La Flèche d’Éliséa – Chapitre XXIII

Chapitre XXIII — Wilbur se prend une gifle

Il est tout guilleret, ce matin, notre ami Wilbur. Il se présente dans la cour du roi, son porte-document à la main. C’est aujourd’hui qu’il présente à sa Très-Gracieuse-Majesté son plan d’extermination de la race qui le contrarie tant. Sachant que la non moins gracieuse Sabriana lui a déjà mâché le travail par ses maléfices et que le roi ne lui refuse jamais rien, celui-ci scellera irrévocablement le décret de son sceau.

Contrairement à la reine, le Premier ministre dispose du droit d’entrer quand il veut dans la présence du roi.

« Ah ! Sire, je tenais à m’entretenir avec Votre Grandissime Majesté au sujet d’un important projet qui me tient particulièrement à cœur.

– Et c’est ce grand projet qui vous rend l’humeur si badine ? Nous en parlerons, mais je voudrais tout d’abord recueillir votre avis sur un projet qui me tient à cœur, à moi aussi.

– Sire, Votre Majesté a toute mon attention.

– Que pensez-vous que le roi devrait faire en faveur d’une personne qu’il veut honorer d’une manière toute particulière ? »

Le cœur du prince s’emballa.

« Ça ne va pas, Wilbur ?

– Ce n’est rien, Sire, des palpitations. Ça m’arrive de temps en temps sur le coup d’une émotion. Ça va passer.

– Qu’est-ce qui vous émeut tant que ça ?

– Rien, Sire, rien du tout. D’ailleurs, ça va déjà mieux. Pour une personne que le roi veut honorer d’une manière particulière, si j’étais à la place de Votre Majesté, je sortirais le plus beau cheval de votre écurie, je revêtirais cet homme de votre manteau royal et je mettrai sur son front une tiare comme la mienne. Je le mettrais sur le cheval et le ferais promener par toute la ville, précédé de votre plus noble serviteur qui crierait : “Honneur et gloire à Wil… à l’homme que le roi veut honorer”.

– Vous avez toujours d’excellentes idées quand il s’agit des honneurs, et comme vous êtes un spécialiste des chevaux, passez à l’écurie, faites seller Akim, prenez mon manteau, je vous le prête pour la journée. Prêtez aussi votre tiare d’or à Maurice, le menuisier, et traitez-le ainsi que nous en sommes convenus.

– Maunier ? le menurice ? Mais Majesté… Votre Sire… je… je… vous…

– Eh bien ! Allez-y, Wilbur ! Comment se fait-il que vous soyez encore ici ? »

Maurice n’aime pas se faire remarquer, ça tombe mal. Vous comprendrez aisément son inquiétude quand deux gardes royaux s’invitèrent à la menuiserie, lui enjoignant de les suivre sans discussion. Il est mené au palais devant le prince Wilbur, qui tirait sa tête des plus mauvais jours.

« Que va-t-il m’arriver, » se dit l’artisan.

« Suivez-moi, » dit le prince.

Au bout d’une demi-heure, le cortège défilait dans les rues de Séquania, Maurice, en selle, enveloppé du manteau du roi et coiffé de la tiare du prince, ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Ivre de colère, Wilbur criait à la volée :

« Gloire à Maurice, le menuisier, que le roi veut honorer. »

À la suite de ces pénibles moments, Wilbur rentra chez lui, il piqua une crise de nerfs, se jeta sur le lit et se mit à sangloter. Sabriana, malgré son doctorat en câlinothérapie, n’a rien pu faire pour le consoler. À sept heures, elle l’appela pour le dîner.

« J’ai pas faim. »

Le lendemain, Wilbur avait retrouvé un peu de tranquillité, mais n’avait rien déchargé de sa haine. Il retourna trouver le roi.

« Alors, votre petite manifestation s’est-elle bien déroulée ?

– Très bien, je ne dirai pas le contraire.

– La population a-t-elle bien applaudi notre héros du jour ?

– Ça oui, pour applaudir, ils ont applaudi ! Jamais un menuisier n’a été applaudi comme ce menuisier-là.

– Et notre Maurice était content ?

– Content ? Oui. Il ne s’y attendait pas. C’était une belle surprise, mais il ne perd rien pour attendre.

– Il ne perd rien pour attendre ? Qu’entendez-vous par là ?

– Je… rien… rien… J’étais venu hier pour entretenir Votre Majesté d’un danger imminent pour le royaume, mais nous en sommes venus d’emblée à ce maudit menuisier… euh ! je veux dire : au menuisier.

– Quel est donc ce terrible danger ?

– Votre Majesté aurait-elle entendu parler de la secte du Livre ?

– De la secte du Livre, dont notre bien-aimée reine est une adepte fervente ? Je serais bien mal placé pour ne pas en avoir entendu parler.

– Et Votre Majesté sait-elle d’où elle vient, cette secte ?

– Pas exactement.

– Elle a été introduite dans notre pays par les Abrahamites.

– Ah bon ?

– Oui, les Abrahamites. Ils ont été si méchants que leur Dieu les a dispersés sur toute la terre. Une importante communauté s’est installée chez nous il y a plus d’un siècle. Ils font du prosélytisme et font des convertis, parmi lesquels notre bien-aimée reine. Et comme ils se reproduisent comme des rats, ils sont maintenant aussi nombreux que nous. D’ici cinquante ans, ils nous domineront.

– Vous croyez ?

– J’en suis sûr. Et Votre Majesté sait-elle ce qu’il est écrit dans ce livre ?

– Qu’il faut adorer le Dieu unique et invisible. Ça, tout le monde le sait.

– Mais ce n’est pas tout. Il y est aussi écrit que les Abrahamites doivent exterminer les nations qui les accueillent. Il est aussi écrit : “Vous abattrez leurs idoles.” Vous rendez-vous compte, Sire ? Ils vont détruire nos veaux.

– C’est épouvantable !

– Et notre bien-aimée reine Éliséa finira par vous planter son couteau dans le dos, si nous n’y mettons pas bon ordre.

– Un couteau ? Dites plutôt une flèche, ce serait plus dans ses cordes, si j’ose dire. Éliséa me tirer une flèche dans le dos, comme dans mes vieux cauchemars. Il faut arrêter tout ça. C’est affreux !

– C’est pourquoi nous devons sans tarder ordonner l’extermination des Abrahamites avant que ce soient eux qui nous exterminent. J’ai votre oukase tout prêt. Il vous reste, Sire, à cacheter.

– Cachetons donc.

– Une chose encore : nous exigerons que le menuisier me soit livré vivant afin que je le fasse pendre. C’est lui le meneur dans cette affaire. Nous devrons attendre que l’enthousiasme du peuple se soit calmé. Permettez-moi de dresser une potence au milieu de la cour royale. Cela m’aidera à patienter. »

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© 2023 Lilianof

Publié par Lilianof

J’avais quatorze ans lorsque m’est venu le désir de devenir écrivain. Mais après l’adolescence, j’ai décidé de ne plus écrire. Ce n’est qu’après trente ans de silence que m’est venue l’idée d’une très courte comédie : « Un drôle d’héritage ». C’était reparti ! Après avoir été facteur dans l’Eure-et-Loir, je suis installé, depuis 2013, à Vieux-Condé, où je retrouve mes racines, étant petit-fils de mineur. La Bible et Molière sont mes livres de chevet.

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