m’as fait mal.

– Comment ai-je pu te faire mal ? Je ne t’ai même pas touché.

– Certains mots font plus mal que des coups de poignard. Tu m’as blessé avec des mots. »

Macha baissa la tête. Gricha poursuivit.

« Je suis bête, mais je suis plus fort que toi. Je suis capable de te défendre. Je suis laid, c’est vrai aussi, je suis aussi laid que tu es belle. Je suis donc très laid. Mais ce qui me blesse mortellement, c’est que tu dis que je suis méchant. Ce n’est pas vrai, je ne suis pas méchant.

– Alors pourquoi m’as-tu fait si peur, la dernière fois ?

– Je ne voulais pas t’effrayer. Je te demande pardon.

– On m’a dit de me méfier de l’Ours, car il doit manger beaucoup de chair.

– Qui t’a dit ça ?

– Le roi. Le roi Laverdure en personne.

– Méfie-toi du roi, c’est lui qui est méchant.

– Le roi n’est pas méchant, il ne sait pas ses tables de multiplication mais il n’est pas méchant.

– Sais-tu que je suis comme les humains, un mammifère plantigrade et omnivore, la méchanceté en moins.

– C’est bien ce que je dis : un herbivore mange de l’herbe, un carnivore mange de la viande, un homme-nivore, manges des hommes. »

L’Ours souri à  travers ses larmes.

« Non, ma petite : plantigrade, ça veut dire que je peux marcher debout, comme toi, omnivore, ça veut dire que tout comme toi, je ne mange pas que de la viande, j’aime aussi les tomates, les carottes les concombres, et tous les fruits, et surtout le miel.

– Ah bon ? Je ne savais pas.

– En tout cas, je n’ai jamais mangé de petite fille. Ce sont les humains qui sont méchant envers moi. Ils veulent tous ma graisse pour lubrifier leurs fusils et ma peau pour en faire des manteaux et des chapkas.

– Pardon ! Je ne savais pas. »

L’Ours avait communiqué sa tristesse à la petite fille. Une larme glissa sur son beau visage blond.

« Allons, dit-il, ne pleure pas, viens me faire un câlin. Tu sentiras comme ma fourrure est agréable. »

L’enfant se recroquevilla entre les pattes antérieures de l’animal.

« C’est vrai que ton poil est doux.

– Tes petites mains elles aussi sont douces. Soyons amis. J’aurais besoin de ta gentillesse et tu auras besoin de ma force. »

****

Le cœur joyeux, sautillant et dansant sur le chemin, Macha regagna sa maison. Elle avait vaincu l’Ours, mais pas de la façon à laquelle elle s’attendait. Pour rentrer chez elle, il fallait qu’elle passe devant l’école. Cris de surprise et d’effroi.

« Que s’est-il passé ici ? Monsieur l’instituteur ! Boris ! Olga ! Kolia ! Quelqu’un ! »

C’est Kolia, son camarade de classe qui sortit, terrorisé, de sa maison.

« Macha ! C’est terrible ! Ils ont brûlé notre école. Ils ont tué l’instituteur. Ils ont emmené Boria, Dimia et Katioucha. J’ai réussi à fuir avec Oleg.

– Mais qui ça, Ils ?

– Laverdure, avec ses soldats. C’est toi qu’ils voulaient, mais ils ne t’ont pas trouvée.

– Mais pourquoi ?

– Il n’a pas digéré la table des sept. Tu l’as outragé en le faisant passer pour un cancre. Et d’ailleurs c’en est un.

– C’est arrivé par ma faute.

– Tu n’en es pas responsable. C’est lui qui est animé de folie. Et tu sais quoi ? C’est depuis qu’il fréquente cette maudite sorcière de Yolande Surlevure.

– C’est le méchant que nous avons pris pour un bon, et le gentil se fait passer pour un monstre. Mon ami l’Ours avait raison.

– L’Ours est ton ami ? Et depuis quand ?

– Depuis un quart d’heure. »

****

« Je vais aller le voir, ce petit roi d’opérette, et il va voir de quel bois je me chauffe. Allez ! Suivez-moi, nous allons lui donner une petite correction.

– Euh… Macha, tu es sûre ? Tu veux vraiment que nous allions nous battre contre Laverdure ?

– Je vois, vous avez peur. Eh bien ! Tant pis. J’irai toute seule. Je suis ceinture rouge, et vous allez voir ce qu’il va prendre. Ou plutôt, non, vous ne verrez rien du tout, puisque vous n’avez pas le courage de me suivre. Tant pis pour vous.

– Mais c’est de la folie ! N’y vas pas. Il est plus fort que toi. »

Folie ou pas, la voilà en marche, l’air décidé, vers le palais royal. Deux gardes sont devant la grille ouverte.

« Où est Laverdure ?

– De quel droit l’appelle-tu ainsi ? Sa Majesté se repose dans le jardin royal et il n’aime pas être dérangé. »

La petite fille passa si vite entre les deux porteurs de hallebarde qu’ils ne purent la rattraper. Dans le jardin, elle trouva le monarque assis confortablement sur un fauteuil d’osier, sous un tilleul, occupé à ne rien faire.

« Qui t’a laissé passer, petit asticot ? »

Macha ne répondit pas à cette provocation. Elle fit craquer les articulations de ses mains et se campa dans la position d’un boxeur prêt à frapper, les yeux en mode mitrailleuse.

« À nous deux, assassin, voleur d’enfants. »

Aussitôt, les cheveux de Laverdure se dressèrent au point qu’il en perdit sa couronne, fidèle à son nom, il verdit. Il s’enfuit en criant « au secours ! ».

« Je suis la meilleure ! criait la fillette en bondissant de joie. Je suis la reine ! »

À ce moment, une lourde patte velue se posa sur son épaule.

« Merci, Gricha, » dit-elle, se retournant avec une moue qui en disait long sur sa déception. Elle croyait vraiment avoir terrorisé son adversaire rien qu’en exhibant ses poings.

****

Laverdure est bien ennuyé. Il aurait bien calmé cette petite fille en colère en lui donnant une bonne fessée, si cet ours ne s’en était pas mêlé. Il décida d’aller consulter Yolande.

« Alors, mon petit qu’est-ce qu’il t’arrive ?

– il m’arrive que cette petite chipie ne fait rien qu’à m’embêter, et l’ours mangeur de chair est son complice. Ils vont me reprendre Lgntsk, et Dnetsk, et Krstn.

– Que veux-tu que j’y fasse ?

– Je ne sais pas, moi ? C’est toi la prophétesse, oui ou non ?

– On ne me parle pas sur ce ton. Je vais voir ce que je peux faire. Il faut que j’interroge le Démon des Cinquante Étoiles. »

La cuiseuse de mandragores fixa les yeux sur sa boule de cristal. Un personnage apparut dans la sphère transparente.

« Ah non ! Pas ce petit roquet ! » s’écria-t-elle.

A-t-elle choix, puisque son maître décide de tout. Elle invoqua, réinvoquas. Le personnage sortit de la bulle. C’était Bouledevent. Celui-ci, quittant son air arrogant qui lui va si bien quand il fait face à moins puissant que lui. Il multiplia courbettes et génuflexion.

Après les génuflexions, les présentations et le politesse, Boulevent décida d’entrer dans le vif du sujet :

« Alors, vieille branche verte, qu’est-ce qui t’arrive ?

– Il m’arrive, comme j’expliquais tout à l’heure, que j’ai dans mon royaume un grippiette[1] et un ours que me font des misères. La grippiette, j’airais su m’en démêler, mais c’est l’ours…

– Je vois. On ne peut pas laisser un roi sans défense contre un ours, quand bien même ce roi est une ignoble crapule, un assassin et voleur d’enfants.

– Je suis peut-être une crapule, mais tu ne vaux pas mieux, et j’ajoute pour ta gouverne, un crétin schizophrène et gonflé comme un poisson lune, mais je n’ai pas le choix, puisque les maîtres t’ont désigné.

– Qu’est-ce qu’il te faut ?

– Des mitraillette.

– ça tombe bien, je reviens de Belgique et j’en ai rapporté : une pour toi, et une pour moi, deux mitraillettes belges. »

Bouledevent sortit de son sac deux énormes mitraillettes belges, qu’on appelle en France sandwiches américains.

« Et tu crois que c’est avec ça que je vais me débarrasser de cet ours, en lui jetant des frites à la figure ?

– Tais-toi et mange. »

Après la restauration, Bouledevent exhibe un vieux cabas.

« Tiens, c’est pour toi.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Des lance-pierres.

– À quoi ça sert ?

– À lancer des pierres.

– Que veux-tu que j’en fasse ?

– Cornichon ! Tu mets une pierre dedans et tu tires, et ton bonhomme… ton bonours le prends dans le museau.

– Très bien, mais c’est sablonneux, là-bas. Il n’y a pas beaucoup de pierres à ramasser. »

Bouledevent lui tendit un autre cabas rempli de galets.

« Mes soldats sont aussi bêtes que toi. Ils ne sauront pas s’en servir.

– Je t’enverrai des hommes à moi qui les formeront.

– Et combien ça va me coûter ?

– Rien du tout. Quand il s’agit d’une noble cause, à savoir exterminer des enfants qui osent narguer ta royauté, tout cela n’a pas de prix.

– Ça mérite un gros câlin. »

Justement, Bouledevent aime bien les gros câlins. Les deux petits rois se câlinèrent donc.

« Une dernière chose, déclara Yolande. Quand vous aurez tué l’ours, je veux sa peau. Nous la partagerons avec le Démon des Cinquante Étoiles, notre maître incontesté, et nous nous ferons un manteau chacun.

– Quatre manteaux avec un seul ours ! rétorqua Laverdure. Une chapka et une paire de moufles. »

****

À Lgnsk, personne n’est vraiment préparé à un conflit armé. Les parents sont bien au chaud dans leurs isbas, lisant confortablement devant la cheminée tandis que les enfants jouent à se lancer des boules de vent… pardon, je voulais dire, de boules de neige. Les jeux cessent brutalement.

« Laverdure ! » s’écrie Igor, terrifié.

En effet, le trouble-fête est là, face à eux, suivi d’une centaine de soldats brutaux et mal rasés, armés des lance-pierres de combat fournis par le roi de Séquanie aux frais du contribuable Séquanien.

« Et ton ours, où est-il ? C’est toujours quand on a besoin des gens…

– N’ayez pas peur, répondit placidement Macha, il ne nous laissera pas tomber.

– En attendant, il n’est pas là. »

L’ennemi s’avance et menace. La défense s’organise. Les enfants, armés d’épées de bois, sont prêts pour la bataille.

« Feu ! » ordonne le roi.

Aussitôt, les guerriers arment leurs catapultes portatives. Les pierres volent et rebondissent sur les couvercles de poubelles servant de boucliers. Les enfants les ramassent et les lancent aux assaillants. Gricha n’était pas loin. Il déracine un arbre et le leur jette. Ils s’enfuient, abandonnant leurs armes sur le champ de bataille.

****

Laverdure s’en va pleurer, la tête entre les genoux de Yolande.

« Et en plus, ils nous ont volé nos lance-pierres, ces petits chenapans.

La sorcière soupire. Elle n’en peut plus de ce bonhomme. Elle l’envoie chez Bouledevent, lequel décide de revendre à l’’étranger le blé destiné à nourrir le peuple. Il explique à ses sujets que c’est une gloire et un privilège de mourir de faim pour secourir un pauvre petit roi opprimé par les méchants ursidés. Avec le produit de la vente, il achète des catapultes, assorties d’un lot de pierre, qu’il offre à son ami. Ils se font un gros câlin.

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Nouvelle bataille à Lgnsk. Les enfants foncent sur l’ennemi, sabre de bois au poing et poussant leur cri de guerre.

« Feu ! »

Jet de pierres. Gricha les reçoit dans ses bras et les revoie à l’expéditeur. Les soldats s’enfuient, abandonnant leurs catapultes aux enfants qui s’en emparent.

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Laverdure retourne pleurer chez Bouledevent, lequel le console par un gros câlin. Il proclame un nouveau plan de pénurie énergétique et alimentaire afin d’acheter un gros canon, payé par le peuple, comme il se doit. Mais le peuple est content car son bon roi lui à bien expliqué que leur générosité allait délivrer des malheureux de la tyrannie d’un ours féroce et de Macha la terrible, dépeinte comme une reine impitoyable abreuvée du sang des innocents.

Ils se firent un gros câlin.

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Laverdure eut une idée de génie.

« Puisqu’ils m’attendent tous à Lgnsk pour me casser la figure, je vais attaquer Dntsk. »

En effet, tranquille comme Baptiste, il charge son canon sans personne pour le déranger.

« Feu ! »

Les boulets pleuvent sur la ville. Les habitants s’enfuient. Le roi et son armée de cinq cents gueux investissent la ville. Bouledevent crie à plein poumons que la guerre est finie, que les gentils ont gagné, que les méchants ont perdu. Les deux tyrans font la fête au champagne et à la vodka. Ils s’enivrent, ils se font de gros câlins d’amour.

****

Macha décide d’aller trouver Yolande et lui dire deux mots. Celle-ci se trouvait bien occupée à cuisiner dans un grand chaudron. Drôle de cuisine car le chaudron, au lieu de pendre à une crémaillère dans la cheminée, comme tous les chaudrons, reposait sur un foyer de pierre et de bois, au beau milieu de la maison. Devons-nous nous en étonner puisque ce n’est pas la cuisine d’une ménagère ordinaire, mais celle d’une sorcière.

« Que fais-tu là, petite chenille ? Je ne t’ai pas invitée, et tu as certainement l’estomac trop délicat pour apprécier ma tambouille.

– En effet, ce n’est pas très appétissant et ça sent mauvais. Qu’est-ce que tu fais bouillir, là-dedans, qui pue comme ça ? Des tripes sans doute.

– Jeune gorgone, tu ne sais pas ce qui est bon ! N’as-tu jamais lu les contes de Grimm ? C’est de ton âge.

– J’ai lu Grimm, et Goethe, et Schiller. J’ai lu aussi Voltaire, et Rousseau, et Tolstoï, et Pouchkine. Je suis une petite fille très cultivée. Je connais même par cœur la table des sept.

– C’est bon ! Arrête de ramener ta science. Si tu as lu Grimm, tu dois savoir ce que les sorcières font cuire dans leurs marmites.

– Des enfants, la plupart du temps.

– Comment ça, la plupart du temps ?

– Tu n’as pas lu tout Grimm. Par moment, ce sont les enfants qui font cuire les sorcières dans de moches marmites comme celle-ci, et je ne vais pas m’en priver. »

À cet instant même, Yolande avait perdu son arrogance. Elle avait peur. Son visage devint vert comme celui dont elle était à la fois la maîtresse et la servante.

« Tu as raison de me craindre, je suis ta Gretel. »

D’un coup de pied volontaire, Macha renversa le chaudron. Son contenu ébouillanta les pieds et la jambe de la devineresse, qui s’enfuit en criant et en jurant dans toutes les langues de la Communauté européenne. Un vent se mit à souffler, éteignant le foyer. Un rayon de soleil éclaira la sinistre demeure.

****

Laverdure avait décidé que la guerre ne serait pas terminée tant que ses ennemis ne seraient pas exterminés jusqu’au dernier. Il voulait surtout en finir avec l’ours Gricha qui le narguait sans cesse, mais il détestait les enfants par-dessus tout, l’une d’elle en particulier. Il avait fait placarder dans tout son royaume le portait de Macha, accompagné de l’inscription : « Morte ou vive. Morte de préférence. »

Il voulait tuer tous les enfants. Il lui fallait encore des armes et pour acheter des armes, il lui fallait de l’argent. Il chercha Yolande, mais ne la trouva pas.

« Je vais aller taper mon vieux copain Bouledevent, et comme d’habitude, il saignera son peuple à blanc selon son habitude. Non seulement il me donnera des armes, mais des tas de bonnes choses pour faire la fête : du vin, du saucisson, du fromage… »

Puis il réfléchit :

« Il finira bien par en avoir assez de me donner des sous. Je vais lui envoyer ma femme. Elle va lui faire un câlin. Il adore ça. »

En effet, la femme de Laverdure est blonde et pas trop vilaine. À son arrivée au royaume de Bouledevent, elle fut accueillie par une vieille dame colorée de blond qui lui présenta les excuses du roi qui, retenu par quelque orgie urgente, n’était pas en mesure de le recevoir avec plus d’égard. En attendant, elles décidèrent de faire en ville quelque emplète. Madame Laverdure avait beau être venue pour plaider avec larmes en faveur de son peuple opprimé et réduit à la misère, elle et sa commère dépensèrent en une heure, rien qu’en sacs à main, chaussures et chapeaux, l’équivalent de trois ans de salaire d’un ouvrier.

Quand elles furent de retour, le roi était disposé à recevoir son invitée. Il lui fit un câlin. Il renouvela ses excuses pour n’avoir pas pu la recevoir selon les honneurs dus à son rang.

« Vous êtes tout excusé, d’ailleurs, je ne me suis pas ennuyée. Votre mère, qui est tune femme tout-à-fait charmante, m’a fait faire les boutiques.

– Ma mère ? interrogea Bouledevent avec des yeux ronds.

– Eh bien ! oui… cette grand-mère tout-à-fait charmante qui m’a accueillie à mon arrivée.

– C’est ma femme. »

La boulette !

****

C’est la lutte finale. Le bon roi Laverdure a décidé de mettre une fois pour toute sous sa botte les rebelles de Dntsk et de Lgnsk qui, comble d’injure à sa royauté, s’étaient proclamées républiques indépendantes et libres. C’est surtout le mot « libre » qui déplaisait fortement au tyran. Voulant à tout prix gagner la guerre, il s’allia avec son meilleur ami Bouledevent afin de s’assurer la victoire. Le lecteur aura compris que si l’on ne voit pas d’adultes parmi ces combattants, c’est parce que l’Ours Gricha représente tout un peuple luttant aux côtés de Macha et de ses amis.

Accompagnés de Gricha, un millier d’enfants armés de frondes font face à un char de combat piloté par Laverdure dont le casque lourd dépasse de la tourelle. Un char tout neuf offert non pas le roi, mais par le peuple de Séquanie qui ne connaissait ni les tenants ni les aboutissants de cette guerre, mais qui payai des impôts. Une légion de soldats l’entourait.

« Qui est le chef de cette bande de garnements ? crie-t-il.

– C’est moi, répondit Macha.

– Le contraire m’eut étonné. Rends-toi immédiatement, si tu ne veux pas que je me serve un hachis de Macha pour dîner.

– Descend de ton char, imbécile, avant qu’il te pète à la figure. »

Laverdure éclata de rire, mais son rire se figea brusquement à la réflexion d’un militaire.

« Cette peste est capable de tout, Sire, à votre place…

– Vous avez raison, lieutenant, prenez-la, ma place, ce sera moins dangereux pour moi. »

« Feu ! »

Le redoutable engin de guerre explosa dans une énorme boule de feu, offrant un baptême de l’air au malheureux armurier qui avait perdu une belle occasion de se taire.

Les enfants déchaînés se ruèrent sur les assaillants épouvantés qui s’enfuirent dans le plus grand désordre.

« Rattrapez-moi ces deux phénomènes, ordonna Macha. Ils me veulent morte ou vive, mais je les veux vivants. »

****

Que s’était-il passé avec ce tank ? C’est très simple : les soldats qui veillaient de nuit sur l’engin ont pris la fuite en voyant arriver Gricha, portant un gros sac de ciment sur chaque épaule. Puis l’Ours, aussi agile et aussi gracieux sur le canon qu’une gymnaste sur une poutre, parvint non sans peine à y introduire le contenu des deux sacs. Ensuite, il alla puiser de l’eau à la rivière proche et la versa dans le cylindre creux pour solidifier le tout. C’est la méthode Lucky Luke à grande échelle.

On ne mit pas longtemps à ramener prisonniers les rois Bouledevent et Laverdure. Que le lecteur se rassure : il n’a pas été nécessaire de leur griller les doigts de pied pour leur faire passer aux aveux. Il a suffi que Gricha montre sa tête de cochon… pardon ! sa tête d’ours pour que les cheveux s’horripilassent et que les langues se déliassent. Nos deux larrons révélèrent, sans se faire prier davantage, l’endroit où les enfants de Lgnsk, enchaînés par les chevilles, était retenus comme esclaves. On organisa pour leur libération une fête, sans alcool, comme il se doit, à laquelle les deux rois déchus furent conviés. Vers la fin de la soirée, Macha prit la parole :

« Il ne nous servirait à rien de pendre ou de décapiter ces deux énergumènes, qu’ils l’aient mérité. Laissez partir le roi de Séquanie. Qu’il retourne chez lui. Il ira planter des carottes, puisqu’il n’est pas capable de gouverner un pays. »

On applaudit la jeune fille et laissa partir le ci-devant roi Bouledevent sous les huées.

« Que vas-tu faire de moi ? dit le roi restant, baissant la tête.

– J’ai décidé d’être clémente. Je te rends la liberté. Et tâche d’apprendre tes tables de multiplication, si je te retrouve à traîner dans les parages, c’est l’interrogation écrite. »

Le roi déchu, tout penaud, se dirige vers la porte. Silence dans l’assistance.

« Ne t’en va pas tout de suite. Il me reste un urgent besoin à satisfaire. »

Macha enfila une paire de gants de boxe et lui servit une consistante correction. À mesure qu’il encaissait, Laverdure pleurait et appelait sa mère. Quand il fut totalement aplati, Kolia et Oleg, qui n’avaient pas quitté leur amie depuis le début du conflit, le saisirent chacun par une cheville et le traînèrent dehors.

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Comme un cauchemar qu’on n’oublie pas, la guerre, ses souffrances et ses atrocités, ont pris fin. Le pays soigne ses plaies. À Dntsk comme à Lgnsk, on reconstruit sur les ruines : extincta revivisco[2].

On reconstruisit l’école et les enfants appliqués reprirent l’étude des tables de multiplication, ainsi que l’orthographe, la grammaire, les déclinaisons, les voyelles dures et les voyelles molles, les accents toniques qui vadrouillent n’importe où, le perfectif et l’imperfectif et toute les réjouissances qu’apportent la langue russe.

Macha rendait régulièrement visite à son ami Gricha qui avait retrouvé sa vie forestière et paisible. Un jour, elle le trouva tenant un agneau sur ses genoux.

« Je te présente ton nouvel ami.

– Qu’il est mignon, dit-elle en le prenant dans ses bras et lui caressant la laine.

– L’Ours est un animal guerrier, dit l’Agneau, mais moi je suis celui qui procure la paix. Si tous les hommes voulaient me prêter leur attention, il n’y aurait plus que de l’amour sur la terre. »

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[1] Grippette ou grippiette : régionalisme du nord de la France pouvant se traduire par « petite peste ».

[2] « Je renais de mes cendres. » Devise de Châteaudun, qui fut plusieurs fois incendiée et reconstruite.

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© 2022 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

3 commentaires sur « Bouledevent et Laverdure »

  1. Ce qu’a dit le Seigneur au temps des rois et des empereurs reste malheureusement vrai dans nos « démocraties » modernes : « Vous savez que les chefs des nations les tyrannisent, et que les grands les asservissent. » Les peuples valent mieux que ceux qui les gouvernent ; au pays des cinquante étoiles les gens se désolent de voir leurs élections volées par ce démon du Mississippi, qui depuis plus de 50 ans installe une bande de criminels aux postes les plus élevés, et ils ne sont pas plus contents que ceux de Séquanie de payer des impôts pour financer des guerres. L’histoire se terminera-t-elle aussi bien que dans ton conte ? pas sûr, il est certain que l’ours va mettre bientôt une raclée aux lanceurs de pierre, mais après… Les teutons qui en ont marre des sortilèges et des sottises de Yolande l’enverront valser, ils renoueront avec l’ours ; et c’est ce que redoute avant tout le démon du Mississippi, une alliance du léopard germain avec l’ours, c’est pour cela qu’il a coupé les tuyaux… prions que les 50 étoiles reviennent à leur vocation première.

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