La Flèche d’Éliséa – Chapitre II

Chapitre II — Une cabane dans les bois.

«

 Si c’est le diable qui m’a protégé, je ne donne pas cher de ma place au paradis. Allons ! Ce tireur ne doit pas être loin, et il mérite une récompense.

– Mais pourquoi se cache-t-il, ce zèbre-là ? Aurait-il un poids sur la conscience ? Et que faisait-il dans ce bois ?

– La même chose que nous, je suppose. Mais ne traînons pas. Le trait venait de cette direction. Cherchons-le ! »

Axel et son valet se sentent conduits vers un étroit sentier pénétrant sous les feuillages. Ils s’y engagent, abandonnant leurs chevaux. La marche n’est pas longue ; au bout d’une cinquantaine de mètres apparaît, cachée dans l’ombre, une cabane de branches et de planches mal ajustées. Des fougères tressées en constituent le toit.

« Est-il possible que quelqu’un habite là-dedans ? s’écria-t-il. Quelle misère !

– N’avançons pas. C’est à coup sûr le repaire de cuiseurs de mandragores.

– Nous en serons fixés sur l’heure. Holà ! Quelqu’un ? »

Axel hésite puis pousse la porte branlante, suivi de Wilbur qui ne veut pas trop passer pour un poltron devant son maître. Sur la terre battue, une table, un banc, une paillasse et un vieux coffre constituent le mobilier. Assise à la table, une jeune fille longiligne épluche des pommes de terre, un arc et un carquois rempli de flèches reposent à ses pieds. Elle pose son regard sur les étrangers et se lève, saluant Axel par une révérence dont la grâce s’accorde mal à sa personne. Ses longs cheveux roux en bataille, sa peau hâlée, la poussière collée sur sa sueur, son profond regard turquoise qu’aucun maquillage ne met en valeur, enfin, cette robe très courte, ne couvrant son corps qu’au-dessous des aisselles, qui dut être élégante, mais à laquelle l’usure rend l’aspect d’un vieux tablier, tout en elle laisse une impression de malpropreté.

« Elle est affreuse, se dit Axel, mais comme elle a de jolis yeux. Ces yeux-là font pardonner tout le reste. »

« Si ce n’est pas une sorcière, pense Wilbur, elle en a tout l’air et même la chanson.

– Qui es-tu ? lui demande Axel.

– Je vous renvoie la question, à vous qui entrez chez moi sans frapper.

– Chez toi ? C’est chez toi, ici ? Tu n’as donc pas de vraie maison ? Si j’avais frappé à cette porte, elle serait tombée à terre. Je m’appelle Axel. Et voici Wilbur, mon palefrenier. Nous ne voulons pas te faire de mal.

– Je suis Éliséa, et cette cahute est mon palais.

– Je te trouve trop jeune pour vivre seule en forêt. Ainsi, tu n’as pas de parents, ni frères ni sœurs, pas d’amis ?

– J’ai dix-sept ans. Mes parents m’ont rejetée. Mon cousin Maurice vient me voir de temps en temps pour m’apporter un peu de subsistance et s’enquérir de ma santé.

– Êtes-vous une sorcière ? » demande Wilbur.

Éliséa éclate de rire :

« Bien sûr que non ! »

Rassuré par cette réponse, il ose une réflexion désobligeante.

« Je trouve que pour une fille qui n’a même pas vingt ans, vous êtes vêtue de manière inconvenante. On n’exhibe pas ainsi ses épaules et ses jambes quand on est une demoiselle bien élevée.

– Le tissu est trop cher pour que je m’offre des robes à traîne. J’ai aussi un manteau de laine qui peut envelopper tout mon corps, mais je ne le porte qu’en hiver, pour ne pas l’user.

– Et depuis quand, intervient Axel, un palefrenier se préoccupe-t-il de ce qu’il convient ou non à une femme du monde ?

– Depuis que je suis marquis.

– Et d’ailleurs, enchérit Éliséa, ne croyez pas que ce soit pour séduire les messieurs que je me promène aussi légèrement vêtue, car je n’en vois jamais. »

Elle éclate de nouveau d’un rire moqueur.

Puis, Axel se tourne vers la jeune fille :

« Est-ce toi qui as abattu le sanglier ?

– Oui, c’est moi.

– Avec cet arc-là.

– Oui.

– J’aurais préféré que tu fusses un chevalier, un Grand-Veneur ou un homme de guerre, mais c’est ainsi : une petite souillonne vient de me sauver la vie. Je suis venu te dire merci.

– Il n’y a pas de quoi. C’était tout naturel. J’ai entendu du bruit, je suis allée voir. J’ai vu ce monstre foncer sur vous. Alors, j’ai tiré.

– L’archerie est un art difficile. Qui donc te l’a enseignée ?

– J’ai commencé toute petite, Maurice m’a un peu aidée. Si l’on veut survivre, il faut savoir chasser.

– Quoi ? aboie Wilbur. Vous chassez sur les terres du roi ? Ne savez-vous pas que le braconnage est puni de mort ?

– Eh bien ! temporisa Axel, nous n’avons rien vu ni entendu.

– Enfin, Votre Al…

– Tais-toi donc, imbécile ! Elle n’a pas à savoir qui je suis.

– Justement, maintenant, elle en sait trop. C’est une braconnière. Les braconniers doivent être pendus. Et qu’est-ce qu’elle nous prépare avec ces plantes douteuses sur la table ?

– Mais… un potage aux choux et aux pommes de terre. Si vous restez à dîner, je vous en donnerai. Vous savez, je suis bonne cuisinière.

– Un potage aux légumes ! En plus, elle se moque de nous. Moi, je vais vous dire ce qu’elle nous mijote : un breuvage magique. Parfaitement ! Emmenons-la dehors, pendons-la, et qu’on n’en parle plus. Ce ne sont pas les arbres qui manquent par ici.

– Celle-là, c’est la meilleure ! s’exclame Éliséa, cédant plus à l’indignation qu’à la peur. Je sauve la vie d’un prince et voilà comme je suis remerciée. On veut me pendre ! Mais, mon petit bonhomme, si je l’avais su avant, j’aurais laissé le beau prince se débrouiller avec son sanglier. Et puisque le valet n’a pas été capable de protéger son maître, le maître était tout de même bien content de la trouver sur sa route, la petite souillonne.

– On ne parle pas de cette façon à un prince, riposta Wilbur. Est-ce qu’elle voudrait tâter du fouet, en plus de la corde ?

– Bon ! soupire Axel. Ça suffit comme ça ! Présente tes excuses à mademoiselle, et donne-lui la récompense qu’elle a amplement méritée.

– Excusez-moi, mademoiselle, » murmura Wilbur, tête basse. Puis, saisissant un écu dans sa bourse, il le lança dédaigneusement à Éliséa qui le captura adroitement dans son poing.

« Merci. »

Les deux hommes se préparent à sortir.

« Juste une question, dit-elle à l’adresse de Wilbur : êtes-vous palefrenier ou marquis ?

– Les deux. »

Le prince et le marquis quittent la cabane de bois. La pauvre fille soupire :

« Eh bien ! Je m’en souviendrai de cette journée ! »

https://lilianof.com
https://www.thebookedition.com/fr/765_lilianof
https://plumeschretiennes.com/author/lilianof
https://vk.com/lilianof

© 2023 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :